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(jnclquefois de leur bouche des discours injurieux, et les objets agréables excitent en eux des pensées contraires à Thonnèleté. Puisque nous ne saurions jamais être exempts de taches, nous devons les effacer perpétuellement par nos aunic^nes. Un homme juste et sage fait consister ses richesses dans la vertu. Quiconque n'a point de vertu est pauvre , quand il aurait des trésors plus immenses que Crésus, ni que Crassus. 11 faut nous couvrir du précieux vêtement de la piété et de la justice, qui est le plus bel ornement dont nous puissions nous parer, et qui ne nous peut être ravi. Si ceux qui adorent des idoles insensibles leur offrent tout ce qu'ils ont de plus beau et de plus excellent , bien qu'elles ne s'en puissent servir, ni en témoigner de reconnaissance, n'est-il pas plus juste de consacrer notre bien à l'usage des pauvres , qui sont les images vivantes de Dieu, qui en tirent du profit , et qui en rendent des actions de grâces ? Dieu qui aura été le témoin de votre libéralité, en sera la récompense.
XIV. Si l'autorité de Dieu et le sentiment des hommes ne permettent pas de douter que la compassion dont on est touché à la vue de la misère ne soit une perfection , il est clair que les philosophes en ont été três-éloignés , puisqu'au lieu d'en recommander Tusage ils en ont parlé comme d*un défaut. Je ne puis mieux réfuter leurs œuvres qu'en proposant cette maxime qu'ils soutiennent : que la compassion, le désir et la crainte sont des maladies. Ils tâchent de distinguer les vices et les vertus; ce qui n'est pas fort difficile; car qui est-ce qui ne distingue fort bien un libéral d'un prodigue, un ménager d'un avare, un laborieux d'un paresseux, un prudent d'un timide? Les vertus ont leurs bornes, et quand elles les passent, elles se changent en vices. I^ constance devient Imprudence, dés qu'elle ne soutient plus la vérité. La valeur devient témérité, dès qu'elle s'expose k un péril évident sans nécessité, ou pour un mjet qui n'est pas honnête. La liberté dégénère 2n insolence quand , au lieu de se contenter de repousser les injures, elle en fait la première. lia sévérité se change en cruauté, quand elle ne garde plus la juste proportion qui doit être entre le crime et le châtiment. Voilà pourquoi les philosophes disent : que ceux qui paraissent sages ne le sont pas, le plus souvent par un effet
de leur choix ; mais qu'étant trompés par Tapparence , ils prennent le bien pour le mal. On ne peut nier que cela ne soit vraL Mais les vertus dont ils parlent ne regardent que le corps. Li frugalité, la constance, la prudence, la modération, la valeur, la sévérité, sont des vertus qui se terminent à la vie présente. Mais nous qui la méprisons, nous cherchons des vertus que les philosophes n'ont point connues. Ils ont pris des vices pour des vertus, et des vertus pour des vices. Les stoïciens ôtent â l'homme toutes les passions qui ébranlent Tesprît, savoir: le désir, la joie, la crainte et la tristesse , dont les deux premières ont pour objet le bien , soit présent soit à venir, et les deux autres ont le mal. C'est pour cela qu'ils assurent que ce sont des maladies qui procèdent de l'opinion plutôt que de la nature , et que l'on s^n peut délivrer absolument, en se délivrant des fausses opinions; car si le sage est une fois bien persuadé qu'il n*y a ni bien ni mal sur la terre, if ne sera plus touché ni de désir, ni de joîe, ai de crainte , ni de tristesse. Nous examinecoos in* continent s'ils s'exemptent en effet de passions, comme ils le prétendent. Mais on peut dire par avance que c'est une prétention insolente, de prescrire de s*opposer de la sorte â la nature.
XV. Les mouvemens des passions sont purement naturels, comme il parait dans tous les animaux qui y sont sujets , bien qu'ils q'aient point de liberté.G'est pourquoi les péripa téCldens en ont mieux jugé que les stoïciens, quand Ils ont dit : que Ton ne peut les ôter du cœur de rhomme; qu'ils y ont été comme imprimés dès le nMHDent de sa création; que Dieu ou plutôt la natore, car c'est ainsi qu'ils parlent , nous les a donnés comme des armes dont nous avons besoin pour combattre nos ennemis. Ils avouent pornlaot que ces mouvemens sont souvent vîdeux, parce qu'ils sont trop violens, et qu'il les tàui modérer pour les rendre innocens. Leur sentiment serait assez conforme â la vérité s'ils ne se titmipaient, en rapportant tout au corps, comme je lÛ déji remarqué.
