‹ Choix de monumens primitifs de l'église chrétienneChapitre 80 sur 110 · DE LA JUSTICE · texte numérisé non relu

DE LA JUSTICE

I. Je ne doute point, Cionstantin, trfes-grand empereur , que si cet ouvrage que j'ai entrepris pour prouver Tunité de ce Dieu , qui a créé le monde et qui le gouverne, tombe entre les mains de certaines gens, qui n'ont que de fausses et absurdes idées de la religion, ils ne le prennent en aversion dès qu'ils en auront vu le titre et le commencement , qu'ils ne lejettent avec horreur, et qu'ils ne croient qu'en le touchant seulement, ils ont commis un crime des plus énormes. Je voudrais pourtant qu'ils me fissent la grâce de ne le point condamner avant de l'avoir lu. Car, puisqu'il n'est permis de condamner personne sans l'avoir entendu, et que l'on n'ôte pas même aux traîtres, aux empoisonneurs et aux sacrilèges la liberté de se défendre , il me semble que la demande que je fais : que ceux qui voudront juger de mon livre suspendent leur jugement jusqu'à ce qu'ils l'aient lu tout entier, n*a rien que d'honnête et de juste. Mais je connais trop bien leur animosilé pour atten-

dre d'eux qu'ils me rendent cette justice, h ont peur d'être convaincus et d'être oblifî^s dse rendre à la vérité; ils font du bruit |)Ourne point entendre nos raisons; ils ferment les yeiT pour ne point voir la lumière. L'éloignniiTt qu'ils ont pour entrer en conférence est c:: aveu de leur faiblesse. Sachant bien qu il^ vr pourraient remporter d'avantage par la rr.ison, ils ont recours à la force. Us n'agix^^n; point, comme a dit Ennius , avec la roodér:> tion de la sagesse; ils ne se conduisent qui^ par violence. Ils ne veulent pas que notre iir nocence soit publiquement justifiée, pany que, encore qu'ils en soient fort persuadés, i.s ont résolu de nous condamner comme si oous étions coupables. N'est-ce pas une injustice aussi visible, de condamner l'innocence .saD> l'entendre, que de la condamner après quelle a été entendue et justifiée? Ils ne reftuent de nous entendre que parce que, s'ils oous avaient entendus, ils ne pourraient plus nous condamner. Ils tourmentent les personnes consacrées au culte du vrai Dieu ; ils les chassent de leur pays; ils les exécutent à mort. Quelque envenimée que soit la haine dont ils sooi animés contre eux, ils ne sauraient en donner aucune raison, parce qu'elle ne procède que du renversement de leur esprit, de l'entor qui les aveugle, de la fureur qui les transporte. Au lieu de revenir de leur égarement, ils ajoutent la cruauté à l'ignorance; ils persécutent inhumainement des personnes dont l'anique occupation est de servir Dieu; ib af« fiigent les Ames innocentes, et ils tortnmt leurs corps. J'entreprends maintenant de conférer avec ces gens-là, et de les oonvaioGrrde la vérité, bien que je sache qu*ils sont plu disposés à répandre le sang des justes qui écouter leurs paroles. L'entreprise est- elle téméraire et la peine sera-t-elle inutile? m:!lement. Si je ne suis pas assez henreu poor les mettre dans le bon chemin, et pour \ti garantir de la mort vers laquelle ib se p^ cipitent avec une impétuosité incropble, raffermirai au moins la foi chancelante de qoelques-uns d'entre nous, et principalement de ceux qui ont une légère teinture des leltrei^ Les orateurs et les pointes sont dangereiu,(n ce qu'ils peuvent aisément surprendre ks ^norans par la beauté de leurs discours et pirii

douceur de leurs vers. Ces discours et ces vers sont comme du miel qui couvrirait du poison. J*ai tâché de joindre la sagesse à la religion, afin que ces arts-là ne nuisent point à ceux qui s'adonnent à Tétude, et que les belles-lettres servent plutôt à la religion qu'elles ne lui nuisent, quand elles se trouvent en des personnes qui ont de la vertu et qui aiment la vérité. Quand mon travail serait inutile pour les autres, il ne le serait pas pour moi , parce qu'il me remplira du plaisir que donne la jouissance de la vérité, qui est la véritable nourriture de Tesprit. Il ne faut pourtant désespérer de personne. Peut-être que tous ceux à qui nous parlerons ne seront pas sourds. Les esprits impurs n'auront pas plus de pouvoir que Vcsprit saint. Létat, des affaires n'est pas si désespéré, qu'il ne se trouve encore des personnes d'assez bon goût pour embrasser la vérité et pour suivre le bon chemin quand on le leur aura montré. Il n'y a qu à mettre sur les bords de la coupe un peu de miel de la sagesse céleste, de peur que les âmes délicates ne soient rebutées de l'amertume des remèdes. En effet, la principale raison pour laquelle les savans et les grands du monde n'ajoutent point de foi à rÉcriiure,est que le style en est bas, et que les prophètes n'ont parlé que le langage du peuple. Leur simplicité est méprisée par ceux qui ne veulent rien voir ni rien entendre que d'élégant , et qui ne conservent dans leur cœur que ce qui y est entré avec plaisir par les oreilles, et que ce qui les a charmées par la douceur de son harmonie. Tout ce qui n'est pas enrichi des ornemens et des figures du discours leur paraît simple et méprisable. Ils s^'maginent qu'il n'y a que ce qui est agréable qui soit vrai, (]ne ce qui peut donner du plaisir qui soit probable. Enfin , ils ne considèrent les choses que par la beauté , sans examiner si elles ont de la vérité. Ils n'ajoutent point de foi à nos mystères, parce qu'ils paraissent avec une simplicité éloignée de toute sorte de déguisement, et ils n'ont point d'estime pour ceux qui les leur expliquent, parce que ce sont des hommes qui n'ont aucune teinture des sciences profondes, ou qui n'en ont au plus qu'une fort légère. Il est vrai qu'il est fort rare d'en trouver qui soient éloquens, et la raison en est évidente. L'éloquence est dévouée à la vanité et à la pompe du siècle. Elle affecte de plaire au peuple et de flatter ses plus mauvaises

inclinations. Elle entreprend quelque Fois de combattre la vérité , et de foire admirer dans ce combat le pouvoir qu'elle exerce sur les esprits. Elle recherche les richesses, les honneurs et les dignités; elle méprise notre religion, parce qu'elle n'y voit rien que de simple, et qu'elle n'y découvre rien qui approche du vain éclat au milieu duquel elle est bien aise de paraître. Voilà pourquoi la sagesse et la vérité manquent souvent de personnes capables de se charger de leur défense, et pourquoi ceux qui s'en chargent ne s'en acquittent qu'imparfaitement. Ceux dont j'ai quelque connaissance sont Minucius Félix , célèbre avocat, dont le livre, qui a pour titre Octavius, fait voir avec combien d'avantage il aurait pu soutenir la cause de la vérité, s'il y eût employé tout son temps et tout son esprit. Tertullien était fort habile en toutes sortes de sciences, mais son style avait peu d'élégance et beaucoup d'obscurité, ce qui a été cause qu'il n'a acquis qu'une médiocre réputation. Gyprien a été le plus illustre défenseur de la vérité : il s'était rendu fort célèbre dans la profession de l'éloquence , et avait fait une grande quantité d'ouvrages fort excellens en ce genre-là; il avait l'esprit abondant, agréable, et, ce qui est le plus à estimer, il lavait fort clair. H est difficile de dire s'il avait ou une plus grande clarté dans les pensées ou une plus grande force dans les raisonnemens. 11 faut pourtant avouer que ses ouvrages n'ont plu que par la beauté de l'expression à ceux qui ne sont pas instruits de nos mystères, parce qu'il les a écrits d'une manière qui ne peut être entendue que des fidèles. Voilà pourquoi il a été méprisé et raillé par les savans d'entre les païens. J'en ai vu un qui avait quelque élégance , qui , changeant une lettre de son nom, l'appelait Goprien% comme s'il eût voulu lui reprocher d'avoir gâté la beauté de son esprit en s'appliquant à des sujets bas et méprisables. Que si avec toute son éloquence il a eu ce malheur, que peut-on attendre de ceux qui n'ont ni l'élégance du langage, ni la subtilité ou la force du raisonnement?

11. Le peu que l'on a trouvé d'hommes capables de réfuter fortement les erreurs dont les peuples étaient prévenus et de défendre solidement notre religion, a donné la hardiesse à

■ Qui sifi^nifie bouffon.

