XXX IX
mentie par quelque exemple, ce serait l'éloge du prince et non la critique de l'observateur '.
Un grand nombre, des maximes de La Bruyère paraissent aujourd'hui communes; mais ce n'est pas non plus la faute de La Bruyère. La justesse même , qui l'ait le mérite et le succès d'une pensée lorsqu'on la met au jour, doit la rendre bientôt familière , et même triviale : c'est le sort de toutes les vérités d'un usage universel.
On peut croire que La Bruyère avait plus de sens que de philosophie. Il n'est pas exempt de préjugés , même populaires. On voit avec peine qu'il n'était pas éloigné de croire un peu à la magie et au sortilège. « En cela , dit-il chap. XIV, De quelques Usages, il y a un parti à trouver entre les Tunes crédules et les esprits forts. » Cependant il a eu l'honneur d'être calomnié comme philosophe-, car ce n'est pas de nos jours que ce genre de persécution a été inventé. La guerre que la sottise, le vice et l'hypocrisie ont déclarée à la philosophie, est aussi ancienne que la philosophie même et durera vraisemblablement autant qu'elle. « Il n'est pas permis . dit-il, de traiter quelqu'un de philosophe -, ce sera toujours lui dire une injure, jusqu'à ce qu'il ait plu aux hommes d'en ordonner autrement. » Mais comment se réconciliera-t-on jamais avec celte raison si incommode, qui , en attaquant tout ce que les hommes ont de plus cher, leurs passions et leurs habitudes, voudrait les forcer à ce qui leur coûte le plus , à réfléchir et à penser par eux-mêmes?
En lisant avec attention les Caractères de La Bruyère , il me semble qu'on est moins frappé des pensées que du style ; les tournures et les expressions paraissent avoir quelque chose de plus brillant , de plus fin, de plus inattendu, que le fond des choses mêmes , et c'est moins l'homme de génie que le grand écrivain qu'on admire.
Mais le mérite de grand écrivain , s'il ne suppose pas le génie , demande une réunion des dons de l'esprit, aussi rare que le génie.
L'art d'écrire est plus étendu que ne le pensent la plupart des hommes , la plupart même de ceux qui font des livres.
11 ne suftit pas de connaître les propriétés des mots, de les disposer dans un ordre régulier, de donner même aux membres de la phrase une tournure symétrique et harmonieuse ; avec cela on n'est encore qu'un écrivain correct, et tout au plus élégant.
Le langage n'est que l'interprète de l'âme -, et c'est dans une certaine association des sentiments et des idées avec les mots qui en sont les signes
(l) Cette phrase est une louange délicate adressée par l'auteur de cette notice à Louis XVI qui était jeune encore quand le morceau parut, et qui, dès le commencement de son règne, avait manifesté l'intculiou de réprimer la dilapidation des tiuaiiceâ de l'état, a.
qu'il faut chercher le principe de toutes les pro priétés du style.
Les langues sont encore bien pauvres et bien imparfaites. 11 y a une infinité de nuances , de sentiments et d'idées qui n'ont point de signes : aussi ne peut-on jamais exprimer tout ce qu'on sent. D'un autre côté, chaque mot n'exprime pas d'une manière précise et abstraite une idée simple et isolée ; par une association secrète et rapide qui se fait dans l'esprit , un mot réveille encore des idées accessoires à l'idée principale dont il est le signe. Ainsi, par exemple, les mots cheval et coursier, aimer et chérir , bonheur et félicité , peuvent servir à désigner le même objet ou le même sentiment, mais avec des nuances qui en changent sensiblement l'effet principal.
11 en est des tours , des figures , des liaisons de phrase , comme des mots : les uns et les autres ne peuvent représenter que des idées, des vues de l'esprit, et ne les représentent qu'imparfaitement.
Les différentes qualités du style, comme la clarté, l'élégance, l'énergie, la couleur, le mouvement, etc., dépendent donc essentiellement de la nature et du choix des idées ; de l'ordre dans lequel l'esprit les dispose \ des rapports sensibles que l'imagination y attache; des sentiments enfin que l'âme y associe, et du mouvement qu'elle y imprime.
Le grand secret de varier et de faire contraster les images , les formes et les mouvements du discours , suppose un goût délicat et éclairé : l'harmonie , tant des mots que de la phrase , dépend de la sensibilité plus ou moins exercée de l'organe ; la correction ne demande que la connaissance réfléchie de sa langue.
Dans l'art d'écrire , comme dans tous les beauxarts , les germes du talent sont l'œuvre de la nature , et c'est la réflexion qui les développe et les perfectionne.
Il a pu se rencontrer quelques esprits qu'un heureux instinct semble avoir dispensés de toute étude, et qui, en s'abandonnant sans art aux mouvements de leur imagination et de leur pensée , ont écrit avec grâce , avec feu , avec intérêt -, mais ces dons naturels sont rares : ils ont des bornes et des imperfections très marquées , et ils n'ont jamais suffi pour produire un grand écrivain.
Je ne parle pas des anciens, chez qui Pélocution était un art si étendu et si compliqué ; je citerai! Despréaux et Racine, Bossuet et Montesquieu,' Voltaire et Rousseau : ce n'était pas l'instinct qui produisait sous leur plume ces beautés et ces grands effets auxquels notre langue doit tant de richesse et de perfection ; c'était le fruit du génie sans doute , mais du génie éclairé par des études et des observations profondes.
Quelque universelle que soit la réputation dont
jouit La Bruyère, il paraîtra peut-être hardi de le
.placer, comme écrivain , sur la même ligue que les
NOTICE SUR LA BRUYERE
grands hommes qu'on vient de citer ; mais ce n'est qu'après avoir relu, e'tudie', médité ses Caractères, que j'ai été frappé de l'art prodigieux et des beautés sans nombre qui semblent mettre cet ouvrage au rang de ce qu'il y a de plus parfait dans notre langue.
Sans doute La Bruyère n'a ni les élans et les traits sublimes de Bossuet ; ni le nombre , l'abondance et l'harmonie de Fénélon ; ni la grâce brillante et abandonnée de Voltaire ; ni la sensibilité profonde de Rousseau : mais aucun d'eux ne m'a paru réunir au même degré la variété, la finesse et l'originalité des formes et des tours qui étonnent dans La Bruyère. Il n'y a peut-être pas une beauté de style propre à notre idiome dont on ne trouve des exemples et des modèles dans cet écrivain.
Despréaux observait , à ce qu'on dit , que La Bruyère , en évitant les transitions , s'était épargné ce qu'il y a de plus difficile dans un ouvrage. Cette observation ne me paraît pas digne d'un si grand maître. Il savait trop bien qu'il y a dans l'art d'écrire des secrets plus importants que celui de trouver ces formules qui servent à lier les idées , et à unir les parties du discours.
