PAR M. SUARD
Jean de La Bruyère naquit à Dourdan2 en 1659. Il venait d'acheter une charge de trésorier de France à Caen, lorsque Bossuet le fit venir à Paris pour enseigner l'histoire à M. le Duc5; et il resta iusqu'à la fin de sa vie attaché au prince en qualité d'homme de lettres, avec mille écus de pen-
{1) « J'ai peint, dit La Bruyère, d'après nature; mais je n'ai pas toujours songé à peindre celui-ci ou celui-là. Je ne me suis point loué au public pour faire des portraits qui ne fussent que vrais et ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyables, et ne parussent feints ou imaginés; me rendant plus difficile, je suis allé plus loin ; j'ai pris un trait d'un côté, et un trait d'un autre; et de ces divers traits, qui pouvaient convenir à une même personne, j'en ai fait des peintures vraisemblables » Voyez la Préface déjà citée.
(2) D'autres ont dit dans un village près de Dourdan.
(3) M. le duc Louis de Bourbon, petit-fils du grand Condé, et père de celui qui fut premier ministre sous Louis XV; mort en 1710. Des biographes ont prétendu que l'élève de La Bruyère avait été le duc de Bourgogne ; ils se sont trompés.
sion. 11 publia son livre des Caractères en 1C87, fut reçu à l'Académie Française en 1693, et mourut en 1696'.
Voilà tout ce que l'histoire littéraire nous apprend de cet écrivain , à qui nous devons un des meilleurs ouvrages qui existent dans aucune langue : ouvrage qui par le succès qu'il eut dès sa naissance, dut attirer les yeux du public sur son auteur, dans ce beau règne où l'attention que le monarque donnait aux productions du génie réfléchissait sur les grands talents un éclat dont il ne reste plus que le souvenir.
On ne connaît rien de la famille de La Bruyère8, et cela est fort indifférent-, mais on aimerait à savoir quel était son caractère, son genre de vie, la tournure de son esprit dans la société, et c'est ce qu'on ignore aussi3.
Peut-être que l'obscurité même de sa vie est un assez grand éloge de son caractère. Il vécut dans la maison d'un prince; il souleva contre lui une foule d'hommes vicieux ou ridicules, qu'il désigna dans son livre ou qui s'y crurent désignés* ; il eut tous les ennemis que donne la satire, et ceux que donnent les succès; on ne le voit cependant mêlé dans aucune intrigue, engagé dans aucune querelle. Cette destinée suppose, à ce qu'il me semble, un excellent esprit et une conduite sage et modeste.
« On me l'a dépeint, dit l'abbé d'Olivet, comme un philosophe qui ne songeait qu'à vivre tranquille avec des amis ou des livres; faisant un bon choix des uns et des autres ; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir; toujours disposé à une joie modeste, et ingénieux à la faire naître ; poli dans ses manières et sage dans ses discours; craignant toute sorte d'ambition, même celle de montrer del'esprits. » ( Histoire de l'Académie Française. )
(i) L'abbé d'Olivet raconte ainsi sa mort : « Quatre jours « auparavant, il était à Paris dans une compagnie de gens qui « me l'ont conté , où tout à coup il s'aperçut qu'il devenait « sourd, mais absolument sourd. Il s'en retourna à Versailles, « où il avait son logement à l'hôtel de Condé; et une apo- « plexie d'un quart d'heure l'emporta, n'étant âgé que de cin- « quanle-deux ans. »
(2) On sait au moins qu'il descendait d'un fameux ligueur du même nom, qui, dans les temps des barricades de Paris, exerça la charge de lieutenant civil.
(3) On ne l'ignore pas totalement ; et l'auteur même de cette notice va citer quelques lignes de l'abbé d'Olivet, où il est question précisément du caractère de La Bruyère, de son genre de vie, et de son esprit dans la société.
(4) M. de Mallezieux, à qui La Bruyère montra son livre avant de le publier, lui dit : « Voilà de quoi vous attirer beaucoup de lecteurs et beaucoup d'ennemis. »
(5) On peut ajouter à ce peu de mots sur La Bruyère ce que dit de lui Boileau dans une lettre à Racine , sous la date du 19 mai 1037, année même de la publication des Caractères : « Maximilien m'est venu voir à Auteuil , et m'a lu quelque « chose de son Théophraste. C'est un fort honnête homme, « et à qui il ne manquerait rien, si la nature l'avait fait aussi « agréable qu'il a envie de l'être. Du reste, il a de l'esprit, du « savoir et du mérite. » Pourquoi Boileau désigne-t-H La Bruyère par le nom de Maximilien, qu'il ne portait pas? Etait-ce pour faire comme La Bruyère lui-même , qui peignait ses contemporains sous des noms empruntés de l'histoire an;