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quelques-uns d'écrire contre elle. Je ne parlerai point ici de ceux qui Font attaquée sans aucun succès dans les premiers temps. Lorsque j'enseif^nais la réthorique en Bilhynie, et que le temple de Dieu y fut aballu, il se trouva deux hommes qui insultèrent ù la vérité persécutée et qui le firent d'une manière où je ne sais s'il y avait plus de cruauté ou plus d'arrogance. F/un (les deux * faisait profession d'enseigner la philosophie; mais sa vie n'avait rien de conforme à sa doctrine. Il louait la pauvreté et brûlait d'un désir insatiable des richesses. Il faisait des leçons de continence et de tempérance dans sou école, et était si fort adonné au luxe qu'il y avait dans ses repas ordinaires une plus grande abondance de mets et une plus grande politesse qu'il n'y en a dans les festins des princes. Sa barbe et son manteau , c'est-à-dire la qualité de philosophe, et ses grands biens, lui servaient comme d'un voile pour couvrir le dérèglement de ses mœurs. La passion qu'il avait de s'enrichir lui faisait rechercher par de merveilleux artifices Tamitié des juges. Quand il avait acquis dans leur es[)rit le crédit que mérite la profession dont il était très-indigne, il en abusait et pour vendre leurs suffrages à d'autres et pour usurper les terres de ses voisins, sans qu'ils pussent trouver aucun moyen de se garantir de ses violences. Cet homme, dont les mœurs démentaient les sentimens , et dont les sentimens condamnaient les mœurs; cet homme qui s'accusait plus hautement et qui se condamnait plus rigoureusement que nul autre n'aurait pu le faire, publia trois livres contre la religion chrétienne dans le temps que le peuple fidèle était déchiré par tous les instrumens que la fureur des païens avait pu inventer. H déclare dès le commencement qu'il désire s'acquitter du devoir de sa profession, qui est de retirer les hommes de leur égarement et de les rappeler au bon chemin, c'est-à-dire au culte des dieux qui gouvernent le monde par leur puissance , de peur que ces hommes ne servent de proie à l'artifice et à l'avarice de ceux qui les trompent; qu'il ne pouvait rien entreprendre de si digne d'un philosophe que de présenter la lumière de la .sagesse h ceux qui sont dans les ténèbres de l'ignorance, afin non-

seulement qu'ils obéissent aux édits des princes, mais qu'ils évitent la rigueur des chrétiens. D découvre véritablement le motif qui Ta engagé à ce travail par les éloges extraordinaires par lesquels il relève le mérite des empereurs, et par les louanges qu'il leur donne d'avoir rétabli la religion par leurs soins et par leur piété et d'avoir aboli la superstition. Au reste, il a paru tout à fait inepte et ridicule, quand il a voulu combattre notre religion. Ceux dVotre nous ù qui la malheureuse condition de ce temps-là ne permettait pas de déclarer le jugement qu'ils portaient de son ouvrage, s'en moquaient au fond de leur cœur, quand ils voyaient la profonde ignorance oin il était , et la vanité qu*il avait de promettre d'éclairer les autres, lui qui était dans un déplorable aveuglement; de les conduire, lui qui ne pouvait faire un pas sans tomber; de les instruire, lui qui n'avait jamais rien appris de solide. 11 n'y avait personne qui ne le Mmàt d'avoir entrepris cet ouvrage au temps auquel le feu de la persécution était allumé contre nous, et qui ne dit que c'était un philosophe qui s'accordait au temps et qui flattait les passions injustes des princes. Il fut méprisé comme sa vanité le méritait , et bien loin de se faire aucun mérite de son travail, il n'en rapporta que du blâme.

L'autre^ traite le même si:^^^ avec beanooap plus d'aigreur. Il était élevé à la dignité déjuge, avait fort contribué à exciter la persécution, et non content d*avoir armé les autres contre nous, il nous combattit par ses écrits. Il composa deux livres , non contre les chrétiens, de peur que l'on ne crût qu'il les déchirait comme des ennemis; mais aux chrétiens, afin que Ton crût qall leur donnait de bons avis comme k des amis. Il tâcha de faire voir dans ces deux livres que FËcriture était toute remplie de faussetés, ce qui fait juger qu'il reconnaissait qu^elIe lui était tout à fait contraire. Il en rapporte ua si grand nombre de passages et des moins oonmiuns, et les examine de telle sorte , que ceux qui ne le connaissent pas, peuvent douter sll n'avait point fait autrefois profession de notre rdigloo. Que s'il l'avait fait , l'éloquence de DémostUne ne serait pas capable de l'excuser de Timpiécé

* Quelques sayans croient qu*il s*agit ici de Maximus « Hiéroclës qui occupait alors la pr^fectnrt d'autres de Porphyre. | d'Alexandrie.

avec laquelle il avait trahi la foi qu'il avait embrassée et les mystères à la participation desquels il avait été admis. Ce n'est peut-être que par hasard que les livres sacrés de TËcriture sont toml)és entre ses mains; car de quelle étrange témérité serait-il coupable s'il eût osé pénétrer la profondeur de cette doctrine que personne ne lui avait expliquée? Kous devons louer Dieu de ce qu'il n'a rien appris par la lecture de ces divins ouvrages, et de ce qu'il n'a rien compris des maximes qu'ils contiennent. Ils sont aussi éloi(^és de renfermer la moindre contradiction, que cet auteur a été éloigné de suivre la vérité de notre foi. Il a fait de violentes invectives contre Paul , contre Pierre et contre les autres disciples, et les a accusés d'avoir jeté les premiers la semence d'une doctrine remplie de faussetés et de mensonges. 11 leur reproche pourtant qu'ils étaient grossiers et ignorans, et que quelques-uns d'entre eux ont vécu de la pèche, comme s'il eût été fâché qu'Aristophane ou Aristarque n'eussent pas été chargés du ministère de la parole divine.

III. Le reproche que l'on fait aux apôtres d'avoir été grossiers ou ignorans ne s'accorde pas avec le soupçon que Ton pourrait concevoir qu'ils eussent eu la volonté ou l'adresse de tromper. Pour imposer au peuple, il faut inventer une doctrine dont les conclusions aient quelque liaison avec les principes. Or c'est ce que des hommes grossiers et ignorans ne sauraient faire, puisque les plus subtils et les plus savans des philosophes, comme Platon, Aristote, Ëpicure, Zenon, ont avancé des contradictions, et n ont pas toujours été d'accord avec euxmêmes; c'est la nature de la fausseté de se démentir soi-même. La doctrine des apôtres se soutient au contraire, parce qu'elle est établie i>ur des fondemens inébranlables et que les points qui la composent sont étroitement unis ensemble. Elle persuade , parce qu elle est appuyée sur des principes à levidence desquels nul esprit ne peut résister. Les apôtres n'ont eu garde d'inventer cette religion par intérêt, et à dessein de s'en servir comme d'un moyeu de se procurer les commodités temporelles. Us enseignaient et gardaient une manière de vie éloi{;née de toutes sortes de voluptés. Ils faisaient profession de mépriser tout ce que le

seulement ils ont souffert la mort pour la défense de la foi , mais ils ont prédit qu'ils la souffriraient, et que ceux qui survivraient à leur prédication seraient tourmentés avec toute sorte de cniauté.

L'auteur dont je viens de parler assure que le Sauveur ayant été chassé par les Juifs, assembla neuf cents hommes et se mit à leur tête pour commettre desbrigandages.Qui pourrait douter delà vérité d'une parole appuyée sur un si important témoignage? 11 faut sans doute le croire, et Apollon lui a révélé cela durant son sommeil. On exécute souvent des voleurs à mort. Vous en avez vous-même condamné plusieurs. Y en a-l-il jamais eu quelqu'un qui, aprc» sa mort, ait été mis au nombre , je ne dirai pas des dieux, mais des hommes ? Peut-être que vous avez cru que Jésus-Christ a été un voleur, parce que les païens ont mis Mars au nombre des dieux, bien qu'il ait été homicide? Ce qu lis n'auraient pourtant jamais fait s'il avait été condamné à être crucifié par ordre de l'aréopage.

Quand dans la suite de son ouvrage il parle des miracles opérés par le Sauveur, il n'oserait nier que ce ne soient de vrais miracles; mais il tâche d'en obscurcir l'éclat en les comparant à d'autres qu'il attribue à Apollonius, et qu'il prétend avoir été ou aussi grands que ceux du Sauveur, ou même plus grands. Je m'étonne qu'il n'ait rien dit d'Apulée, de qui l'on raconte des choses fort merveilleuses et fort surprenantes. Pourquoi, ô insensé que vous êtes, personne n'adore-t-il Apollonius comme un dieu , si ce n'est peut-être vous qui serez éternellement puni avec eux par la justice du Dieu véritable ! Si Jésus-Christ a fait ses miracles par le secours de Fart magique, il y était sans doute moins habile qu'Apollonius, puisqu'il se laissa prendre et attacher à la croix; au lieu que l'autre ayant été arrêté et mené devant les juges sous le rèfviic de Domitien qui avait dessein de châtier ses impostures, s'échappa d'entre les mains de ceux qui le gardaient, et disparut en un instant. Il a peut-être voulu accuser Jésus-Christ d'orgueil pour s'être fait adorer comme un dieu, au lieu qu'Apollonius a été plus retenu, bien que, selon le sentiment de cet auteur, il ait fait de plus grands miracles que notre Sauveur. Je ne ferai pomt ici le parallèle des actions extraordinaires

monde estime et admire comme des biens. Non- i de Tun et de l'autre, parce que j'ai dit assez

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de choses des illusions et des impostures de Vart maffique dans les deux premiers livres de cet ouvrai^e. Mais je soutiens qu'il n'y a personne qui ne désire rendre son nom immortel; c'ost la plus Forte passion des princes; c'est pour cela que les hommes ont soin qu'on fasse leurs portraits, qu'on leur érî{^e des statues, et ([u'aprës leur mort on leur élève de magnifiques tombeaux; c'est pour cela qu'ils se portent à des actions éclatantes qui passent à la postérité la plus éloignée, et qu'ils s'exposent volontairement à la mort pour le salut de leur patrie ; c'est pour ce dessein-là même que vous avez voulu laisser aux siiH^les suivans cet infâme et détestable monument de votre esprit , qui n'est b;Ui que de limon et de boue. Il n'y a donc nulle apparence d'assurer qu'Apollonius ait renoncé à une (gloire qu'il aurait recherchée s'il avait pu espérer de l'acquérir. Il n'avait garde de refuser Timmortalité, puisque vous dites vousmême que quelques-uns lui ont rendu des honneurs divins, et que les habitans d'Éphëse lui ont érigé une statue sous le nom d'Hercule Alcxicacus.