Pour les stoïciens, ce sont des ftmeiu qui, au lieu de modérer les passions, les retranchent, et qui entreprennent de prouver rabsence des mouvemens que la nature a imprimés dans notre âme. C'est à peu près la même chose que slls entreprenaient d'ûler la timidité aux cerh» h
poison aux scrpens, la valeur aux lions et la douceur aux brebis; car, au lieu que chacun de ces mouvemens a élé donné à une espèce d'animaux, ils ont été donnés tous ensemble à Thomme. Que si ce que les médecins assurent est véritable : que la joie est dans la rate» la colère dans le fiel « le plaisir dans le ibie et la crainte dans le cœur, ne serait-ce pas détruire le corps que d*ôter les parties qui le composent ? Ces philosophes ne s'aperçoivent pas qu'en voulant ôter les vices à l'homme, ils lui ûtent aussi les vertus. Ils n'oseraient nier que la vertu ne consiste à réprimer les mouvemens de la colère. Ainsi celui qui serait exempt de colère, ne pourrait plus exercer cette vertu.' Si la vertu consiste à résister aux mouvemens de la volupté, celui qui ne sent point ces mouvemens n'a point de vertu. Si la vertu arrête le cours trop vague de nos désirs, celui qui n'a point de ces vices déréglés , et qui ne souhaite rien du bien d'autrui , n'a point la vertu. Ainsi il n'y a point de vertu sans vice , comme il n'y a point de victoire sans combat et sans ennemis, ni généralement de bien sans mal. Les passions sont comme les superfluités de l'âme. Les terres les plus fertiles produisent d'elles-mêmes quantité d'épines et de mauvaises herbes. Les esprits qui n'ont point élé cultivés par les livres ne produisent d'eux-mêmes que des vices. Mais lorsque l'on commence à les cultiver, ils produisent des vertus. Lorsque Dieu les a créés, il leur a imprimé le mouvement des passions, afin qu'ils puissent recevoir la vertu de la même façon que la terre reçoit la culture; et il a voulu que les passions fussent la matière des vices , et que les vices fussent la matière de la vertu. S'il n'y avait point de vices , il n'y aurait point de vertu , ou au moins elle n'aurait aucun exercice. Voyons ce qu'ont fait les péripatéticiens qui prétendent 6ter les vices. Ils n'ont pas retranché absolument les autres passions, parce qu'ils ont reconnu qu'elles viennent de la nature , et que sans elles il n'y aurait plus aucun mouvement dans Fàme. Mais ils mettent les affections en leur place, savoir: la volonté en la place du désir, comme si c'était quelque chose de mieux de vouloir le bien que de le désirer, ils mettent le plaisir en la place de la vanité. N*ayant rien à mettre en la place de la tristesse, ils Tout ôtée absolument. Cependant il est impossible de
l'ôter de la vie des hommes, car qui pourrait en être exempt dans le temps qu'il verrait son pays ou désolé par une maladie contagieuse, ou ruiné par les armes des étrangers, ou opprimé par la violence des tyrans ? Il fiaiudrait être stupide et n'avoir plus de sentiment pour voir, sans douleur, la liberté publique étouffée, ses proches, ses amis, et les plus gens de bien exécutés à mort. Ainsi ils devaient retrancher toutes les passions, ou en substituer une en la place de la tristesse; car nous nous fâchons autant du mal présent que nous nous réjouissons du bien. Us devaient donc donner un autre nom à la tristesse, de la même sorte qu'ils en ont donné un autre à la joie, puisqull y avait la même raison. 11 est clair que le terme leur a manqué, et que faute de terme, ils ont ôté, malgré la nature, s'il est permis de parler ainsi , une passion dont elle ne peut jamais être dépouillée. -11 me serait aisé de faire voir que, pour embellir leurs discours, ils ont donné divers noms à la même cliose, et à des choses qui n'avaient pas entre elles grande différence. Le désir natt de la volonté; la précaution naît de la crainte; la joie n'est qu'un plaisir qui dure. Supposons néanmoins que ce soient choses différentes, comme ils le prétendent, et disons avec eux : que le désir est une volonté persévérante ; que la joie est un plaisir qui enfle le cœur et qui l'élève; que la crainte est une précaution excessive. Il s'ensuivra, qu au lieu d'ôter les passions qu'ils assurent qu'il faut 6(er, ils n'en 6teront que le nom. Ainsi ils retombent, sans y prendre garde, où les péripatéticiens ont élé par raison, et ils demeurent d'accord avec eux que,puisque l'on ne peut retrancher les Vices , il les faut modérer. Il est donc certain qu'ils se trompent, qu'ils ne font rien de ce qu'ils prétendaient faire, et qu'après de longs débats , ils se trouvent au lieu d'où ils étaient partis.