Ce n'est point sans doute pour éviter les transitions que La Bruyère a écrit son livre par fragments et par pensées détachées. Ce plan convenait mieux à son objet : mais il s'imposait dans l'exécution une tâche tout autrement difficile que celle dont il s'était dispensé.
L'écueil des ouvrages de ce genre est la monotonie. La Bruyère a senti vivement ce danger ; on peut en juger par les efforts qu'il a faits pour y échapper. Des portraits, des observations de mœurs, des maximes générales , qui se succèdent sans liaison ; voilà les matériaux de son livre. Il sera curieux d'observer toutes les ressources qu'il a trouvées dans son génie pour varier à l'infini , dans un cercle si borné, ses tours, ses couleurs et ses mouvements. Cet examen , intéressant pour tout homme de goût , ne sera peut-être pas sans utilité pour les jeunes gens qui cultivent les lettres et se destinent au grand art de l'éloquence.
Il serait difficile de définir avec précision le caractère distinctif de son esprit: il semble réunir tous les genres d'esprit. Tour à tour noble et familier, éloquent et railleur, fin et profond, amer et gai, il change avec une extrême mobilité de ton, de personnage , et même de sentiment, en parlant cependant des mêmes objets.
Et ne croyez pas que ces mouvements si divers soient l'explosion naturelle d'une âme très sensible, qui , se livrant à l'impression qu'elle reçoit des objets dont elle est frappée , s'irrite contre un vice , s'indigne d'un ridicule , s'enthousiasme pour les mœurs et la vertu. La Bruyère montre partout les sentiments d'un honnête homme; mais il n'est ni apôtre, ni misanthrope. Il se passionne, il est vrai ; mais c'est comme le poète dramatique qui^
des caractères opposés à mettre en action. Racine n'est ni Néron, ni Burrhus ; mais il se pénètre fortement des idées et des sentiments qui appartiennent au caractère et à la situation de ces personnages, et il trouve dans son imagination échauffée tous les traits dont il a besoin pour les peindre.
Ne cherchons donc dans le style de La Bruyère ni l'expression de son caractère, ni l'épanchement involontaire de son âme : mais observons les formes diverses qu'il prend tour à tour pour nous intéresser ou nous plaire.
Une grande partie de ses pensées ne pouvait guère se présenter que comme les résultats d'une observation tranquille et réfléchie ; mais, quelque vérité, quelque finesse, quelque profondeur même qu'il y eût dans les pensées, cette forme froide et monotone aurait bientôt ralenti et fatigué l'attention, si elle eût été trop continûment prolongée.
Le philosophe n'écrit pas seulement pour se faire lire, il veut persuader ce qu'il écrit; et la conviction de l'esprit, ainsi que l'émotion de l'âme, est toujours proportionnée au degré d'attention qu'on donne aux paroles.
Quel écrivain a mieux connu l'art de fixer l'attention par la vivacité ou la singularité des tours, et de la réveiller sans cesse par uneinépuisable variété?
Tantôt il se passionne et s'écrie avec une sorte d'enthousiasme : « Je voudrais qu'il me fût permis de crier de toute ma force à ces hommes saints qui ont été autrefois blessés des femmes : Ne les dirigez point ; laissez à d'autres le soin de leur salut. »
Tantôt par un autre mouvement aussi extraordinaire , il entre brusquement en scène : « Fuyez , retirez-vous ; vous n'êtes pas assez loin... Je suis, dites-vous, sous l'autre tropique... Passez sous le pôle et dans l'autre hémisphère... voilà... Fort bien , vous êtes en sûreté. Je découvre sur la terre un homme avide, insatiable, inexorable, etc. » C'est dommage peut-être que la morale qui en résulte n'ait pas une importance proportionnée au mouvement qui la prépare.
Tantôt c'est avec une raillerie amère ou plaisante qu'il apostrophe l'homme vicieux ou ridicule :
« Tu te trompes , Philémon, si avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent , et ces six bêtes qui te traînent , tu penses qu'on t'en estime davantage : on écarte tout cet attirail qui t'est étranger , pour pénétrer jusqu'à toi, qui n'est qu'un fat. »
« Vous aimez , dans un combat ou pendant 1111 siège, à paraître en cent endroits, pour n'être nulle part ; à prévenir les ordres du général , de peur de les suivre , et à chercher les occasions plutôt que de les attendre et les recevoir : votre valeur seraitelle douteuse?»
Quelquefois une réflexion qui n'est que sensée
est relevée par une image ou un rapport éloigné ,
^ui frappe l'esprit d'une manière inattendue,
NOTICK SUR LA BRUYÈRE
*ij
«"Après l'esprit de discernement , ce qu'il y a au monde de plus rare , ce sont les diamants et les perles » Si La Bruyère avait dit simplement que rien n'est plus rare que l'esprit de discernement , on n'aurait pas trouvé cette réflexion digne d'être écrite.
C'est par des tournures semblables qu'il sait attacher l'esprit sur des observations qui n'ont rien de neuf pour le fond , mais qui deviennent piquantes par un certain air de naïveté sous lequel il sait déguiser la satire.
«Il n'est pas absolument impossible qu'une personne qui se trouve dans une grande faveur perde Son procès. »
« C'est une grande simplicité que d'apporter à la cour la moindre roture et de n'y être pas gentilhomme. »
Il emploie la même linesse de tour dans le portrait d'un fat, lorsqu'il dit: « Iphis met du rouge, mais rarement; il n'en fait pas habitude. »
Il serait difficile de n'être pas vivement frappé du tour aussi fin qu'énergique qu'il donne à la pensée suivante, malheureusement aussi vraie que profonde: «Un grand dit de Timagène, votre ami, qu'il est un sot; et il se trompe. Je ne demande pas que vous répliquiez qu'il est homme d'esprit , osez seulement penser qu'il n'est pas un sot. •
C'est dans les portraits surtout que La Bruyère a eu besoin de toutes les ressources de son talent.
Théophraste, que La Bruyère a traduit, n'emploie pour peindre ses Caractères que la forme tl'énumérationou de description. Enadmirantbeaucoup l'écrivain grec, La Bruyère n'a eu garde de l'imiter; ou, si quelquefois il procède, comme lui par énumération , il sait ranimer cette forme languissante par un art dont on ne trouve ailleurs aucun exemple.
Relisez les portraits du riche et du pauvre * : « Giton a le teint frais , le visage plein , la démarche ferme , etc. Phédon a les yeux creux , le teint échauffé , etc. ; » et voyez comment ces mots , il est riche, il est pauvre ., rejetés à la fin des deux portraits, frappent comme deux coups de lumière, qui, en se réfléchissant sur les traits qui précèdent, y répandent un nouveau jour et leur donnent un effet extraordinaire.