Mais on n'a pu croire après sa mort que ce fût un dieu , parce que Ton savait qu'il avait été homme et magicien. Voilà pourquoi il usurpa sous un nom étranger les honneurs divins, qu'il ne pouvait et n'osait usurper sous le sien propn\ Mais on a pu voir que notre Sauveur était dieu, j)arce qu'il ne faisait rien par magie, et on Ta vu parce qu'il Tétait en effet. «Je n'avoue pas, dit l'auteur (jue je réfute, que la raison pour laquelle A poilonius n'a pas été généralement révéré comme un dieu , est qu'il n'a pas souhaité de l'être ; je prétends seulement que nous autres, qui ne l'avons pas mis au nombre des dieux, bien qu'il ait fait de très-grands miracles, avons éié en ce point plus avisés et plus sages que NOUS (|ui y avez mis votre Jésus, en considération d'un petit nombre de prodiges qui n'ont rirn d'extraordinaire ni de surprenant.» Une l^uU pas s'étonner qu'un homme aussi éloigné que vous de la véritable sagesse n'entende rien de ce qu'il lit, puisque le même malheur est arrivé aux Juifs, bien qu'ils lisent continuellement les prophètes depuis plusieurs siècles, et qu'ils aient été dépositaires des secrets de Dieu. Apprenez donc, si vous êtes capable d'apprendre, que ce n'est point à cause que Jésus-Christ

a fait des miracles que nous avons cru qu'il est Dieu, mais que c'est â cause que les prédicatiof» des prophètes ont été accomplies en sa personne. Quand nous avons vu les miracles de Jésus -Christ, nous les aurions attribués à la magie,comme vous les y avez attribués de méine que les Juifs , si les prophètes n'avaient prédit que le Messie ferait ces mômes miracles. No» croyons qu'il est Dieu ; mais ce ne sont pas tau ses actions miraculeuses qui nous portent â le croire, que la croix ù laquelle il a été attaché, selon les prédictions des prophètes , et contre laquelle vous vous élevez comme des chiens. Ce n'est pas sur son témoignage que la foi de sa divinité est fondée, car on n^ajoute nulle fbiaa témoignage qu'une personne se rend à dfeméme; mais c'est sur les paroles des prophètes qui ont marqué distinctement les circonstances de ses actions et de ses souffrances, ce qui n*est jamais arrivé ni à Apollonius ui à Apulée, et ce qui ne saurait jamais arriver ni à eux ni à aucun autre imposteur. Après que cet auteur a rempli son ouvrage d'un amas prodigîeax d'ignorances grossières et de rêveries extravagantes par lesquelles il s^est effiorcé de ruiner la vérité, il a l'impudence de lui donner le nom de Discours Véritable. Quel aveuglement! Il était peut-être disciple d^Anaxagore,qui a soutenu que la neige est noire. Ce n'est pas m moindre aveuglement de donner â la vérité k nom de mensonge et au mensonge le nom de vérité. Cet homme fin et rusé a voulu cacher le loup sous la peau de la brebis , et imposer à sa lecteurs par un faux titre. Mais supposons qw cela vous soit échappé par ignorance plutôt que par malice, quelle vérité avez-vous enseignée dans votre livre ? Tout ce que vous y ava fait de bien, c'est que vous y avez trahi la cause des dieux que vous aviez entrepris de défaidre. Car en donnant â Dieu les titres qui lui appa^ tiennent et en l'appelant le souverain roi de l'univers, le commun père des hommes, k créateur et le conservateur de tous les êtres, vous avez privé Jupiter de tout pouvoir et voas l'avez réduit à la dépendance. Ainsi la oondosioo de votre livre est la plus forte preuve que Fon puisse désirer de votre folie et de votre ignorance. Vous assurez qu'il y a des dieux, et w» les immolez en même temps & la puissance de celui dont vous prétendez détruire le culte.

INSTITUTIOiNS DlVIiNRS. — LIVRE V.

IV. Les auteurs dont je parle, ayant publié leurs ouvrages remplis d'une doctrine sacrilège, )c n ai pu les voir sans détester leur orgueil et leur impiété , et sans être touché d'une très-sensible douleur. La connaissance que j'ai de la vérité m'a donné en même temps la confiance d'entreprendre de répondre , avec Taide de Dieu , à ceux qui sont assez téméraires pour accuser la justice. Ce n'est pas que j'aie jugé qu'il fût nécessaire d'écrire contre ceux-ci, parce qu'il est aisé de les confondre en peu de paroles ; mais c'est que j'ai cru devoir ruiner tout d'un coup tous ceux qui travaillent au même dessein en quelque pays que ce soit ; car je ne doute point qu'il n'y ait des écrivains grecs et latins qui ne travaillent pour l'injustice; et comme je ne saurais répondre à chacun en particulier, je m'attacherai aux premiers, et je préviendrai, en les réfutant, tout ce que ceux qui les ont suivis ou qui les suivront pourraient dire: a Je supplie seulement ceux qui prendront la peine de lire mon ouvrage, d'y apporter de l'attention ; car je m'assure que quiconque s'y appliquera comme il faut, embrassera la religion qu'il condamnait auparavant , ou cessera au moins de s'en moquer. Bien que Tertullicn ait traité le même sujet dans le livre qu'il a composé sous le titre éi Apologétique, néanmoins, parce qu'il y a grande différence entre une défense où l'on n'a foit que détruire les objections que l'on avait proposées contre une doctrine, et un discours dogmatique où l'on explique ses maximes , j'ai bien voulu me charger de ce travail , et continuer ce dessein que saint Gyprien a commencé dans l'oraison qu'il a faite pour réfuter Démétrianus ^ , qui aboyait, comme il dit, contre la vérité. Il n'a pas gardé la méthode qu^il fallait garder dans cette matière ; car il fallait agir par raisonnement au lieu d'apporter les témoignages de l'Écriture contre un homme qui n'en reconnaît pas l'autorité. Il fallait l'instruire peu ù peu , lui montrer le jour avec un sage ménament, et ne pas l'éblouir par l'éclat d'une trop vive lumière. L'évêque de Garthage devait employer contre lui une autorité humaine, parce qu'il n'était pas assez fort pour soutenir le poids

■ Déniétrianus, juge des tribunaux inférieurs de Cartbage, déclarait que c'était au christianisme qu'il faUait «irtribuer tous les uiaux dont était alors accablé Tenipire

r\;juaii].

de l'autorité divine , et lui citer les témoignages des historiens et des philosophes. Il devait le traiter comme les enfans, qu'on nourrit de lait jusqu'à ce que leur estomac se soit fortifié et soit devenu capable d'une nourriture plus solide. La grande connaissance qu'il avait des mystères contenus dans l'Écritiure et l'ardeur de son zèle l'ont tellement transporté, qu'il a méprisé toutes les autres preuves, et n'a produit que celles qui servent de fondement à la foi. C'est pourquoi j'ai entrepris , par le mouvement , comme je me le persuade, de l'esprit de Dieu, de faire ce que cet excellent personnage a omis , et je tâcherai de donner un exemple que les autres pourront suivre. Que si d'éloquens hommes entrent dans cette carrière à dessein d'y employer les forces de leur esprit pour la défense de notre croyance, je ne doute pas que la vaine philosophie et les fausses religions ne s'évanouissent bientôt, et que tout le monde ne reconnaisse la vérité que nous soutenons. Mais j'ai fait une digression plus longue que je n'avais dessein de la faire.

V. Entrons maintenant dans le sujet que nous avons proposé, et parlons de la justice, qui est ou la reine ou la sovA*ce des vertus, et qui a été recherchée avec ufte ardeur extraordinaire, non-seulemeut par les philosophes , mais aussi par les poètes qui sont plus anciens que les philosophes, et qui avaient acquis une grande réputation de sagesse avant que l'on eût jamais entendu parler du nom de philosophie. Ils ont si bien reconnu que la justice n'était plus sur la terre, qu'ils ont feint que ne pouvant souffrir les débordemens des hommes, elle s'était retirée dans le ciel. Gomme leur coutume est de cacher leur doctrine sous des énigmes , quand ils veulent expliquer ce que c'est que de mener une vie qui soit conforme à la justice , ils prennent desexemplesdusiècledeSaturne,qu'ilsappellent un siècle d'or , et représentent quelles étaient alors les mœurs des hommes. Ge qu'ils en disent n'est point une fiction ; c*est la vérité toute pure et sans aucun déguisement. 11 n y avait point encore de superstition sous le règne de Saturne. Les idoles n'avaient pas été inventées, et on n'adorait que le vrai Dieu. C'est pourquoi il n'y avait ni querelles, ni inimitiés, ni guerres. La fureur de se venger n'avait point encore mis le fer eulrc les mains dcb houimci?. Il nV avait

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de choses des illusions et des impostures de Fart maffique dans les deux premiers livres de cet ouvraj^e. Mais je soutiens qu II n'y a personne qui ne désire rendre son nom immortel; c'est la plus forte passion des princes; c'est pour cela que les hommes ont soin qu'on fasse leurs portraits, qu'on leur éri{^e des statues, et qu'après leur mort on leur élève de magnifiques tombeaux; c'est pour cela qu'ils se portent à dos actions éclatantes qui passent à la postérité la plus éloijynée, et qu'ils s'exposent volontairement â la mort pour le salut de leur patrie; c'est pour ce dessein-li\ même que vous avez voulu laisser aux siècles suivans cet infâme et détestable monument de votre esprit , qui n'est bAti que de limon et de boue. 11 n'y a donc nulle apparence d'assurer qu'Apollonius ait renoncé à une {j^loire qu'il aurait recherchée s'il avait pu espérer de l'acquérir. Il n'avait garde de refuser rimmortalité, puisque vous dites vousmême que quelques-uns lui ont rendu des honneurs divins, et que les habitans d'Éphëse lui ont éri{;é une statue sous le nom d'Hercule Alcxicacus.