XVI. Je ne vois pas que les péripatéticiens aient approché de la vérité, quand , après être demeurés d'accord que ces passions sont vicieuses , ils ont tâché de les réduire à quelque sorte de médiocrité ; car enfin il ne fiiut point souffrir de vices, pour médiocres qu'il puissent être. 11 fout faire en sorte que nous n'en ayions point. Les passions qui naissent avec nous n'ont rien de vicieux, bien que , par le mauvais usage que nous en faisons , elles puissent devenir des
vices , comme par le bon usage elle deviennent des vertus. De plus , il est aisé de faire voir que ce ne sont pas les passions qu'il faut modérer, mais les causes des passions. Il ne feut pas, disent les péripatéliciens, s'emporter de joie, il en faut régler les mouvemens. C'est comme s'ils disaient: il ne faut pas courir trop vite, il faut marcher modérément. En marchant modérément , on peut s'égarer, et en courant , on peut tenir le bon chemin. Je montrerai peut-être qu'il y a des occasions où le moindre mouvement de joie est vicieux ; et qu'il y en a d'autres où le plus grand est innocent. Si je le montre , de quoi servira la médiocrité ou la modération qu'ils prescrivent? Je demande donc : s'ils sont persuadés qu'un sage doive sentir de la joie du mal qu'il voit arriver à son ennemi, ou modérer celle qu'il sent du bien qu'il voit arriver à sa patrie, lorsqu'elle assure son salut par la défaite de ses ennemis, ou qu'elle recouvre la liberté par l'oppression des tyrans? Personne ne doute que celui qui aurait de la joie dans la première occasion, ou qui n'en aurait point dans la seconde, ne commît un très -grand crime. On peut faire le même jugement des autres passions. Cependant le devoir de la sagesse est non de les modérer, mais de modérer leurs causes, comme jei'ai déjà dit; car elles viennent de dehors. Il n'est pas besoin de leur meure un frein , parce que les plus modérées peuvent être fort vicieuses, et les plus immodérées peuvent être fort innocentes. 11 n'est pas nécessaire de désigner les lieux, les temps et les occasions où elles sont raisonnables et légitimes. Comme c'est unbien de tenir le droit chemin, et un maldes'égarer, c'est aussi un bien de se porter à la vertu par les passions, et un mal de se porter par ces mêmes passions au vice. Pour grand que soit le plaisir, il est innocent quand il se contient dans les bornes du mariage. Pour léger qu'il soit , il est vicieux dès qu'il passe ces bornes-là, et qu'il s'étend sur les droits d'un autre. Ce n'est pas une maladie que de se mettre en colère, de désirer, d'être sensible au plaisir; mais c'est une maladie que d'y être sujet; car quiconque est sujet à se mettre en colère, s'y met au temps auquel il ne s'y doit pas mettre , et contre les personnes contre qui il ne s'y doit pas mettre. Celui qui est sujet à faire des souhaits, désire ce qui ne lui est pas nécessaire. Il fallait donc
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travailler à faire en sorte que, puisque Ton ne peut et que l'on ne doit pas même arrêter tout à fait les mouvemens des passions, parce que h nature nous les a données et qu^elles sont nécessaires pour plusieurs devoirs de la vie , elles se renfermassent dans le droit cbeoiin où il n'y a point de danger.