Quelle énergie dans le choix des traits dont il peint ce vieillard presque mourant qui a la manie de planter, de bâtir, de faire des projets pour un avenir qu'il ne verra point ! « 11 fait bâtir une maison de pierre de taille , raffermie dans les encoignures par des mains de fer, et dont il assure en toussant , et avec une voix frêle et débile , qu'on ne verra jamais la fin. 11 se promène tous les jours dans ses ateliers sur les bras d'un valet qui le soulage; il montre à ses amis ce qu'il a fait et leur
(l) Voyez le chapitre vi.
Moral.
(lit ce qu'il a nessein de faire. Ce n'est pas ponr ses enfants qu'il bâtit, car il n'en a point ; ni pour ses héritiers, personnes viles et qui sont brouillées avec lui : c'est pour lui seul ; et il mourra demain. »
Ailleurs il nous donne le portrait d'une femme aimable , comme un fragment imparfait trouvé par hasard , et ce portrait est charmant ; je ne puis me refuser au plaisir d'en citer un passage : « Loin de s'appliquer à vous contredire avec esprit, Arte'nicc s'approprie vos sentiments : elle les croit, siens, elle les étend, elle les embellit: vous ê(es content de vous, d'avoir pensé si bien et d'avoir mieux dit encore que vous n'aviez cru. Elle est toujours au-dessus de la vanité , soit, qu'elle parle, soit qu'elle écrive: elle oublie les traits où il faut des raisons ; elle a déjà compris que la simplicité peut être éloquente. »
Comment donnera-t-il plus de saillie au ridicule d'une femme du monde qui ne s'aperçoit pas qu'elle, vieillit, et qui s'étonne d'éprouver la faiblesse et les incommodités qu'amènent l'âge et une vie trop molle? Il en fait un apologue. C'est Irène qui va au temple d'Épidaure consulter Esculape. D'abord elle se plaint qu'elle est fatiguée ; l'oracle prononce que c'est par la longueur du chemin qu'elle vient de faire. Elle déclare que le. vin lui est nuisible; l'oracle lui dit de boire de l'eau. «Ma vue s'affaiblit, dit Irène. — Prenez des lunettes, dit Esculape. — Je m'affaiblis moi-même, continuet-elle ; je ne suis ni si forte , ni si saine que j'ai été. — C'est , dit le dieu, que vous vieillissez. — Mais quel moyen deguérir de cette langueur? — Le plus court, Irène , c'est de mourir comme ont fait votre mère et votre aïeule. » A ce dialogue , d'une tournure naïve et originale , substituez une. simple description à la manière de Théophraste , et vous verrez comment la même pensée peut paraître commune ou piquante, suivant que l'esprit ou l'imagination sont plus ou moins intéressés par les idées et les sentiments accessoires dont l'écrivain a su l'embellir.
La Bruyère emploie souvent cette forme d'apologue, et presque toujours avec autant d'esprit que de goût. Il y a peu de chose dans notre langue d'aussi parfait que l'histoire d'Emire * : c'est un petit roman plein de finesse, de grâce, et même d'intérêt.
Ce n'est pas seulement par la nouveauté et par la variété des mouvements et des tours que le talent de La Bruyère se fait remarquer : c'est encore par un choix d'expressions vives , figurées, pittoresques ; c'est surtout par ces heureuses alliances de mots , ressource féconde des grands écrivains dans une langue qui ne permet pas, comme presque toutes les autres, de créer ou de composer des mots, ni d'en transplanter d'un idiome étranger.
\ (l) Voyez le chapitre III.
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NOTICE SUR hk BRUYERE.
« Tobt excellent écrivain est excellent peintre, » dit La Bruyère lui-même ; et il le prouve dans tout le cours de son livre. Tout vit et s'anime sous son pinceau ; tout y parle à l'imagination : - La véritable grandeur se laisse toucher et manier... elle se courbe avec bonté vers sesinférieurs, etrevient sans effort à son naturel. *
« Il n'y a rien, dit-il ailleurs, qui mette plus subitement un bomme à la mode , et qui le soulève davantage, que le grand jeu. »
Veut-il peindre ces hommes qui n'osent avoir un avis sur un ouvrage, avant de savoir le jugement, du public : « Ils ne hasardent point leurs suffrages ; ils veulent être portes par la foule et entraînés par la multitude. »
La Bruyère veut-il peindre la manie du fleuriste : il vous le montre planté et ayant pris racine devant ses tulipes; il en fait un arbre de son jardin. Cette figure hardie est piquante, surtout par l'analogie des objets.
« Il n'y a rien qui rafraîchisse le sang comme d'avoir su éviter une sottise. » C'est une figure bien heureuse que celle qui transforme ainsi en sensation le sentiment qu'on veut exprimer.
L'énergie de l'expression dépend de la force avec laquelle l'écrivain s'est pénétré du sentiment ou de l'idée qu'il a voulu rendre. Ainsi La Bruyère s'élevant contre, l'usage des serments, dit: « Un honnête, homme qui dit oui, ou non , mérite d'être cru*, son caractère jwte pour lui. »
Il est d'autres ligures de style d'un effet moins frappant , parce que les rapports qu'elles expriment demandent, pour être saisis, plus de finesse et d'attention clans l'esprit ; je n'en citerai qu'un exemple.
Il y a dans quelques femmes un mérite paisible, mais solide , accompagné de mille vertus qu'elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie. »
Ce mérite paisible offre à l'esprit une combinaison d'idées très fines, qui doit, ce me semble, Dlaire d'autant plus qu'on aura le goût plus délicat et plus exercé.
Mais les grands effets de l'art d'écrire , comme de tous les arts, tiennent surtout aux contrastes. Ce sont les rapprochements ou les oppositions de sentiments et d'idées, de formes et de couleurs, qui, faisant ressortir tous les objets les uns par les autres, répandent dans une composition la variété, le mouvement et la vie. Aucun écrivain peutêtre n'a mieux connu ce secret, et n'en a fait un plus heureux usage, que La Bruyère. Il a un grand nombre de pensées qui n'ont d'effet que par le contraste.
« Il s'est trouvé des filles qui avaient de la vertu de la santé , de la ferveur , et une bonne vocation, mais qui n'étaient pas assez riches pour faire dans une riche abbaye vœu de pauvreté. » Ce dernier trait , Rejeté si heureusement à la (in
de la période pour donner plus de saillie au contraste , n'échappera pas à ceux qui aiment à observer dans les productions des arts les procédés '1« l'artiste. Mettez à la place : « qui n'étaient f* as assez riches pour faire vœu de pauvreté dans une riche abbaye ; » et voyez combien cette légère transposition , quoique peut-être plus favorable à l'harmonie , affaiblirait l'effet de la phrase ! Ce sont ces artifices que les anciens recherchaient avec tant d'étude et que les modernes négligent trop. Lorsqu'on en trouve des exemples chez nos bons écrivains, il semble que c'est plutôt l'effet de l'instinct que de la réflexion.