Mais on n'a pu croire après sa mort que ce fût un dieu, parce que l'on savait qu'il avait été homme et magicien. Voilà pourquoi il usurpa sous un nom étranger les honneurs divins, qu'il no pouvait et n'osait usurper sous le sien propre. Maison a pu voir (jue notre Sauveur était dieu, j)arce qu'il ne faisait rien par magie, et on l'a vu parce qu'il l'était en effet. «Je n'avoue pas, dit l'auteur (jue je réfute, que la raison p4)urlaquelleApolloniusn'apasétégénéralement révéré comnie un dieu , est qu'il n'a pas souhaité de l'être ; je prétends seulement que nous autres, qui ne l'avons pas mis au nombre des dieux, bien qu'il ait fait de irt's-grands miracles, avons éié en ce point plus avisés et plus sages que NOUS qui y avez rais votre Jésus, en considération d'un petit nombre de prodiges qui n'ont rien d'extraordinaire ni de surprenant.» il ne f.iut pas s'étonner (ju'un homme aussi éloigné que vous de la véritable sagesse n'entende rien de ce qu'il lit, puisque le même malheur est arrivé aux Juifs, bien qu'ils lisent continuellement les prophètes depuis plusieurs siècles, et qu'ils aient été dépositaires des secrets de Dieu. Apprenez donc, si vous êtes capable d'apprendre, que ce n'est point à cause que Jésus-Christ

a fait des miracles que nous avons cru qu'il e«t Dieu, mais que c'est à cause que les prédication des prophètes ont été accomplies en sa personne. Quand nous avons vu les miracles de Jésus -Christ, nous les aurions attribués à la magie,commc vous les y avez attribués de mène que les Juifs , si les prophètes n'avaient prédit que le Messie ferait ces mêmes miracles. Noos croyons qu'il est Dieu ; mais ce ne sont pas tant ses actions miraculeuses qui nous portent â te croire, que la croix à laquelle il a été attaché, selon les prédictions des prophètes , et contre laquelle vous vous élevez comme des cbiea^ Ce n'est pas sur son témoignage que la foi des divinité est fondée, car on n^Sfjoute nulle foi» témoignage qu'une personne se rend à dbmême; mais c'est sur les paroles des prophètes qui ont marqué distinctement les circonstances de ses actions et de ses souffrances , ce qui n'est jamais arrivé ni à Apollonius ui à Apulée, et ce qui ne saurait jamais arriver ni à eux ni à aucun autre imposteur. Après que cet auteur a rempli son ouvrage d'un amas prodigieux d'ignorances grossières et de rêveries extravagantes par lesquelles il s^est efforcé de ruiner la vérité, il a l'impudence de lui donner le nom de Discours Féritable, Quel aveuglement! Il était peut-être disciple d'Anaxagore, qui a soutenu que la neige est noire. Ce n*est pas m moindre aveuglement de donner & la vérité k nom de mensonge et au mensonge le nom de vérité. Cet homme fin et rusé a voulu cacher k loup sous la peau de la brebis , et imposer A ses lecteurs par un faux titre. Mais supposons qie cela vous soit échappé par ignorance plutôt que par malice, quelle vérité avez-vous enseignée dans votre livre ? Tout ce que vous y ava fiât de bien, c'est que vous y avez trahi la cause des dieux que vous aviez entrepris de défondrr. Car en donnant à Dieu les titres qui lui appartiennent et en l'appelant le souverain roi de l'univers, le commun père des hommes, k créateur et le conservateur de tons les êtres, vous avez privé Jupiter de tout pouvoir et voos l'avez réduit à la dépendance. Ainsi la condosioB de votre livre est la plus forte preave que Ton puisse désirer de votre folie et de votre ignorance. Vous assurez qu'il y a des dienx, et \o» les immolez en même temps à la puissance de celui dont vous prétendez détruire le culte.

INSTITUTIOiNS DlVIiNRS. — LIVRE V.

IV. Les auteurs dont je parle, ayant publié leurs ouvrages remplis d'une doctrine sacrilège, ic n ai pu les voir sans détester leur orgueil et leur impiété , et sans être touché d'une très-sensible douleur. La connaissance que j'ai de la vérité m'a donné en même temps la confiance d'entreprendre de répondre , avec l'aide de Dieu , à ceux qui sont assez téméraires pour accuser la justice. Ce n'est pas que j'aie jugé qu'il fût nécessaire d'écrire contre ceux-ci , parce qu'il est aisé de les confondre en peu de paroles; mais c'est que j'ai cru devoir ruiner tout d'un coup tous ceux qui travaillent au même dessein en quelque pays que ce soit ; car je ne doute point qu'il n'y ait des écrivains grecs et latins qui ne travaillent pour l'injustice; et comme je ne saurais répondre à chacun en particulier, je m'attacherai aux premiers, et je préviendrai, en les réfutant, tout ce que ceux qui les ont suivis ou qui les suivront pourraient dire: a Je supplie seulement ceux qui prendront la peine de lire mon ouvrage, d'y apporter de l'attention ; car je m'assure que quiconque s'y appliquera comme il faut, embrassera la religion qu'il condamnait auparavant , ou cessera au moins de s'en moquer. Bien que Tertullien ait traité le même sujet dans le livre qu'il a composé sous le titre a Apologétique, néanmoins, parce qu'il y a grande différence entre une défense où l'on n'a foit que détruire les objections que l'on avait proposées contre une doctrine , et un discours dogmatique où Ton explique ses maximes , j'ai bien voulu me charger de ce travail , et continuer ce dessein que saint Gyprien a commencé dans l'oraison qu'il a faite pour réfuter Démétrianus ^ , qui aboyait, comme il dit, contre la vérité. Il n'a pas gardé la méthode qu'il fallait garder dans cette matière ; car il fallait agir par raisonnement au lieu d'apporter les témoignages de l'Écriture contre un homme qui n'en reconnaît pas l'autorité. Il fallait l'instruire peu ù peu, lui montrer le jour avec un sage ménanient, et ne pas l'éblouir par l'éclat d'une trop vive lumière. L'évèque de Garthage devait employer contre lui une autorité humaine, parce qu'il n'était pas assez fort pour soutenir le poids

■ Démétrianus, juge des tribunaux inférieurs de Cartbage, déclarait que c'était au christianisme qu'il fallait artribuer tous les uiaux dont était alors accablé Tenipire

rujuaiii.

de l'autorité divine , et lui citer les témoignages des historiens et des philosophes. Il devait le traiter comme les enfans, qu'on nourrit de lait jusqu'à ce que leur estomac se soit fortifié et soit devenu capable d'une nourriture plus solide. La grande connaissance qu'il avait des mystères contenus dans l'Écritiure et l'ardeur de son zèle l'ont tellement transporté, qu'il a méprisé toutes les autres preuves , et n'a produit que celles qui servent de fondement à la foi. C'est pourquoi j'ai entrepris , par le mouvement , comme je me le persuade, de l'esprit de Dieu, de faire ce que cet excellent personnage a omis, et je tâcherai de donner un exemple que les autres pourront suivre. Que si d'éloquens hommes entrent dans cette carrière à dessein d'y employer les forces de leur esprit pour la défense de notre croyance, je ne doute pas que la vaine philosophie et les fausses religions ne s'évanouissent bientôt, et que tout le monde ne reconnaisse la vérité que nous soutenons. Mais j'ai fait une digression plus longue que je n'avais dessein de la faire.

V. Entrons maintenant dans le sujet que nous avons proposé , et parlons de la justice, qui est ou la reine ou la sovA*ce des vertus, et qui a été recherchée avec ufte ardeur extraordinaire, non-seulement par les philosophes , mais aussi par les poètes qui sont plus anciens que les philosophes, et qui avaient acquis une grande réputation de sagesse avant que l'on eût jamais entendu parler du nom de philosophie. Ils ont si bien reconnu que la justice n'était plus sur la terre, qu'ils ont feint que ne pouvant souffrir les débordemens des hommes , elle s'était retirée dans le ciel. Gomme leur coutume est de cacher leur doctrine sous des énigmes , quand ils veulent expliquer ce que c'est que de mener une vie qui soit conforme à la justice , ils prennent des exemples du siècle d e Saturne, qu'ils appellent un siècle d'or , et représentent quelles étaient alors les mœurs des hommes. Ge qu'ils en disent n'est point une fiction ; c'est la vérité toute pure et sans aucun déguisement. II n y avait point encore de superstition sous le règne de Saturne. Les idoles n'avaient pas été inventées , et on n'adorait que le vrai Dieu. C'est pourquoi il n'y avait ni querelles, ni inimitiés, ni guerres. La fureur de se venger n'avait point encore mis le fer entre les mains dcb hoiiiinci?. Il \\\ avait

LA OTAN CE.

point encore de différend ni de discorde , ni entre les proches, ni môme entre les étrangers. Les épccs n'étaient point en usage. En effet , pendant que la justice exerçait un empire absolu , on ne songeait ni à se défendre , parce que Ton n'était pas attaqué, ni à attaquer les autres, parce que Ton ne désirait que leur bien. Chacun se contentant de peu , personne ne songeait ù ravir ce que les autres possédaient , ou plutôt on ne possédait rien qu'en commun, et on n'avait pas encore partagé ni les terres , ni les fruits qui y croissaient. Dieu avait donné la terre aux hommes , à dessein qu'ils jouissent en commun des biens qu^eile produisait en abondance, et que personne ne fût privé par la cupidité d'un autre de ce qui lui était nécessaire. Il ne faut pas néanmoins s'imaginer qu'aucun homme n'était en ce temps-là propriétaire du bien qu'il avait entre les mains. Quand les poètes disent que les biens étaient communs, ils usent d'une expression figurée pour relever la libéralité par laquelle ces premiers hommes, bien loin de renfermer les présens que la terre leur avait faits, les communiquaient généreusement aux pauvres.