XVII. Le désir de réfuter les ceuvres des philosophes m'a poussé plus loin que je n*avais dessein d'aller. Je montrerai que les mouvemens qu'ils ont pris pour des vices , bien loin d'être des vices , sont au contraire de grandes vertos. Je ferai entrer dans ma preuve un exemple que je tiens pour très-important. Ils soutieniicnt que la crainte est un vice, que c^cst une 6îblesse d'esprit, qu'elle est directement opposée au courage , et que jamais elle ne se rcneootre avec lui. Quelqu'un pourrait-il jamais croireqw ce soit une action de courage que de craindref Il n'y a point d'apparence. On ne saunit sîmginer que quoi que ce soit puisse être te méoie que son contraire. Cependant, sans user des sobtilités dont Socrate use dans Piatcm poordUigcr ceux contre lesquels il dispute à confesicr a qu'ils avaient nié , je ferai voir simplement, d sans artifice : que la plus grande de toutes bi craintes est la plus grande de tontes les aelii» de courage. Personne ne doute que la crainle de la douleur, de la pauvreté, du hanniwfrat, de la prison et de la mort , ne soil un efRet de faiblesse et de lâcheté. Quiconque n*appiAarie aucune de ces choses, passe pour hardi et po« être intrépide. Quiconquecraint Dieu, rien de tout cela. Je n'ai pas besoin des preuves pour établir cette vérité. Ott a va, et bn voit tous les jours, les nouvean geoRi de supplice que souffrent ceux qui le sénat Je ne saurais retracer sans horreur, la trirte image des manières difKrentes dont on ks l fait mourir, et la rage que les bètes ont CMnfe sur leurs corps jusque après leur mort. Is aat cependant supporté ces tonrmens avec wmt pa* tience invincible et sans jeter un aonpir. Ia ii» toire que leur courage a remportée mt k cruauté a surpris tous les peuples , et ka bsvreaux mêmes. Ce courage ne proeédfk que es la crainte de Dieu. Ainsi il ne hut point anacher la crainte de l'âme, comme lessloicinsk disent; ni la modérer, comme disent les pMpatéiiciens; mais il la f^ut tourner vers son vM-
(able objet. Quand elle regardera Dieu, elle ne regardera plus aucune créature , et elle sera unique et légitime.
On met le désir au nombre des vices; mais il n'est vice que quand il s*attaclieà la terre, au lieu qu'il est vertu quand il s'élève dans le ciel; car quiconque souliailera, de tout son cœur, de posséder la justice, la vie étemelle et les riches l)iens que Dieu nous procure, n'aura que du mépris pour les richesses, pour les honneurs , pour la puissance, et même pour les royaumes et pour les empires.
Les stoïciens diront peut-Are que, pour posséder ces biens-là , il ne faut que le vouloir. Au contraire, c'est peu de le vouloir. Il y a plusieurs personnes qui le veulent ; mais dès qu'elles sont pressées par la douleur, elles cessent de le vouloir, et continuent de désirer. Quand le désir des biens du ciel nous fait mépriser les biens de la terre, il mérite d'être mis au nombre des vertus. Ainsi , au lieu d'arracher les passions , il en fiaut foire un bon usage, et les tourner vers Tobjet qui leur est propre. Les passions ressemblent aux chevaux d'un chariot: l'adresse est de les bien conduire. Pour précipitée que soit leur course, elle ne laissera pas d'être heureuse si elle se fait dans le bon chemin. Pour peu qu'elle s'en écarte, elle sera malheureuse quand elle serait lente, et elle se terminera ou à des précipices, ou à un autre lieu qu'à celui où elle tend. La crainte et le désir seront des vices s'ils s'attachent à la terre , au lieu que ce seront des vertus s'ils s'élèvent vers le ciel. Les philosophes dont je parle prennent la parcimonie pour une vertu. Il est certain néanmoins qu'elle n'en est pas une, si elle n'est rien autre chose que le désir d'avoir , parce qu'elle s'occupe à accroître ou à conserver les biens de la terre. Pour nous, nous ne rapportons point ce souverain bien à la commodité du corps, mais au salut de l'àme, étant persuadés , comme nous le sommes, qu'au lieu d'épargner son bien, il le fout employer généreusement aux œuvres de justice et de charité. Nous n'avons garde d'avancer que la frugalité soit une vertu, elle n'en a que le nom et l'apparence. La frugalité, qui ne s'abstient des plaisirs que par le désir d'amasser du bien , est un vice; car on n'est pas moins obligé à mépriser le bien qu'à s'abstenir des plaisirs. L'épargne et le ménage que l'on fait du bien procède