On a cité ce beau trait de Florus , lorsqu'il nous montre Scipion, encore enfant, qui croît pour la ruine de. l'Afrique : Qui in exitium Africœ creseil, Ce rapport supposé entre deux fails naturellement indépendants l'un de l'autre plaît à l'imagination et attache l'esprit. Je trouve un effet semblable dans cette pensée de La Bruyère :
« Pendant qu'Oronte augmente, avec ses années, son fonds et ses revenus , une fille naît dans quelque famille, s'élève , croît, s'embellit, et entre dans sa seizième année. Il se fait prier à cinquante ans pour l'épouser , jeune , belle , spirituelle ; cet homme, sans naissance, sans esprit, et sans le moindre mérite , est préféré à tous ses rivaux. »
Si je voulais , par un seul passage, donner a }*. fois une idée du grand talent de La Bruyère et un exemple frappant de la puissance des contrastes dans le style , je citerais ce bel apologue qui contient, la plus éloquente satire du faste insolent et scandaleux des parvenus :
« Ni les troubles, Zénobie, qui agitent votre empire, ni la guerre que vous soutenez virilement contre une nation puissante depuis la mort du roi votre époux, ne diminuent rien de votre magnificence. Vous avez préféré à tonte, autre contrée les rives de l'Euphrate, pour y élever un superbe édifice • l'air y est sain et tempéré* la situation en est riante : un bois sacré l'ombrage du côté du couchant* les dieux de Syrie, qui habitent quelquefois la terre , n'y auraient pu choisir une plus belle demeure. La campagne autour est couverte d'hommes qui taillent et qui coupent , qui vont et qui viennent , qui roulent ou qui charrient le bois du Liban, l'airain elle porphyre; les grues et les machines gémissent dans l'air, et font espérer à ceux qui voyagent vers l'Arabie de revoir à leur retour en leurs foyers ce palais achevé, et dans cetfe splendeur où vous désirez de le porter avant de l'habiter , vous et les princes vos enfants. N'y épargnez rien , grande reine : employez-y l'or et tout l'art des plus excellents ouvriers ; que les Phidias et les Zcuxis de votre siècle déploient toute leur science sur vos plafonds et sur vos lambris ; tracez-y de vastes et de, délicieux jardins, dont l'enchantement soit tel qu'ils ne paraissent pas fails de la main des hommes j épuisez vos trésors
NOTICE SUR. L.\ BRUYERE.
Xliij
et voire industrie sur cet ouvrage incomparable ; et après que vous y aurez mis, Zénobie, la dernière main , quelqu'un de ces pâtres qui habitent les sablés voisins de Palmyre , devenu riche par les 'péages de vos rivières, achètera un jour à deniers comptants cette royale maison , pour l'embellir et la rendre plus digne de lui et de sa fortune. »
Si l'on examine avec attention tous les détails de ce beau tableau , on verra que tout y est préparé , disposé , gradué avec un art infini pour produire un grand effet. Quelle noblesse dans le début! quelle importance on donne au projet de ce palais ! que de circonstances adroitement accumulées pour en relever la magnificence et la beauté ! et, quand l'imagination a été bien pénétrée de la grandeur de l'objet , l'auteur amène impaire, enrichi du péage de vos rivières , qui achète à deniers comptants cette royale maison, pour l'embellir et la rendre plus digne de lui.
11 est bien extraordinaire qu'un homme qui a enrichi notre langue de tant de formes nouvelles , et qui avait l'ait de l'art d'écrire une étude si approfondie , ait laissé dans son style des négligences , et même des fautes qu'on reprocherait à de médiocres écrivains. Sa phrase est souvent embarrassée ; il a des constructions vicieuses , des expressions incorrectes, ou qui ont vieilli. On voit qu'il avait encore plus d'imagination que de goût, et qu'il recherchait plus la iinesse et l'énergie des tours que l'harmonie de la phrase.
Je ne rapporterai aucun exemple de ces défauts, que tout le monde peut relever aisément ; mais il peut être utile de remarquer des fautes d'un autre genre, qui sont plutôt de recherche que de négligence, et sur lesquelles la réputation de l'autour pourrait en imposer aux personnes qui n'ont pas un goût assez sûr et assez exercé.
N'est-ce pas exprimer, par exemple, une idée peut-être fausse par une image bien forcée et même obscure, que de dire : « Si la pauvreté est la mère des crimes , le défaut d'esprit en est le père ? »
La comparaison suivante ne paraît pas d'un goût bien délicat: « 11 faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu'à la coiffure exclusivement, à peu près comme on mesure le poisson , entre tête et queue. »
On trouverait aussi quelques traits d'un style précieux et maniéré. Marivaux aurait pu revendiquer cette pensée : « Personne presque ne s'avise de lui-même du mérite d'un autre. »
Mais ces taches sont rares dans La Bruyère , on sent que c'était l'effet du soin même qu'il prenait de varier ses tournures et ses images ; et elles sont effacées par les beautés sans nombre dont brille son ouvrage.
Je terminerai cette analyse par observer que cet écrivain , si original , si hardi , si ingénieux et. si varié , eut de la peine à être admis à l'Académie Française après avoir publié ses Caractères, ii eut besoin de crédit pour vaincre l'opposition de quelques gens de. lettres qu'il avait offensés , et les clameurs de cette foule d'hommes malheureux qui dans tous les temps sont importunés des grands talents et des grands succès ; mais La Bruyère avait pour lui Bossuet, Racine, Despréaux , et le cri public : il fut reçu. Son discours est un des plus ingénieux qui aient été prononcés dans cette Académie. 11 est le premier qui ait loué des académiciens vivants. On se rappelle encore les traits heureux dont il caractérisa Bossuet, La Fontaine et Despréaux. Les eunemis de l'auteur affectèrent de regarder ce discours comme une satire. Ils intriguèrent pour en faire défendre l'impression ; et, n'ayant pu y réussir , ils le firent déchirer dans les journaux. On vit éclore une foule d'épigrammes et de chansons où la rage est égale à la platitude, et qui sont tombées dans le profond oubli qu'elles méritent. On aura peut-être peine à croire que ce soit pour l'auteur des Caractères qu'on a fait ce couplet :
Quand La Bruyère se présente, pourquoi faut-il crier haro?
Pour l'aire un nombre de quarante Ne fallait-il pas un zéro?
Cette plaisanterie a été trouvée si bonne qu'on l'a renouvelée depuis à la réception de plusieurs académiciens.
Que reste-t-il de cette lutte éternelle de la médiocrité contre le génie? Les épigrammes et les libelles ont bientôt disparu ; les bons ouvrages restent, et la mémoire de leurs auteurs est honorée et bénie par la postérité.