C'était alors que coulaient véritablement des neuves de lait et de nectar. Et il ne faut pas trop s'en étonner, puisque les greniers et les celliers des gens de bien étaient ouverts indifféremment à tout le monde, et que Tavarice n'avait point arrêté le cours des faveurs du ciel, ni amené la faim ou la soif parmi le peuple. Il n'y avait personne qui ne fût dans l'abondance, parce que ceux qui avaient du bien, en donnaient largement à ceux qui n'en avaient pas. Mais depuis que Saturne eut été chassé de ses États et contraint de se réfugier en Italie , pour éviter les effets de la colère de Jupiter , le peuple corrompu , soit par l'appréhension de déplaire à un nouveau roi, soit par Tnclination naturelle qu'il avait au mal , cessa de rendre à Dieu le culte ordinaire, commença à révérer son roi comme un dieu , et à suivre l'exemple criminel qu'il lui avait donné de violer la piété paternelle par un crime presque aussi atroce qu'un parricide. Alors la justice quitta la terre. Mais elle ne se retira pas, comme dit Cicéron , au royaume de Jupiter ; car quelle sûreté auraitelle trouvée dans les États d'un prince qui avait chassé son père, qui l'avait poursuivi à main «rmée, et contraint de s enfuir dans les pays

étrangers? Ce fut aussi Jupiter qui donna ie venin aux serpens et la cruauté aux loups; c e«iù-dire que ce fut lui qui inspira aux hommo a haine et la jalousie, de sorte qu'ils devlnren: aussi envenimés que les serpens , et aussi crur^ que les loups. C'est ce que sont en effet ceiii qui persécutent les gens de bien et ceuxqi: portent les juges à condamner des innocens. ipiter avait peut-être autorisé de la sorte Ti;]justicc, quand on a dit qu'il avait donné le ven û aux serpens et la rage aux loups. Ce venin c: cette rage ne sont autre chose que les désirs di^ réglés et violens d'avoir le bien d autrui. Il & faut pas s'en étonner; c'était une suite fort n^^ turelle. Quand il n'y a plus de religion, il n'^ a plus de discernement du bien et du mai. ù lien de la société civile est rompu ; les homuit^ prennent les armes, et font gloire deré|)aiidre le sang et de commettre des meurtres.

VI. La cupidité qui procède du mépris de la souveraine majesté, est Tunique source de tous ces maux. Ceux qui ont été dans raboadance eut commencé à garder pour eux ce qu Us avairut. Chacun a réservé pour son usage particulier le fruit de son travail, et plusieurs ont été si injustes dans la recherche de leur intérêt qu'iii ont enlevé le bien d autrui avec violence, lisons en quelque sorte arrêté le cours des fave^^ du ciel, et voulu jouir seuls des biens que Dieu avait voulu rendre communs, afin qu'aprb avoir ôté aux pauvres les moyens de siÂsistcr, ils pussent les réduire à la servitude. 1'^ ont fait ensuite des lois très-injustes qullioot couvertes d'un prétexte de justice, et ont r^ cherché la protection de Fautorilé poUiqtf pour se maintenir contre la multitude dans h possession des trésors qu'ils amassaient pr avarice. Après s*être ainsi éloignés de la josticp. qui est toujours accompagnée de llinmaalléct de la compassion , ils ont introduit une iDégaliif pleine d'orgueil, se sont élevés inaolemmr;: au-dessus des autres, ont pris des grades v\ ^ sont distingués par des babils éclalans et mi gnifiques, et par des armes qui n^'étaient ps moins des marques de lear méfianœ que à leur luxe, ils ont inventé la pompe , les Cûceaux, les piques et les balldbardes, pour mprimer la terreur dans Tcsprit des peuples ei pour exercer sur eux un empire absolu. VoilJ l'état où les hommes Furent ràiuits par ce roif

qui,après avoir vaincu et chassé son père,établit par la violence une tyrannie impie et abolit le siècle d'or. H engag;ea les hommes comme malgré eux dans Timpiélé, en les détournant du culte de Dieu par lappréhension de Tinsolcnte domination qu'il avait usurpée, et en les obligeant de lui rendre des honneurs divins. Qui n*aurait pas redouté un prince, qui ne paraissait jamais qu'entouré de ses gardes et au milieu de réclat et du bruit des armes? Qui aurait pu espérer un favorable traitement de celui qui n'avait pas éparfpié son père? Qui aurait osé résister ou entrepris de se faire craindre par celui qui avait exterminé les Titans, c'est-à-dire la race la plus belliqueuse et la plus puissante qu'il y eut alors sur la terre? Faut-il donc s'étonner que tout le monde se soit soumis avec une lâche complaisance à une si formidable domination , et que chacun se soit empressé de rendre de profondes soumissions à un roi auquel il était si dangereux de déplaire? Gomme on s'imagine qu'il n y a point de service si agréable aux princes que de les imiter, les hommes de ce temps-là renoncèrent aux exercices de la religion de peur de sembler lui reproclier par leurs actions son impiété et ses crimes. L'assiduité avec laquelle on suivit ses pernicieux exemples effaça peu à peu Timpression de la loi naturelle et autorisa le vice : il ne resta aucun vestige de la vertu du siècle précédent. La vérité disparut aussi bien que la justice, et il ne resta parmi les hommes que Tignorance, l'erreur et l'aveuglement. Y a-t-il donc rien de si ridicule que ce que les poètes disent : « Que la justice s'est retirée au ciel,» c'est-à-dire au royaume de Jupiter? car si elle était sur la terre durant ce siècle d'or, elle en a été chassée par Jupiter qui a changé ce siècle-là. 11 a changé ce siècle d'or et chassé la justice, quand il a aboli la religion , qui est Tunique lien qui attache étroitement les hommes, comme des frères qui n'ont tous qu'un père commun, qui partagent également les biens qu'il répand sur eux, qui ne font mal à personne, qui ne ferment point leur porte à l'étranger, qui ne refusent point ceux qui leur demandent du secours, et qui font une généreuse profusion de tout ce qu'ils ont par une libéralité et par une magnificence qui, selon le jugement de Gicéron, sont des vertus toutes royales. Voilà un portrait fidèle de la

justice de ce siècle d'or, qui a été changé en un autre siècle par Jupiter, lorsqu'il a introduit le culte des dieux.

VU. Dieu qui a un plus grand soin et une plus grande tendresse pour les hommes qu'aucun père n'en peut avoir pour ses enfans, a envoyé son ambassadeur sur la fin des temps pour rappeler le siècle d'or, et pour rétablir la justice sur la terre d'où elle avait été bannie. La félicité de ce siècle est donc revenue, et la justice a paru, bien qu'elle n'ait été accordée qu'à un petit nombre de personnes. Gelte justice n^est autre chose que le culte du vrai Dieu. Quelqu'un s'étonne peut-être de ce qu'elle n'est pas communiquée indifféremment atout le monde, et de ce qu'elle n'est pas reçue généralement de tous les peuples. L'inégalité de traitement que Dieu a fait aux hommes quand il a rétabli la justice sur la terre, fournit un ample sujet de discourir. J'en ai déjà apporté plusieurs raisons et en apporterai encore d'autres en leur lieu. Mais ici je me contenterai de dire que la vertu ne parait jamais tant que par l'opposition des vices qui lui sont contraires, et qu'elle ne peut être parfaite si elle n'est éprouvée. Dieu a placé le bien et le mal dans une telle distance que Ton ne les connaît que l'un par l'autre. Quand il a rétabli la justice, il n'a pas ôté le vice, parce que, s'il l'eût ôté, il semble qu'il aurait ôté aussi la vertu. Gomment exercerait-on la patience, s'il n'y avait plus de mal que l'on pût souffrir ? Quelle louange mériterait la fidélité qu'on garde à Dieu , s'il n'y avait personne qui entreprit de détourner de son service? Il a permis que les médians eussent le pouvoir entre les mains, afin qu'ils en pussent abuser pour contraindre les autres à faire le mal, et que les méchans fussent en plus grand nombre que les gens de bien , afin que la vertu fût autant estimée qu'elle serait rare. Quintilien démontre cette vérité avec autant d'élégance que de brièveté dans une déclamation qui a pour titre : Le visage couvert d'un bandeau ^ «L'innocence, dit-il, serait-elle une vertu, si elle n'était d'autant plus louable qu'elle est plus rare.» Gomme la haine , la cupidité et la colère sont des passions qui aveuglent l'esprit , il semble qu'il faudrait être au-dessus de la nature pour

* Elle est perdue.

LACÏANCE.

ne point faire de fantes. Si tout le monde était dans le même sentiment, la piété ne serait d'aucun usage. La raison en est évidente; car si la vertu consiste à combattre le vice, s'il n'y avait point de vice il n'y aurait point de vertu. C'est pourquoi Dieu , qui voulait la conserver, a retenu son contraire. Les maux qui s'efforcent de l'ébranler ne servent qu «\ l'affermir. Voilà pourquoi le siècle d'or n'a pas été rappelé sur la terre dans le temps que la justice y a été rétablie. Dieu a permis que le mal demeurât, afin qu'il y eût une diversité qui renferme un des plus rares secrets de notre religion.