d'une bassesse d'esprit , ou qui appréhende de manquer de ce qui lui est nécessaire, ou qui désespère de réparer la dissipation de ce qu'il aurait donné généreusement, ou qui n'a pas assez d'élévation et de force pour mépriser les richesses. Cependant ces philosophes donnent le nom de prodigues à ceux qui n'épargnent pas leurs biens. Ils mettent celte différence entre les libéraux et les prodigues : que les premiers donnent à certaines rencontres, et avec une certaine mesure , à ceux qui tes ont obligés ; au lieu que les derniers donnent hors de saison, et plus que leur commodité ne le peut permettre, à ceux auxquels ils n'ont aucune obligation. Dirons-nous que c'est être prodigue que d'employer son bien, par charilé, à nourrir les pauvres? Il y a grande différence entre ceux qui donnent leur bien par débauche à des femmes perdues, et ceux qui le donnent aux pauvres par charité; entre ceux qui l'abandonnent à des joueurs et à des infomes, et ceux qui le consacrent au service de Dieu; entre ceux qui l'emploient à des festins et ceux qui le déposent dans le trésor de la justice. C'est un vice d'en fah*e un mauvais usage et une vertu d'en faire un bon usage. C'est une vertu de ne point épargner son bien que l'on peut réparer, quand il s'agit de conserver à un homme la vie que l'on ne pourrait lui rendre si elle était une fois perdue; et c'est un vice de l'épargner en celte occasion. Je ne pourrais m'empêcher d'accuser de folie ceux qui ôtent à l'homme tous ces sentimens de douceur et de tendresse, et qui, sous prétexte de le rendre tranquille, le rendent insensible. Non-seulement il n'est pas possible de l'établir dans le profond repos qu'ils prétendent, parce que de soi-même il est toujours dans l'agitation et dans le mouvement; mais quand cela serait possible, cela ne serait pas raisonnable, parce que, comme l'eau qui croupit n'est pas saine , ainsi un esprit qui est immobile n'est utile à rien , et ne pourrait produire la moindre pensée. Enfin , priver l'àme du mouvement , c'est la priver de la vie, qui est un mouvement au lieu que la mort est un repos.
Il fout avouer que ces philosophes connaissent quelques vertus; mais ils n'en savent pas l'usage. La constance est une vertu, mais elle ne consiste pas à repousser les injures qui nous sont faites; car au lieu de les repousser il les
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faut souffrir, et je rapporterai incontinent les raisons qui nous y obligent.
La constance consiste à n'être point ébranlée par les menaces ni par les supplices de ceux qui nous veulent obliger â violer les commandemens de Dieu. Le mépris de la mort est une vertu, non quand on la recherche et qu'on se la procure, comme ont fait plusieurs philoeophes, car alors c'est un crime, mais quand on la soufFre généreusement plutôt que d'abandonner Dieu , et de reno!icer à la foi, quand on conserve la liberté et la religion au milieu de toutes les menaces du siècle, et que Ton méprise la violence et la rage des tyrans. Ainsi, par une grandeur ex* trnordinaire de courage, nous foulons aux pieds la douleur et ta mort que le reste des hommes appréhendent sur toutes choses. C'est en ce point que consiste la vertu et la constance : d'être tellement attachés à Dieu que rien de ce que le monde a de plus terrible ne nous en puisse séparer. Gicéron a donc eu raison de dire : «Celui qui craint la mort, la douleur, Teiil, la pauvreté, ne peut être homme de bien. » Senêque n'en a pas eu moins d'écrire, dans ses livres de philosophie morale, les paroles qui suivent : a Voilâ le véritable honnête homme qui ne se fait point remarquer par l'éminence de sa dignité, par l'éclat de la pourpre, par la foule dos officiers, mais qui n'en vaut de rien moins pour être privé de toutes ces choses. Quand il voit la mort présente , il ne s'étonne point comme s'il voyait quelque chose de nouveau. S'il est obligé de subir les plus cruels supplices, d'avaler des charbons de feu , d'être cloué â un poteau, il se mettra moins en peine de la douleur qu'ils lui causeront, que de la manière dont il les souffre. » Quiconque sert Dieu souffre ces tourmens sans les craindre , et partant il est juste. La conséquence que Ton peut tirer de ce discours, est que ceux qui sont éloignés du culte de Dieu ne peuvent avoir aucune vertu , ni même connaître les justes bornes où elle est renfermée.