Cette réflexion devrait consoler les hommes supérieurs , dont l'envie s'efforce de flétrir les succès et les travaux ; mais la passion de la gloire, comme toutes les autres , est impatiente de jouir : l'attente est pénible , et il est triste d'avoir besoin d'être consolé ',
(0 On trouva dans les papiers de La Bruyère des Dialogues sur le quiiii&me, qu'il n'avait qu'ébauchés. Ils étaient au nombre de sept : M. Dupin, docteur de Sorbonne, y en ajouta deux, et publia le tout eu 1099. Il peut, paraître étonnant d'abord que La Bruyère, homme du monde et simple philosophe, se soit engagé dans une dispute théologique ; mais la surprise cesse lorsqu'on vient à songer que dans cette querelle qui divisa l'Eglise et la société, Bossuet combattit les erreurs du quiélisme que semblait défendre Féuélon ; que La Bruyère devait sa fortune au premier do ces deux illustres prélats, et qu'il put être porté par un simple mouvement de reconnaissance à combattre, sous les drapeaux de son bienfaiteur, pour une cause qui paraissait d'ailleurs lui être étran ère. Du reste, les Dialogues sur le Quiétisrne sont bien peu dignes de son talent. Quelques personnes ont nié qu'il en. fût l'auteur ; on aimerait à les en croire.
VAUVENARGUES
Un bon esprit, un écrivain ingénieux, M.'Sûard, a cherché dans la notice qui suit à faire apprécier le caractère et le talent de Vauvenargues, et son opinion est aujourd'hui l'opinion de tous les hommes éclairés.
«Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues, issu d'une noble et ancienne, famille de Provence, naquit à Aix le 6 août 1715, époque de la mort de Louis XIV.
« Le beau siècle qui venait de finir, dit M. Suard, avait produit , dans presque tous les genres de littérature des modèles qui n'ont point été égalés ; mais il avait répandu en même temps dans les esprits des germes de goût et d'émulation qui n'ont pas été stériles.
« La destinée des hommes de génie qui ouvrent une carrière est d'y entrer sans guide et de laisser loin derrière eux ceux qui tentent de suivre leurs traces , et telle fut la gloire de Corneille , de Molière , de Racine, de La Fontaine , de Bossuet , de La Bruyère ; mais le siècle qui a produit Fontenelle, Voltaire, Montesquieu, Buiïbn, Rousseau, le siècle qui a perfectionné et assuré la marche de la langue française, qui a répandu la lumière sur tous les objets des connaissances humaines , n'a rien à envier aux plus belles époques de la littérature ; ce siècle même serait digne de s'associer à la célébrité de celui qui l'a précédé , par le seul avantage d'avoir su mieux sentir et mieux apprécier toute la supériorité des grands écrivains auxquels il n'a pu donner de rivaux. Racine, Molière, La Fontaine, souvent méconnus par leurs contemporains, ont trouvé dans la génération suivante des appréciateurs plus sensibles et plus justes ; et c'est dans l'admiration réfléchie des hommes éclairés du dixhuitième siècle que le dix-septième a reçu le complément de sa gloire.
« Il est dans la nature des choses qu'une époque de goût succède à une époque de génie , et malheureusement cela n'arrive pas toujours. Ce qui est plus rare encore c'est que le même âge réunisse au perfectionnement du goût les créations du génie. Cette réunion caractérisera le mérite du dixhuitième siècle aux yeux de la postérité , lorsqu'un misérable esprit de parti , né de circonstances extraordinaires et soutenu par les plus vils motifs, aura cessé de répandre des nuages sur une vérité incontestable pour tous les bous esprits.
«Quelques écrivains restreignent beaucoup trop le sens du mot génie, quoiqu'ils n'y aient aucune
prétention , ou plutôt parce qu'ils n'y ont aucun droit. Pour moi je pense que toute production de l'esprit qui offre des idées nouvelles sous une forme intéressante , tout ce qui porte dans la pensée comme dans l'expression un caractère de force et d'originalité, est l'œuvre du génie; et, sous ce rapport, je ne crains pas de regarder Vauvenargues comme un homme de génie , quoiqu'il ne puisse pas être mis au premier rang des génies créateurs et des talents originaux.
« Il est bien certain qu'il ne dut qu'à la nature le talent qu'il a montré dans ses ouvrages. L'emploi qu'il fit de ses premières années semblait plus propre à l'éloigner des études littéraires qu'à y préparer son esprit et son goût. Une constitution faible et une santé souvent altérée nuisirent au succès des premières instructions qu'il reçut. Elevé dans un collège, il y montra peu d'ardeur pour l'étude et n'en remporta qu'une connaissance très superficielle de la langue latine. Appelé de bonne heure au service par sa naissance et le vœu de ses parents, les goûts de la jeunese et les dissipations de l'état militaire lui firent bientôt oublier le peu qu'il avait appris au collège , et il est mort sans être en état de lire Horace et Tacite dans leur langue.
«L'espace dans lequel serenfermelavietout entière de Vauvenargues composerait à peine la jeunesse d'un homme ordinaire. Il mourut à trentedeux ans; et, dans une vie si courte, très peu d'années semblent avoir été employées à le conduire au genre de célébrité auquel il devait parvenir.
« 11 entra au service en 1734; il avait dix-huit ans, et cette même année il fit la campagne d'Italie , sous-lieutenant au régiment du Roi infanterie,
« Ce n'était pas là une école où il pût préparer les matériaux de l' Introduction à la connaissance de l'esprit humain; ce n'était pas dans un camp, au milieu des occupations actives de la guerre , qu'un jeune officier de dix-huit ans paraissait devoir trouver des moyens de former son cœur et son esprit au goût de la méditation et de l'étude ; mais la nature, en douant Vauvenargues d'un esprit actif, lui avait donné en même temps la droiture d'âme qui en dirige les mouvements et le sérieux qui accompagne l'habitude de la réflexion.
«11 joignait à une âme élevée et sensible le sentiment de la gloire et le besoin de s'en rendre digne : ce sont là les traits qui caractérisent essentielle-
NOTICE SUR VâIjVKiNARGUES.
ment ses écrits. Il apportait au service les qualités qui composent le mérite d'un homme d'honneur plutôt que celles qui servent à le faire remarquer. Sa figure , quoiqu'elle eût de la douceur et ne manquât pas de noblesse , n'avait rien qui le distinguât avantageusement parmi ses camarades. La faiblesse de son tempérament ne lui avait pas permis d'acquérir, dans les exercices du corps , cette supériorité d'adresse et de force qui donne à la jeunesse tant de grâce et d'éclat. Enlin une excessive timidité, tourment ordinaire d'une âme jeune, avide d'estime, et que blesse l'apparence seule d'un reproche, voilait trop souvent les lumières de son esprit , pour ne laisser apercevoir que l'intéressante et douce simplicité de son caractère. C'est près de lui qu'on eût pu concevoir cette pensée qu'il a exprimée depuis avec tant de charme : Les premiers jours du printemps ont moins de grâce que la vertu naissante d'un jeune homme l. Douce, tempérée , sensible, semblable en tout aux premiers jours du printemps , sa vertu devait se faire aimer d'abord ; mais le temps et les occasions pouvaient seuls en développer les heureux fruits.