VllL Ceux qui sont persuadés qu il n'y a point d'hommes justes sur la terre, ont la justice devant les yeux et ne veulent pas la ragarder; car quel sujet ont-ils de se plaindre continuellement, dans les ouvrages qu'ils font soit en prose ou en vers, de ce qu'elle ne paraît plus sur la terre ? 11 ne dépend que de vous d'être gens de bien : pourquoi nous faites-vous de vains portraits de la justice, et pourquoi souhaitez-vous qu'elle descende du ciel dans l'équipage où vous vous la figurez ? Elle est devant vos yeux ; vous la pouvez mettre dans votre cœur. Ne vous persuadez pas que ce soit une entreprise trop diHicile et réservée à un autre temps que le vôtre. Ayez seulement de bonnes intentions, et vous verrez revenir le siècle d'or. Vous ne le pouvez rappeler que par le culte que vous rendrez à Dieu. Vous prétendez rétablir la justice sur la terre pendant que l'on y adore les idoles; cela ne se peut faire en aucune sorte , et cela n'a pu même se faire au temps auquel vous avez cru que cela s'était fait , parce que les dieux dont vous adorez les images n'étaient pas nés alors, et que l'on ne pouvait adorer que le Dieu véritable qui commande le bien et qui défend le mal , et qui a pour temple non un édifice bâti de terre et de pierres , mais l'homme qui a été créé à son image. Les ornemens de ce temple ne sont pas Tor et les pierreries, mais ce sont les vertus. Apprenez donc , s'il vous reste encore quelques lumières , que le crime et l'injustice des hommes consistent principalement dans le culte qu'ils rendent aux dieux,etque les malheurs dont ils sont continuellement accablés ne procèdent que de l'ingratitude avec laquelle ils ont abandonné l'unique dieu, qui a créé l'univers et qui le gouverne, pour buivre des superstitions

extravagantes, et que de la violence qu'ils exercent pour empêcher qu'il ne soit adoré. S'il était seul reconnu , il n'y aurait plus de différends ni de guerres. Les hommes seraient unis parle lien d'une charité indissoluble , parce qu*ils se regarderaient tous comme les enfans du même père. Personne ne dresserait des pièges p(jur <c défaire de son ennemi , parce que chacun connaîtrait la rigueur des châtimens que Dieu, qui pénètre les pensées les plus secrètes et les replis les plus cachés du cœur , a préparés anw meurtriers et aux homicides. Les fraudes et klarcins ne seraient point en usa(;e, parce que tout le monde se contenterait de peu, et priTêrerait les biens spirituels et étemels aux temporels et aux périssables. On n'entendrait jamais parler ni d'impureté, ni de prostitution, ni d'adultère, parce que personne n ignorerait que Dieu condamne tous les désirs de la chair lorsqu'ils tendent à autre chose qu'à la géoératiou légitime des enfans. Il n'y aurait point de femmes que la nécessité obligeât à se prostitaer. parce que celles qui seraient dans la nécessité trouveraient assez de personnes charitables qui les secourraient dans leurs besoins , et qu'elles ne trouveraient point d'hommes assez brutaux pour vouloir les sacrifier à leur incontinence à Toccasion de leur misère. La terre ne serait pas inondée de tous ces crimes, si tous les hommes conspiraient ensemble pour observer la loi de Dieu, et pour tenir la conduite que tiennent les chrétiens. Le siècle serait véritablement an sii^ de d'or, où régneraient la douceur, la piété, la paix, l'innocence, l'équité, la modératioD et la bonne foi. H ne faudrait point une ^i prodigieuse diversité de lois pour gouverner les lioœmes. Celle de Dieu suffirait à elle seule pour ce: effet. 11 ne serait point nécessaire de les époovanter par l'horreur des prisons , par la vue des épées nues, par les menaces de cliâtimeDt. Ij sainteté des commandemens divins s*insinuerait dans leurs cœurs avec une douceur incroyable, et les porterait à toutes sortes de bonnes oeuvres. Les crimes procèdent de Pignorance qui dCe ta connaissance du bien , comme Cicéron Ta r^ connu , et comme il Ta remarqué en ces termes dans le Lwre des Lois : «Tandis que le monde ne s'entretient que par l'union étroite qui lie les parties qui le composent, les hommes se noient par leurs divisions, bien qu'ils n'aient tocs

INSTlTUTiOiNS DIVINES. — LIVRE V.

qu'une même nature, qu'ils soient tous formés du même sang, descendus du même père, et gouvernés par le même prince. Et s'ils donnaient à cette loi d'union toute l'attention qu'elle mérite, ils mèneraient une vie semblable à celle des dieux. »

L'impiété de l'idolâtrie a causé tous les maux que les hommes se font souffrir les uns aux auares. Les païens n'avaient garde de conserver les sentimens de la piété , après avoir , comme des prodigues et comme des rebelles, renoncé à leur père commun.

IX. Les louanges extraordinaires avec lesquels les païens relèvent Téta t des siècles passés, font bien voir qu'ils reconnaissent qu'ils ne sont pas gens de bien , et que quand ils font réflexion sur eux-mêmes , ils se trouvent fort éloignés de la justice. Il est vrai aussi qu'au lieu de reconnaître cette justice qu'ils ont devant les yeux, et de la respecter, ils la méprisent, la haïssent, la persécutent et s'efforcent de l'exterminer. Supposons pour un peu de temps que celle dont nous faisons profession n'est pas la véritable; si celle qu*ils cherchent se présentait à eux, comment pourraient -ils la recevoir? Ils déchirent par toutes sortes de supplices ceux qui , de leur propre aveu , imitent les justes, et ils les exécutent à mort par le seul motif de l'aversion qu'ils ont pour la vertu. Quand ils n'auraient jamais fait mourir que des coupables , ils mériteraient que la justice s'éloignât d'eux, puisqu'elle n'a quitté la terre que par l'horreur qu'elle a eue de l'effusion du sang humain. Ils le méritent bien plus, puisqu'ils font mourir les personnes de piété et qu'ils les traitent plus mal que Ton ne traite les plus irréconciliables ennemis; car, bien qu'on les poursuive à main armée et qu'on emploie contre eux le fer et le feu , on ne laisse pas de leur pardonner dès qu'ils sont vaincus et d'user de clémence dans la plus grande chaleur de la guerre. Ceux qui les traitent avec la plus extrême rigueur, leur ôtent seulement ou la vie ou la liberté. Cependant on ne peut exprimer les maux que l'on fiiit souffrir â ceux qui n'en pourraient faire â personne. Ceux qui sont seuls innocens, sont traités comme les plus grands de tous les coupables. Gomment est-ce donc que ces scélérats, qui surpassent en cruauté les bêtes les plus farouches, osent parler de la justice? Ils dédiirent le troupeau de Dieu comme des loups qui sont animés de rage; mais

cette rage a son siège, non dans l'estomac mais dans le coeur. Les violences qu'ils exercent contre Tinnocent ne sont point enveloppées des nuages de la nuit ; elles sont éclairées des rayons du soleil. Les reproches de leur conscience ne les empêchent point de déchirer la justice et la piété avec une bouche qui est toujours pleine de sang. A quoi attribuerons-nous une haine aussi opiniâtre et aussi envenimée que celle-là? Est-ce que la vérité est odieuse, comme dit le poète? et je crois que, quand il Ta dit , il était inspiré de Dieu. Ou bien quand est-ce que la présence des gens de bien couvre les méchans de confusion ? Il semble que Ton peut soutenir l'un et lautre avec un très-légitirae fondement. En effet la vérité n'est aussi odieuse qu'elle lest, que parce que celui qui fait le mal veut se maintenir dans la liberté de le faire, et qu'il voit que, pour jouir en sûreté du plaisir qu'il y trouve, il faut qu'il n'y ait personne qui n'approuve sa conduite. Les méchans ne veulent point d'autres témoins de leurs erreurs que ceux qui les autorisent ; et ceux qui les condamnent par l'exemple de leur vertu , leur sont tout à fait insupportables. Et en effet, pourquoi faut-il qu'il y ait de ces vertueux incommodes, dont l'intégrité et la pudeur sont un reproche continuel â la corruption de leur siècle? Pourquoi ne sont-ils pas avares, fourbes, parjures, impudiques et adultères comme les autres? Il faut se défaire de ceux en présence desquels on a honte de faire le mal. lis résistent en face aux méchans, non par leurs paroles puisqu'ils gardent le silence , mais par leurs actions; ils les reprennent et les confondentpar l'opposition de leurs sentimens et de leur conduite. Il ne faut pas s'étonner que les méchans traitent les hommes de la sorte , puisque les Juifs, qui connaissaient Dieu et qui avaient l'espérance de ses promesses , se sont élevés pour le même sujet contre le Sauveur. Les gens de bien ne sauraient s'exempter des outrages que l'auteur et le modèle de leurs vertus a essuyés lui-même. Les païens inventent de nouveaux supplices pour tourmenter ceux qu'ils haïssent,et ils ne seraient pas contens de leur avoir ôtéla vie, s'ils ne les avaient insultés aussi avec une cruauté inouïe. S'il arrive que quelquesuns, ou vaincus par la violence de la douleur, ou épouvantés par la crainte de la mort, ou abattus par leur propre infidélité, renoncent