XVIll. Laissons là les philosophes qui , ne sachant rien, s'imaginent tout savoir, ou qui, s'ils savent quelque chose, ne font aucune réflexion sur ce qu'ils savent, ou qui, s'imagînant savoir ce qu'ils ne savent pas, tombent dans une extravagance ridicule. Pour nous, qui som-
découvert sa sagesse , faisons ce qu'il nous or* donne , supportant les débuts des uns et des autres; entr'aidons-nous dans les travaux de la vie présente, et si nous y faisons quelque bien, n'en tirons point de vanité. Dieu nous avertit que celui qui pratique la justice ne doit jamais s'enfler d'orgueil, de peur que quand il subvient aux besoins des misérables, il semble avoir plutôt cherché à se satisfaire soi-méne qu'à accomplir les préceptes de rauroôDe,ec que jouissant de la louange qu'il a recherchée, il ne soit privé de la récompense étemelle. Les autres commandemens que doivent observer ceux qui se sont cSnsacrés au service de Diea sont fort aisés, comme celui de ne mentir jamais à dessein de tromper ou de nuire. Cest un crime à celui qui fait profession de la vérité de s'en détourner le moins du monde pour sarprendre quelqu'un. Le mensonge n*a point de lieu dans le chemin de la justice et des vertus od nous marchons. Nul de ceux qui y mudieat avec nous ne prononcera ces paroles delodlias:
Ce n'est point da tout ma contimie , ni ma nnilrc ff a^Vt que de déguiser la ? éiité en pariant à met amia.
Car il sera persuadé qu'il ne lui est jamais permis de la déguiseri non pas même lorsqu'il parle à un ennemi ou i un inconnu, et jamais la langue ne trahira le onr dont elle est l'interprète. S'il prête de rargeni, il n'en tire aucun profit , et il oblige tn^ gCnéreusement pour attendre aucune réoompcnie de ses bient^its. Il doit quelquefbis iiitaieCIrebiai aise de le prendre; mais il ne peut jamais me voir plus qu'il n'a prêté. Quiconque en used*aae autre sorte fait son avantage de la misCfed'aotrui , et clierche à se couvrir des déngaiDcs des pauvres. Jamais un homme de bien ne pertn une occasion d'exercer la charité ; jiimis il as la déshonorera par un gain aussi peq ImmCle qu'est celui de l'usure, et H fera en Mite de m rien perdre en prêtant , parce que a'{| pcfd de l'argent, il acquerra de la réputation, Q ne itcevra point de présens du pauvre, afin que la stcours qu'il lui aura apporté soit d*wUim phi grand qu'il aura été gratuit. Il ne répoqdn qie par des paroles obligeantes aux paiolea Icsptai outrageuses. Adorant la parole éterqelle , qai est la source de toute bonté, il n'eq dira aqcaae qui soit mauvaise. Il se gardera bien d*csciur
mes les seuls à qui Dieu a révélé sa vérité et I par sa faute la haine de qui que ce soit ; et d
quelqu'un est assez i^justeet assez insolent pour lui foire outra(j[e, il le souffrira avec modération et en laissera la vengeance à Dieu , bien loin d'entreprendre de la prendre. Il conservera son innocence en tout temps et en tout lieu , ce qui s*étend plus loin qu'il ne semble; car cela veut dire qu*îl ne fera aucune iryure à personne, et que si on lui en fait quelqu'une, il ne la repous* sera pas ; il la remettra entre les mains du juge souverain et équitable qui voit toutes les actions et toutes les pensées des hommes. Il ne s'en rapportera qu'à lui, parce qu'il ny a personne qui puisse éviter l'exécution de son jugement. Gela est cause qu'un homme de bien est généra* lement méprisé et qu'il passe pour un lâche, dans la créance qu'il ne saurait se défendre. Au contraire, ceux qui vengent leurs ii^jures passent pour des gens de cœur, et attirent l'estime et le respect de tout le monde. Quelque avanlage qu'un homme puisse procurer à un grand nombre de personnes, il sera topjours moins considéré que celui qui a le