«Il est des écrivainsdont on peut aisément consentir à ignorer la vie et le caractère, tout en jouissant des productions de leur esprit et des fruits de leurs talents ; mais l'écrivain moraliste n'est pas de ce nombre. Il ne suffit pas au précepteur de morale de faire usage de sa raison et de ses lumières , il faut que nous croyions que sa conscience a approuvé les règles qu'il dicte à la nôtre ; il faut que le sentiment qu'il veut faire passer dans notre âme paraisse découler de la sienne ; et avant d'accorder à ses maximes l'empire qu'elles veulent exercer sur notre conduite, nous aimons à être persuadés que celui qui les enseigne s'est soumis lui-même à ce qu'elles peuvent avoir de rigoureux.
« Ce n'est pas seulement une morale pure, un esprit droit , une raison forte et éclairée qui ont dicté les écrits de Vauvenargues. Le caractère particulier d'élévation qui les distingue ne peut appartenir qu'à une âme d'un ordre supérieur, et la douce indulgence qui s'y mêle aux plus nobles mouvements ne peut être le simple produit de la réflexion et, le résultat des combinaisons de l'esprit; ce doit être encore l'épanchement du plus beau naturel que la raison a pu perfectionner, mais qu'elle n'aurait pu suppléer.
" Vauvenargues ens'élevantde bonne heure, plutôt par la supériorité de son âme que par la gravité de ses pensées , au-dessus des frivoles occupations de son âge , n'avait point contracté, dans l'habitude des idées sérieuses, cette austérité qui accompagne d'ordinaire les vertus de la jeunesse : car les vertus de la jeunesse sont plus communément le fruit de l'éducation que de l'expérience; et l'éducation apprend bien aux jeunes gens combien la
(*) Maxime «0.
vertu est nécessaire, mais l'expérience seule peut leur apprendre combien elle est difficile.
« Vauvenargues, jeté dans le monde dès les premières années qui suivent l'enfance, apprit à le connaître avant de penser à le juger ; il vit les faiblesses des hommes avant d'avoir réfléchi sur leurs devoirs ; et la vertu , en entrant dans son cœur, y trouva toutes les dispositions à l'indulgence.
La douceur et la sûreté de son commerce lui avaient concilié l'estime et l'affection de ses camarades , pour la plupart sans doute moins sages et moins sérieux que lui -, « mais, dit Marmontel qui en avait connu plusieurs , ceux qui étaient capables d'apprécier un si rare mérite avaient conçu pour lui une si tendre vénération que je lui ai entendu donner par quelques-uns le nom respectable de père. • Ce nom respectable n'était peut-être pas donné bien sérieusement par de jeunes militaires à un camarade de leur âge -, mais le ton même du badinage, en se mêlant à la justice qu'ils se plaisaient à lui rendre , prouverait encore à quel point Vauvenargues avait su se faire pardonner cette supériorité de raison qu'il ne pouvait dissimuler, mais que sa modeste douceur ne permettait aux autres ni de craindre ni d'envier.
« La guerre d'Italie n'avait pas été longue; mais la paix qui la suivit ne fut pas non plus de longue durée. Une nouvelle guerre ' vint troubler la France en 1741. Le régiment du Roi fit partie de l'armée qu'on envoya en Allemagne , et qui pénétra jusqu'en Bohême. On se rappelle tout ce que les troupes françaises eurent à souffrir dans cette honorable et pénible campagne, et surtout dans la fameuse retraite de Prague2, qui s'exécuta au mois de décembre 1742. Le froid fut excessif. Vauvenargues, naturellement faible, en souffrit plus que les autres. Il rentra en France au commencement de 1743, avec une santé détruite ; sa fortune, peu considérable , avait été épuisée par les dépenses de la guerre. Neuf années de service ne lui avaient procuré que le grade de capitaine et ne lui donnaient aucun espoir d'avancement.
« 11 se détermina à quitter un état, honorable sans doute pour tous ceux qui s'y livrent , mais où il est difficile de se faire honorer plus que des milliers d'autres , lorsque la faveur ou les circonstances ne font pas sortir un militaire delà foule pour l'élever à quelque commandement.
« Vauvenargues avait étudié l'histoire et le droit public ; l'habitude et le goût du travail , et aussi ce sentiment de ses forces que la modestie la plus vraie n'éteint pas dans un esprit supérieur, lui firent croire qu'il pourrait se distinguer dans la
(1) La guerre dite de la Succession, après la mort de l'empereur Charles VI, arrivée le 20 octobre 1740. B.
(2) Cette célèbre retraite s'exécuta sous la conduite du maréclial de Belle-Isle, qui sortit de Prague dans la nuit du 16 au 17 décembre 17 42, et se rendit à Egra le 26. Le maréchal de Saxe avait tenu la même conduite l'année précédente; ft.
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NOTICE SUR VAUVENARGUES
carrière des négociations. II désira d'y entrer, et lit part de son désir à M. de Biron , son colonel , qui , loin de lui promettre son appui , ne lui laissa entrevoir que la difficulté de réussir dans un tel projet. Tout ce qui sort de la route ordinaire des usages effraie ou choque ceux qui, favorisés par ces usages mêmes, n'ont jamais eu besoin de les braver; et voilà pourquoi les gens de la cour observent d'ordinaire à l'égard des gens en place une beaucoup plus grande circonspection que ceux qui , placés dans les rangs inférieurs, ont beaucoup moins à perdre , et par cela même peuvent risquer davantage.
« Vauvenargues, malheureux par sa santé, par sa fortune, et surtout par son inaction, sentait qu'il ne pouvait sortir de cette situation pénible que par une résolution extraordinaire. Les caractères timides en société sont souvent ceux qui prennent le plus volontiers des partis extrêmes dans les affaires embarrassantes: privés des ressources habituelles que donne l'assurance , ils cherchent à y suppléer par l'élan momentané du courage ; ils aiment mieux risquer une fois une démarche hasardée que d'avoir tous les jours quelque chose à oser.
