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NOTICE SUR LA BRUYERE
On conçoit aisément que le philosophe qui releva avec tant de finesse et de sagacité les vices, les travers et les ridicules connaissait trop les hommes pour les rechercher beaucoup ; mais il put aimer la société sans s'y livrer. Il devait être très réservé dans son ton et dans ses manières, attentif à ne pas blesser des convenances qu'il sentait si bien, trop accoutumé enfin à observer dans les autres les défauts du caractère et les faiblesses de l'amourpropre, pour ne pas les réprimer en lui-même.
Le livre des Caractères fit beaucoup de bruit dès sa naissance. On attribua cet éclat aux traits satiriques qu'on y remarqua ou qu'on crut y voir. On ne peut pas douter que cette circonstance n'y contribuât en effet. Peut-être que les hommes en général n'ont ni le goût assez exercé , ni l'esprit assez éclairé pour sentir tout le mérite d'un ouvrage de génie dès le moment où il paraît, et qu'ils ont besoin d'être avertis de ses beautés par quelque passion particulière , qui fixe plus fortement leur attention sur elles. Mais si la malignité hâta le succès du livre de La Bruyère, le temps y a mis le sceau : on l'a réimprimé cent fois ; on l'a traduit dans toutes les langues ' ; et , ce qui distingue les ouvrages originaux, il a produit une fouie de copistes; car c'est précisément ce qui est inimitable que les esprits médiocres s'efforcent d'imiter.
Sans doute La Bruyère, en peignant les mœurs de son temps, a pris ses modèles dans le monde où il vivait-, mais il peignit les hommes, non en peintre de portraits qui copie servilement les objets et les formes qu'il a sous les yeux, mais en peintre d'histoire qui choisit et rassemble différents modèles ; qui n'en imite que les traits de caractère et d'effet , et qui sait y ajouter ceux que lui fournit son imagination , pour en former cet
cienne?Par le Thêophraste de La Bruyère, Boileau entend-il sa traduction du Thêophraste, ou l'ouvrage composé par lui à l'imitation du moraliste grec ? Je croirais qu'il s'agit du dernier. Boileau semble reprocher à La Bruyère d'avoir poussé un peu plus loin qu'il ne convient l'envie d'être agréable ; et, suivant ce que rapporte d'OIivet, il n'avait aucune ambition , pas même celle de montrer de l'esprit. C'est une contradiction assez frappante entre les deux témoignages. La Bruyère, dans son ouvrage, paraît trop constamment animé du désir de produire de l'effet, pour que sa conversation ne s'en ressentit pas un peu ; je me rangerais donc volontiers à l'opinion de Boileau. Quoi qu'il en soit, ce grand poète estimait La Bruyère et son livre ; il n'en faudrait pas d'autre preuve que ce quatrain qu'il fit pour mettre au bas de son portrait :
Tout esprit orgueilleux qui s'aime
Par mes leçons se voit guéri,
Et, dans ce livre si chéri,
Apprend à se haïr lui-même.
(1) Je doute de la vérité de cette assertion, prise au moins dans toute son étendue. La Bruyère ayant parlé quelque part d'un bon livre, traduit en plusieurs langues, on prétendit qu'il avait parlé de son propre ouvrage ; et l'opinion s'en établit tellement, que ses ennemis même lui firent honneur de ce grand nombre de traductions. Mais un admirateur, un imitateur et un apologiste de La Bruyère nia que les Caractères eussent été traduits en aucune langue. J'ignore s'il s'en est fait des traductions depuis cette discussion; mais j'aurais peine à croire qu'il s'en fût fait beaucoup ; pour le tonus et pour la forme, les Caractères sont peu tradubibles. A,
ensemble de vérité idéale et de vérité de nature qui constitue la perfection des beaux-arts.
C'est là le talent du poète comique : aussi a-t-on comparé La Bruyère à Molière; et ce parallèle offre des rapports frappants ; mais il y a si loin de l'art d'observer des ridicules et de peindre des caractères isolés à celui de les animer et de les faire mouvoir sur la scène , que nous ne nous arrêtons pas à ce genre de rapprochement, plus propre à faire briller le bel-esprit qu'à éclairer le goût. D'ailleurs à qui convient-il de tenir ainsi la balance entre des hommes de génie? On peut bien comparer le degré de plaisir, la nature des impressions qu'on reçoit de leurs ouvrages ; mais qui peut fixer exactement la mesure d'esprit et de talent qui est entrée dans la composition de ces mêmes ouvrages ?
On peut considérer La Bruyère comme moraliste et comme écrivain. Comme moraliste, il paraît moins remarquable par la profondeur que par la sagacité. Montaigne, étudiant l'homme en soi-même, avait pénétré plus avant dans les principes essentiels de la nature humaine ; La Rochefoucauld a présenté l'homme sous un rapport plus général , en rapportant à un seul principe le ressort de toutes les actions humaines; La Bruyère s'est attaché particulièrement à observer les différences que le choc des passions sociales, les habitudes d'état et de profession établissent dans les mœurs et la conduite des hommes. Montaigne et La Rochefoucauld ont peint l'homme de tous les temps et de tous les lieux; La Bruyère a peint le courtisan, l'homme de robe , le financier, le bourgeois du siècle de Louis XÏV.
Peut-être que sa vue n'embrassait pas un grand horizon et que soa esprit avait plus de pénétration que d'étendue. Il s'attache trop à peindre les individus, lors même qu'il traite des plus grandes choses. Ainsi , dans son chapitre intitulé Du Souverain, ou de la République, au milieu de quelques réflexions générales sur les principes et les vices du gouvernement, il peint toujours la cour et la ville, le négociateur et le nouvelliste. On s'attendait à parcourir avec lui les républiques an ciennes et les monarchies modernes ; et l'on est étonné, à la fin du chapitre , de n'être pas sorti de Versailles.
Il y a cependant , dans ce même chapitre , des pensées plus profondes qu'elles ne le paraissent au premier coup d'œil. J'en citerai quelques-unes, et je choisirai les plus courtes. «Vous pouvez aujourd'hui, dit-il , ôler à cette ville ses franchises, ses droits, ses privilèges; mais demain ne songez pas même à réformer ses enseignes. »
« Le caractère des Français demande du sérieux dans le souverain. »
«Jeunesse du prince, source des belles fortunes. » On attaquera peut-être la vérité de cette dernière observation ; mais si elle se trouvait dé-
NOTICE SUR LA BRUYERE