aux vérités qu'ils ont apprises , et aux mystères qu'ils ont reçus, et qu'ils consentent à sacrifier aux idoles, les païens leur donnent des louanges et leur rendent des honneurs pour attirer les autres par leur exemple dans ce même précipice. Mais quand ils en trouvent qui préfèrent la foi à tontes choses, et qui confessent librement qu'ils font profession du culte de Dieu , ils dccharf^ent sur eux toute leur fureur et les déchirent avec toutes sortes dlnstrumens, comme s'ils avaient envie de boire leur sang. Us les appellent des désespérés, parce qu'ils sont étonnés de voir qu'ils prodiguent leur propre vie. Mais qu'y a-t-il de si désespéré que de tourmenter et de met tre en pièces des personnes que vous savez èlre innocentes? Il n'est pas étrange qu'ayant renoncé aux sentimens de l'humanité , ils aient aussi renoncé (i ceux de la pudeur, et qu'ils osent dire à des personnes très-irréprochables, des injures qui ne conviennent qu'à eux-mêmes. Ils les appellent des impics, eux qui ont sans doute beaucoup de pieté, et qui n'ont rien tant en horreur que de répandre le sang. Pour peu (ju'ils examinassent la vie de ceux qu'Us accusent d'impiété, et pour peu qu'ils fissent de réflexions sur eux-mêmes , ils reconnaîtraient combien ils sont éloignés de la vérité et avec combien de justice ils mériteraient de souffrir le traitement qu'ils font aux autres. En effet, ce sont ces gens et leur religion, et non la nôtre , qui attendent les passans sur les grands chemins, qui courent les mers pour voler, qui, quand ils ne peuvent tuer à force ouverte, préparent des poisons. Ce sont et ces hommes et leur secte qui se défont de leurs femmes pour profiter de la dot qu'elles ont apportée, et ces femmes qui se défont de leurs maris pour épouser leurs amans. Ce sont eux qui étranglent leurs cnfans, ou, s'ils n'ont pas assez de dureté pour les étrangler, qui les exposent. Ce sont eux que nul respect de la religion , ni de la nature ne détournent des incestes , et qui les commettent avec leurs filles, avec leurs sœurs, avec leurs mères et avec des personnes consacrées au culte de leurs dieux. Ce sont eux qui conjurent contre leur patrie , sans appréhender la rigueur des supplices décernés contre les traîtres. Ce sont eux qui profanent et pillent les temples des dieux qu'ils font profession d'adorer ; et, pour parler do quchpirs autres crimes moins

LACTANCE

atroces , ce sont eux qui supposent des teMamens,qui enlèvent des successions, qnîfni«trent les héritiers légitimes, qui se prosticont aux plus infâmes débauches, qui soofFmit ce que les femmes les plus perdues ont peiof à souftHr, qui salissent par d'abominables ordures , la partie la plus honnête de leur cor\)s. qui tranchent par le fer les témoignages de leur virilité, afin de pouvoir parvenir à rbonneor da sacerdoce, et qui vendent en quelque sorte Ifur propre vie. Que s'ils sont élevés aux dignité; et qu'ils aient entre les mains ce pouvoir déjuger des biens et de la vie de leurs citoyens , ils se laissent corrompre à prix d'argent pour condamner des innocens ou pour absoudre des coupables. Enfin ils portent leur insolence jusque^ au ciel , comme si la terre n^était pas capable de contenir le débordement de leurs crimes. \'oilà jusqu'où monte Tinsolence et la miUfpïhé de ceux qui font profiession d*adorer ks dieux. Quelle place la justice pourrait-dle trouver sa milieu de tant de désordres? Je n^en ai choisi qu'un petit nombre que j'ai marqués deloia au lieu de les découvrir de près. Ceux qui désireront les connaître en détail, n*ont qa*à prendre entre les mains les livres de Sénèque, qui aa|»porté autant de fidélité à décrire les vices de son siècle que de force à les reprendre. LadlîD en a fait aussi une peinture fort exacte. En foid quelques traits :

n y n'a point de jour aixpwl les stealom d le s'occupent depuis le matin jusqu'au soir m qui est de donner des paroles et de Ifteber de à qui ils parlent, d'user de dissimulailoa pour pernicieuses intentions et de tendre des pilpei étaicnl tous les ennemis dtelarts et implaolitai ki aiAi autres.

Que peut-on reprocher de semblable au chrétiens, dont toute la religion oonnsteàincoff une vie exempte de péché ? Quand les pikiu ont vu que ceux de leur secte commettaient ks excès que je viens de toucher légèrement, et que les chrétiens , au contraire , ne fiaisaient rien qui ne fût parfaitement conforme à Féqùité et ilni devoir , ils devaient reconnaître que la piâr était de notre côté et Timpiété de Pantre. Cuoment ceux qui prennent le bon parti dans tous les points de leur conduite , prendraient-ili k mauvais au fait de la religion qui est le pins nnportant de tous ? L'impiété du culte aoqod ils seraient attachés se répandrait sur toute la

luite de leurs actions. Il faut dire par la môme raison, et pour parler conséquemnient, que ceux qui se trompent dans tout le cours de leur vie, se trompent aussi au choix de la rcIif>:ion, parce que s*ils cUaient dans la véritable , elle réformerait tous leurs défauts , et les rappellerait de leurs cgareniens. Ainsi la diversité de conduite que Ton tient dans les deux partis, fait voir clairement lequel est le meilleur.

X. Il est à propos de savoir quelle est leur piété , afin de pouvoir juger ce qu'ils font qui y soit conforme ou qui y soit contraire. Mais de peur qu'on ne simagine que j'ai dessein de les maltraiter, je choisirai un personnage que les poètes ont proposé comme un modèle parfait de piété. Voyons donc quels préceptes de justice a donnés le roi que Virgile décrit comme un prince plus juste que nul autre, plus vénérable par sa piété et plus redoutable par sa valeur. Les effets de sa justice furent de lier les mains derrière le dos à ceux qu'il immolait aux dieux souterrains , et à ceux dont il répandait le simg. Que peut-on jamais imaginer de si extravagant qu^mc piété qui sacrifii'des hommes en i'honncur des morts , et qui se sert de sang humain au lieu d'huile pour entretenir le feu? Peut-être n'est-ce pas la faute du héros et que c'est celle du |K)6te qui a flétri par une accusation si atroce un honnne si célèbre par sa piété? Où est donc cette piété? Où est cet Énée si religieux? Voici une preuve fort authentique de l'amour qu'il avait pour cette vertu, il inmiola aux Mânes quaire jeunes hommes qui avaient été élevés par Ufens et arrosa le bûcher de leur sang. Pourquoi est-ce donc que, dans le temps môinc qu'il envoyait à laulel des hommes liés comme des victimes, il protestait souhaiter faire ce qu'il pouvait, et ne faisait pas, c'est-à-dire Irur sauver la vie ? Ne les avait-il pas entre les mains et ne dépendait-il pas de lui de ne pas les immoler ? Mais ce n'est pas, comme je l'ai déjà marqué, la faute d'Ènée qui n'avait peut- (^ire aucune teinture des lettres ni des sciences; c'est la vôtre , je vous le dis, Virgile, qui , avec tonte votre érudition avez ignoré en quoi con- .•^iste la piété, et avez pris une action criminelle cl très-détestable pour un des principaux devoirs de cette vertu. Vous dites (|u'il a été fort pieux, parce qu'il a aimé tcndrcnient &on père. Puunpioi avec î>a piété a-t-il refusé la vie à des

personnes qui la lui demandaient par la mémoire de son père, par l'espérance de son fils? et pourquoi s'est-il tellement abandonné à la colère qui le possédait , qu'il les a fait immoler? Un homme qui entrait si promptement en fureur et qui ne se pouvait apaiser, lors même qu'on le conjurait par les mânes d'Anchise son père, pouvait-il avoir la moindre vertu? Il n'avait aucune piété, puisqu'il a fait mourir des personnes qui , bien loin de lui résister, lui demandaient la vie avec toute la soumission possible. Quelcfu'un me demandera peut-être : «Où est donc la piété?» Klle est parmi ceux qitî ne connaissent pas l'usage des armes, qui entretiennent la paix avec tout le monde, qui sont amis de leurs propres ennemis, qui chérissent tous les hommes comme leurs frères , et qui sont maîtres de leur colère et de leurs autres passions. De quels nuages et de quelles ténèbres faut-il que soient couverts des esprits qui s'imaginent être fort pieux dans le temps qu'ils ne sont que des impies; car plus ils sont attachés ciu culte des idoles, plus ils sont éloignés du respect et du service qu'ils doivent à Dieu. ïiOrsqu'en punition de leur impiété ils sont accablés de maux extraordinaires, ils en ignorent la cause et en rejettent la faute sur la fortune . ou bien ils entrent dans les sentimens d'Epicure , qui était persuade que les dieux ne se soucient de rien, et qu'ils ne sont ni adoucis par les marques de nos respects , ni irrités par celles de notre mépris. L'opinion de ce philosophe était fondée sur la prospérité dont jouissent souvent ceux qui négligent le culte des dieux, et sur lesdisgrâces qui surviennent ù ceux qui les révèrent et qui paraissant fort gens de bien, semblent n'avoir pas mérité les malheurs qui les accablent. Ainsi ils se consolent par les plaintes qu'ils f()nt contre la fortune, et ils ne prennent pas garde que , s'il y avait en effet une déesse de ce nom, elle ne serait pas contraire h ceux qui lui rendraient des soumissions et des hommages. C'est donc avec justice que Dieu, offensé par la fausse piété des païens, les chûtie avec une [jrande sévérité ; car quand ils ne feraient mal à personne et qu'ils mèneraient une vie qui senïblerîiit fort innocente, ils ne laisseraient pas d'exciter ri.idlgnation de Dieu et d'encourir sa haine par le culte qu'ils rendent aux idoles, et d'être en effet très éloignés de la justice et de la piété.