«Vauvenargues, étranger à la cour, inconnu du ministre dont il aurait pu solliciter la faveur, privé du secours du chef qui aurait pu appuyer sa demande , prit le parti de s'adresser directement au roi , pour lui témoigner le désir de le servir dans les négociations. Dans sa lettre, il rappelait à sa majesté que les hommes qui avaient eu le plus de succès dans cette carrière étaient ceux-là même que la fortune en avait lejilus éloignés. «Qui doit en effet, ajoutait-il, servir Votre Majesté avec plus de zèle qu'un gentilhomme qui , n'étant pas né à la cour, n'a rien à espérer que de son maître et de ses services? »
« Vauvenargues avait écrit en même temps à M. Amelot, ministre des affaires étrangères. Ses deux lettres, comme on le conçoit aisément, restèrent sans réponse. Louis XV n'était pas dans l'usage d'accorder des places sans la médiation de son ministre, et le ministre connaissait trop bien les droits de sa place pour favoriser une démarche où l'on croyait pouvoir se passer de son autorité.
«Vauvenargues, ayant donné en 1744 la démission de son emploi dans le régiment du Roi , écrivit à M. Amelot une lettre que nous croyons devoir transcrire ici.
« Monseigneur
«Je suis sensiblement touché que la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire, et celle que j'ai pris la liberté de vous adresser pour le roi , n'aient pu attirer votre attention.- Il n'est pas surprenant peut-être qu'un ministre si occupe' ne trouve pas le temps d'examiner de pareilles lettres :, mais , monseigneur, me permettrez-yous de vous dire
que c'est cette impossibilité morale où se trouve un gentilhomme qui n'a que du zèle de parvenir jusqu'à son maître , qui fait le découragement que l'on remarque dans la noblesse des provinces et qui éteint toute émulation? J'ai passé, monseigneur, toute ma jeunesse loin des distractions du monde, pour tâcher de me rendre capable des emplois où j'ai cru que mon caractère m'appelait; et j'osais penser qu'une volonté si laborieuse me mettrait du moins au niveau de ceux qui attendent toute leur fortune de leurs intrigues et de leurs plaisirs. Je suis pénétré , monseigneur , qu'une confiance que j'avais principalement fondée sur l'amour de mon devoir se trouve entièrement déçue. Ma santé ne me permettant plus de continuer mes services à la guerre , je viens d'écrire à M. le duc de Biron pour le prier de nommer à mon emploi. Je n'ai pu, dans une situation si malheureuse, me refuser à vous faire connaître mon désespoir. Pardonnez-moi, monseigneur, s'il me dicte quelque expression qui ne soit pas assez mesurée.
«Je suis , etc.
«Cette lettre, que personne peut-être n'eût voulu se charger de présenter au ministre , valut à Vauvenargues une réponse favorable , avec la promesse d'être employé lorsque l'occasion s'en présenterait. Mais un triste incident vint tromper ses espérances. 11 était retourné au sein de sa famille pour se livrer en paix aux études qu'exigeait la carrière où il se croyait près d'entrer, lorsqu'il fut atteint d'une petite vérole de l'espèce la plus maligne, qui défigura ses traits et le laissa dans un état d'infirmité continuelle et sans remède. Ainsi ce jeune homme , plein d'énergie dans le caractère , d'activité dans l'esprit , de générosité dans les sentiments , se xit condamné à perdre dans l'obscurité tant de dons précieux, en attendant qu'une mort douloureuse vînt terminer, à la Heur de son âge, une vie où n'avait jamais brillé un instant de bonheur.
«Ce fut al ors (pie, conservant pour toute ressource cette même philosophie qui l'avait dirigé toute sa vie dans la pratique des vertus , il ne trouva de consolation (pie dans l'étude et l'amour des lettres, qui dans tous les temps l'avaient soutenu contre toutes les contrariétés qu'il avait éprouvées. Il s'occupa à revoir et à mettre en ordre les réflexions et les petits écrits qu'il avait jetés sur le papier, dans les loisirs d'une vie si agitée; il publia, en 174G ,i son Introduction à la connaissance de l'esprit hu-\ main, ouvrage qui étonna ceux qui étaient en état de l'apprécier, et qui doit faire regretter ce qu'on aurait pu attendre de l'auteur, si une mort prématurée ne l'avait pas enlevé à la gloire que son génie semblait lui promettre.
« J'ai dit que Vauvenargues avait eu une éducation fort négligée. Privé des secours qu'il aurait pu trouver dans l'étude des grands écrivains de l'anti-
NOTICE SUR VAUVENARGUES
quilé, toute sa littérature se. bornait à la connaissance des bons auteurs français. Mais la nature lui avait donné un esprit pénétrant, un sens droit, une âBie élevée et sensible. Ces qualités sont bien supérieures aux connaissances pour former le goût; et peut-être même le défaut d'instruction , en laissant à son excellent esprit, plus de liberté dans ses développements, a-t-il contribué à donnera ses écrits ce caractère d'originalité et de vérité qui les distingue.
« L'étude des grands modèles de l'antiquité est d'une ressource infinie pour les hommes qui cultivent la littérature : elle sert à étendre l'esprit , à diriger le goût , à féconder le talent ; mais elle n'est pas aussi nécessaire à celui qui se livre à l'étude de la morale et de la philosophie ; il a plus besoin d'étudier le monde que les livres, et de chercher la vérité dans ses propres observations que dans celles des autres.
« Un esprit droit et vigoureux, réduit à ses seules forces, est obligé de se rendre raison de tout à luimême , parce qu'on ne lui a rendu raison de rien ; il trouve en lui ce qu'il n'aurait point trouvé au dehors , et va plus loin qu'on ne l'aurait conduit. S'il se soustrait par ignorance aux autorités qui auraient pu éclairer son jugement , il échappe également aux autorités usurpées qui auraient, pu l'égarer. Rien ne le gêne dans la route de la vérité; et s'il arrive jusqu'à elle c'est par des sentiers qu'il s'est tracé lui-même : il n'a marché sur les pas de personne.
« Ces réflexions pourraient s'appuyer de beaucoup d'exemples. Aristote et Platon n'avaient pas eu plus de modèles qu'Homère. Virgile aurait été peutêtre plus grand poète s'il n'avait pas eu sans cesse Homère devant les yeux ; car il n'est véritablement grand que par le charme du style, où il ne ressemble point à Homère.
« Corneille créa la tragédie française avant d'avoir cherché dans Aristote les règles de l'art dramatique. Pascal avait peu lu , ainsi que Malebranche ; tous les deux méprisaient l'érudition. Buffon , occupé de ses plaisirs jusqu'à l'âge de trente-cinq ans , trouva dans la force naturelle de son esprit le secret de ce style brillant et pittoresque dont il a embelli les tableaux de la nature. L'ignorance , qui tue d'inanition les esprits faibles, devient poulies esprits supérieurs un stimulant qui les contraint à employer toutes leurs forces.