pouvoir de nuire. Il ne se corrompra pas pour cela au milieu de la corruption des autres; il obéira plutôt aux commandemens de Dieu qu'il ne suivra leur exemple , et il aimera mieux être méprisé que jle manquer à son devoir. « Si quelqu'un , dit Clicéron dans les livres des Offices, veut pénétrer les replis de sa propre conscience, qu'il ipprcnne de soi-même que l'homme de bien est :elui qui sert tous ceux qu'il peut servir et qui ne nuit jamais à personne, si ce n'est qu'il ait Hé attaqué et qu^il ait reçu quelque injure, o II I corrompu une vérité très-importante par la x>ndition qu'il y a ajoutée, par laquelle il a gâté le portrait de l'homme de bien et lui a ôté Tornement de la patience , qui c$t une des plus belles vertus. Pourquoi ajoutait il ces paroles: Si ce n'est qu'il ait été attaqué, et qu'il ait reçu [|uelque injure, a L'homme de bien, dit-il, nuira quand il aura été attaqué, n S'il nuit , il ne sera point homme de bien : il y a autant de mal à repousser une injure qu'à la faire. D'où viennent les contestations, les querelles et les guerres, si ce n'est de la résistance que l'impatience fait à l'injustice? Que si Ton n'opposait à l'injustice que la patience , qui est la vertu la plus propre et la plus nécessaire à l'homme, on l'arrêterait ^ rheure même, comme on arrête le feu en jetant de l'eau dessus. Mais quand on veut la
repousser en lui opposant l'impatience, elle excite un incendie qui ne peut être éteint que par le sang. Ainsi Gicéron, qui fait profession de l'étude de la sagesse, a privé l'homme de bien de la patience , qui est une vertu de grand usage dans cette vie : elle arrête seule le cours des crimes, et il n'y en aurait plus aucun sur la terre si elle se trouvait dans le cœur de tous les hommes. Quel plus grand malheur peut -il arriver à un homme de bien , que de lâcher la bride à la colère, qui le rend jndigne de ce noml Gicéron avoue lui-même qu'il n'y a rien de si contraire à la nature de l'homme que de nuire i un autre. Les bêtes se défendent quand on les attaque; les serpens ne font du mal que quand on les poursuit pour les tuer ; et pour passer de l'exemple des bêtes h celui des hommes, les plus (grossiers et les plus ignorans se portent à la vengeance avec une fureur aveugle dès qu'on leur Fait quelque injure. Quelle différence y aura-t-il entre eux et un homme sage, s'il n'a une patience invincible qu^ilsn*ont point, s'il ne sait réprimer la colère à laquelle ils s'abandonnent ? Ge qui a trompé Gicéron , c'est qu'en parlant de la vertu et de la force , il a vu qu'en toute sorte de combats elle devait remporter la victoire, et n'a pu reconnaître: que celui qui suit les mouvemens de la douleur ou de la colère, qui obéit à ses passions , et qui , au lieu de leur résister, reçoit les impressions qu'elles lui donnent , n'est plus dans le chemin de la vertu. Gelui qui veut venger Tinjure qu'il a reçue, imite celui qui la lui a faite. Or quiconque imite un méchant ne peut pas être homme de bien. Ainsi Gicéron a ôté à sou sage deux grandes vertus en deux paroles, l'iunocence et la patience. Gomme il avait une éloquence de chien, ainsi que disait Appius selon le témoignage de Salluste, il a voulu aussi que les hommes vécussent à la manière des chiens , et qu'ils mordissent, comme eux, quand ils seraient attaqués. On ne saurait trouver d'exemple plus juste, pour faire voir combien la vengeance que Ton recherche des ipjures que Ion a reçues excite de tempêtes et désordres, que celui de cet orateur même qui la défend, et qui s'est perdu lui-même est l'enseignant comme il Tavait apprise des philosophes. S'il n'avait opposé que la patience aux outrages qu'on lui faisait, s'il les avait dissimulés, au lieu