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i prouve en est fort aisée: comment des 1 dent le sang, qui portent partout la terreur et )nimes qui adorent des dieux aussi cruels que la tristesse, et qui font voir la mort sous les

images les plus affreuses qu'elle puisse avoir. Il est difficile de faire une fidèle peinture de

la monstrueuse cruauté de cette bète ^ qui, sans

La

honimes qui

.\iars vt ïiellone , s'abstiendraient-ils de répandre le sang? Comment pourraient-ils ou respccler leur père, ou aimer leurs enfans, dans le icmps qu'ils révèrent Jupiter qui a pris les armes contre son père , et Saturne qui a mangé ses enfans? Quel soin auront-ils de la pudeur, en adorant une déesse qui se montre toute nue et qui est comme prostituée à tous les dieux? Gomment s abstiendront-ils de tromper et de voler, ayant connaissance des vols de Mercure , qui enseignait que c'était une adresse fort, louable que de tromper? Comment réprimeront-ils les mouvemens de la volupté pendant qails révèrent Jupiter, Hercule, Bacchus, Apollon et les autres, dont les adultères et les abominables débordemens sont non-seulement connus des savans , mais encore publiés sur les théâtres, de peur qu'ils ne soient ignorés du peuple? Quand ils auraient le meilleur naturel du monde , ils ne pourraient avoir aucune probité, puisque leurs dieux les corrompent ; il n'y a point d'autre moyen de se rendre un dieu favorable que de faire ce qu'il approuve. Son exemple sert de loi, et l'imitation de ses actions est le plus religieux culte qu'on puisse lui rendre.

XI. Ces hommes qui imitent parfaitement les mœurs de leurs dieux, et qui n'ont que de Thorreur pour la vertu , traitent avec la dernière violence les personnes dans lesquelles ils la trouvent. C'est avec raison que les prophètes les ont appelés des bétes. Gicéron dit fort à propos à ce sujet : a S'il n'y a personne qui n'aimât mieux mourir que d'être changé en hèle, bien que sous la figure de béte il conservât son âme et son esprit , n'est-ce pas une misère beaucoup plus déplorable d'avoir une âme de béte sous une fi^jure d'homme?» Elle est sans doute d'autant plus déplorable que l'àme est plus élevée au-dessus du corps. Ces hommes plus cruels que les bcles , ont de la complaisance pour eux-mêmes, et se glorifient de Texcellence de leur nature, bien qu'ils n'en aient que le dehors et la figure extérieure. Le Caucase, THircanie et les Indes n'ont jamais rien produit de si farouche ni de si cruel. La rage des bêtes se borne h remplir leur ventre; elle cesse aussitôt i{\\c. lour faini est apaisée. Mais il n'y a point de ) .«;;e ^j n ucllc que celle des hommes qui répan-

sortir de l'endroit oiJL elle est couchée , fait na horrible carnage sur toute la surFace de la terre, déchire les membres avec des dents de fer, les met en pièces , brise les os, et dissipe les cendres des morts pour les priver de la sépulture, comme si ceux qui, confessant le nom de Dieo, affectaient que le peuple vtat en foule autour de leur tombeau, et qu'ils ne souhaitassent pas plutôt aller trouver leur curateur et leur père. Quelle folie , quelle rage, de refuser aux vivans la jouissance de la lumière et aux morts le repos de la sépulture ! 11 n*y a point, à mon $eas^ de condition si misérable que celle où sont engagés ceux que la fureur des autres a dboisis pour en faire ses ministres. Ce n'est pas être élevé à une dignité que d'être destiné â on tel office ; c'est être condamné, par les événemens, à faire le métier infâme de bourreau , et , par Dieu , à être éternellement malheureux. 11 est impossible de raconter les cruautés exercées contre nous dans retendue de tonte la terre. 11 faudrait (aire de gros volumes pour en marquer les espèces. Ceux qui ont reçu le pouvoir de nous persécuter en ont usé , chacun sekm leur naturel. Plusieurs ont dépassé lesordresqa^ib avaient reçus et en ont fait plus qu'il ne leur était oommandé , les uns par une excessive timidité, les autres par l'aversion qu'ils avaient de la verlo, les autres par l'inclination naturelle qni les portait à la cruauté, les autres par complaisance, par ambition, et par le désir de s'élever. Quelques-uns ont commandé le meurtre avec une étrange précipitation, comme un ji^ de Phrygie , qui fit brûler les chrétiens dans le lieu où ils s'étaient assemblés. Il était en cela d'autant plus doux qu'il paraissait pins crad. Il n'y a point de rigueur si terrible que celle qui est cachée sous l'apparence de la démence; il n'y a point de bourreau si inhumain que cebû qui est résolu de ne faire naourir pcnnnne. U n'est pas possible d'exprimer la diversité ni la rigueur des supplices que les juges ont inventés

* 1/08 commentateurs pensent qull %*9ffil M de Diorléticu qui avait publié un édit conUre les ckréliciis.

pour venir à bout de ce dessein. Non-seulemeot . ils sont bien aises de pouvoir se vanter de n'a- . voir fait mourir aucun innocent, mais j'en ai vu \ plusieurs qui faisaient gloire de n'avoir jamais répandu de sang. Mais aussi ils appréhendent d'être vaincus et que les chrétiens n'arrivent à la gloire à laquelle ils aspirent, lis n'inventent tant de nouveaux supplices que par le désir de remporter la victoire. Ils regardent la persécution qu^ils nous font, comme si c'était une guerre et un combat. J'ai vn un gouverneur de Bith]mic , qui témoignait une aussi grande joie de ce qu'un chrétien qui avait résisté durant deux jours à la violence de la douleur, s'était enfin laissé abattre, que s'il eût réduit une nation entière à l'obéissance de l'empire. Quand ils nous tourmentent en tant de façons, ils ne souhaitent rien tant que de vaincre , et ils ne craignent rien tant , sinon que ceux qu'ils tourmentent n'expirent entre leurs mains. Ils en usent de la sorte , comme s'il n'y avait que la mort qui put rendre les chrétiens heureux, et comme si les supplices qu'ils subissent volontairement pour rintérèt de la justice ne leur procuraient pas une gloire qui sera d'autant plus éclatante, que ces supplices auront été plus atroces. Ils commandent que Ton ait soin de ceux qui ont enduré les plus cruels tourmens , afin qu'ils reprennent des forces pour en endurer de nouveaux , et qu'ils renouvellent leur sang pour le répandre. Qu'y a-t-il là de si doux ou de si bienfaisant? Us ne sauraient mieux traiter ceux qu'ils chérissent le plus tendrement. Voilà le culte que les dieux demandent et les sacrifices qu'ils attendent de leurs adorateurs. Ces scélérats , qui commettent les plus punissables de tous les meurtres , ont introduit , contre les gens de bien , une jurisprudence remplie d'impiété et composée tant des constitutions des empereurs que des commentaires des jurisconsultes. Domitius ^ a ramassé en sept livres, sous le titre de t Office du proconsul, les rescrits des princes pour faire voir à quel supplice on doit condamner ceux qui confessent qu'ils adorent le vrai Dieu. XII. Que peut-on faire pour guérir des es-

* Connu aujourd'hui tous le nom d'Ulpien. Né à Tyr, et maître du trésor de l'empereur Adrien , il ayait recueilli let rescriu des empereurs. Il ne reste plus de ce recueil que quelque fra^mens.

prits qui sont si Fort corrompus, qu'ils donnent le nom de justice aux cruautés que les anciens tyrans ont exercées contre l'innocence , et qui , dans le temps même qu'ils défendent ces cruautés avec une ignorance , une folie et un aveuglement incroyables, prétendent observer trèsexactement les rè[;les de l'équité et de la prudence? La justicevous est-elle devenue si odieuse que vous la traitiez de la même sorte que les crimes les plus atroces ? L'innocence est-elle si fort discréditée parmi vous , que vous jugiez qu'elle n'est pas assez sévèrement punie quand elle n'est condamnée qu'à une mort ordinaire, et qu'il n'y a point de si grand crime que de n'en commettre aucun et de conserver la pureté de la conscience ? Puisque nous vous adressons la parole à vous tous qui faites profession du culte de plusieurs dieux , permettez-nous de vous rendre un bon office; car c'est le premier devoir de notre religion et notre occupation principale. S'il vous semble que nous soyons sages , imitez-nous. S'il vous semble que nous soyons fous, méprisez-nous, ou moquez-vous de nous , si vous le voulez , et vous pourrez tirer avantage de notre folie. Pourquoi nous déchirez-vous par de nouveaux genres de supplices? Nous n'envions point votre sagesse; nous aimons mieux notre folie, et nous en sommes fort contens. Nous sommes persuadés qu'il nous est utile de vous aimer et de vous rendre toutes sortes de bons offices , bien que vous n'ayez pour nous que de la haine. 11 y a beaucoup de vraisemblance dans un endroit des ouvrages de Cicéron , où Furius est introduit , disputant contre la justice en ces termes :« Supposons qu'il y ait deux hommes , dont l'un ait beaucoup de vertu , une parfaite équité et une bonne foi toute singulière, et que l'autre soit chargé de crimes : si tous les liabitans étaieut prévenus d'une si fausse opinion, qu'ils prissent l'homme de bien pour un scélérat et le scéléral pour un homme de bien, et que, suivant ce principe d'erreur, ils tourmentassent l'homme de bien, ils le chargeassent de chaînes , ils lui coupassent les mains, ils lui crevassent les yeux, ils le brûlassent à petit feu ou le réduisissent à la dernière extrémité de pauvreté et de misère : s'ils faisaient un traitement tout contraire au scélérat ; qu'ils lui donnassent toutes sortes de marques de leur estime, des louanges, des char*

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