« On doit croire cependant que si Vauvenargues avait poussé plus loin sa carrière, il aurait senti la nécessité d'une instruction plus étendue pour agrandir la sphère de ses idées. Il aurait voulu porter sa vue sur un plus grand horizon ; il n'en eût que mieux jugé des objets , après s'être habitué à ne voir que par lui-même.
« Une partie de nos erreurs vient sans doute du défaut de lumières; une plus grande partie vient des fausses lumières qu'on nous présente. Celui
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qui se borne aux erreurs de son propre esprit s'épargne au moins la moitié de celles qui pourraient l'égarer. « Les sots, dit Vauvenargues, n'ont pas d'erreurs en leur propre et prive nom. » Vauvenargues lui-même n'en est pas exempt sans doute, mais ses erreurs sont bien à lui; celles qu'on peut lui reprocher tiennent, comme celles de tous les bons esprits , à une vue incomplète de l'objet et à la précipitation du jugement. Il ne doit aussi qu'à lui un grand nombre de vérités qu'il a puisées dans une âme supérieure aux illusions de la vanité comme aux subterfuges des faiblesses, et dans un esprit indépendant des préjugés établis par la mode, ainsi que des opinions accréditées par des noms imposants.
« En 1743, peu de temps après son retour de Bohême, Vauvenargues entra en correspondance avec Voltaire, qui était alors dans tout l'éclat de sa renommée, disputant la gloire à la jalousie et à la malignité, éclipsant ses rivaux par la supériorité et la variété de ses talents, et conquérant l'empire littéraire à force de victoires.
« Tous ceux qui aimaient et cultivaient les lettres, les jeunes gens surtout, le regardaient comme l'arbitre du goût et le dispensateur de la réputation ; ils ambitionnaient son suffrage, lui adressaient leurs écrits, et regardaient une réponse de lui comme un encouragement et un éloge, qui n'était d'ordinaire qu'un compliment , comme un brevet d'honneur. On ignore d'ailleurs les circonstances qui occasionnèrent le commerce de lettres qui s'établit entre Voltaire et Vauvenargues avant qu'ils se fussent rencontrés.
«Lacomparaisondu méritedeCorneilleet de Racine forme le sujet de la première, lettre de Vauvenargues à Voltaire. Celui-ci, toujours flatté des hommages que lui attirait sa célébrité, négligeait rarement de les payer par des témoignages d'estime et de bienveillance. Mais il ne se contenta pas de répondre à la confiance de Vauvenargues par des phrases obligeantes ; il se plut à y joindre des conseils utiles, en modérant l'excès du zèle qui portait ce jeune militaire à rabaisser Corneille pour élever Racine et le venger des préventions injustes de quelques vieux partisans du père du théâtre. Il est assez curieux de voir, dans cette correspondance, Voltaire, admirateur non moins passionné de Racine que Vauvenargues, défendre en même temps, contre des critiques fausses ou exagérées, le génie de. ce même Corneille dont on l'a depuis accusé, avec si peu de raison, d'être le détracteur jaloux et le censeur injuste.
« On voit que Vauvenargues, éclairé par le goût de Voltaire , rectifia ses premières idées sur Corneille. Les opinions qu'il avait exposées dans sa première lettre se retrouvent avec quelques adoucissements dans le chapitre de ses œuvres intitulé Corneille et Racine. L'analyse qu'il y fait du caractère propre des tragédies de Racine et de Fini-
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NOTICE SUR VAUVENARGUES
mitable perfection de son style a été le type des jugements qu'en ont portés depuis les critiques les plus éclairés, et a servi comme de signal à la justice universelle qu'on a rendue dès lors à l'auteur de Phèdre et d'Âthalie. On peut dire que ce sont Voltaire et Vauvenargues qui ont fixé les premiers le rang que ce grand poète a pris dans l'opinion , et qu'il conservera sans doute dans la postérité.
«QuantàCorneille, Vauvenargues ne put jamais se résoudre à rendre à ce puissant génie la justice qu'il méritait; mais le jugement qu'il en portait tenait plus à son caractère qu'à son goût. Moins touché de la peinture des vertus sévères et des sentiments exaltés, peu conformes à la douceur de son âme, que choqué du faste qui s'y mêle quelquefois et qui blessait la simplicité et la modestie de son caractère, il ne pouvait pas s'élever à cette admiration passionnée qui transporte les âmes capables de s'en pénétrer, et leur donne souvent des émotions plus délicieuses que la peinture des affections (dus douces et plus tendres. Les raisonnements de Voltaire ne purent entièrement changer ses idées à cet égard. Trop modeste pour ne pas céder quelquefois au jugement d'un homme dont le goût naturellement exquis était encore perfectionné par des études approfondies de l'art, il avait en même temps l'esprit trop indépendant pour admirer sur parole des beautés dont il n'avait pas le sentiment.
« Ses fragments sur Boêsuet et Fénélon sont remarquables, non-seulement par la justesse avec laquelle il a saisi le caractère propre de leur talent, mais encore par l'art avec lequel il a su prendre le style de l'un et de l'autre, en parlant de chacun d'eux Ne croit-on pas lire une page de Télémaque, en lisant cette apostrophe à Fénélon: « Né pour cultiver la sagesse et l'humanité dans les rois, ta voix ingénue fit retentir au pied du trône les calamités du genre humain foulé par les tyrans, et défendit contre les artifices de la flatterie la cause abandonnée des peuples. Quelle bonté de cœur, quelle sincérité se remarque dans tes écrits ! quel éclat de paroles et d'images! Qui sema jamais tant de41eurs dans un style si naturel, si mélodieux et si tendre? Qui orna jamais la raison d'une si touchante parure? Ah! que de trésors d'abondance dans ta riche simplicité ! »
« Vauvenargues, dans ces fragments , défend Fénélon contre Voltaire, qui admirait médiocrement « sa belle prose, encore qu'un peu traînante ; » comme il défendit contre lui La Fontaine et Pascal. Voltaire était moins touché d'une tournure naïve que d'une pensée brillante, et il aurait mieux aimé qu'un homme aussi dévot que Pascal ne fût pas un homme de génie. Malgré l'admiration et l'attachement qu'il avait voués à Voltaire, Vauvenargues ne craignait pas de le contredire, et dans le brillant portrait qu'il fait de ses talents et de ses ouvrages, il ne dissimule pas les défauts qu'il y remarque.
• Boileau et La Bruyère sont appréciés par Vau-
venargues avec autant de finesse que de goût; mais il n'a pas senti également le mérite de Molière, et l'on ne doit pas s'en étonner. Indulgent et sérieux, il était peu frappé du ridicule, et il avait trop réfléchi sur les faiblesses humaines pour qu'elles pussent lui causer beaucoup de surprise. Les caractères qu'il a essayé de tracer dans le genre de La Bruyère sont saisis avec finesse, dessinés avec vérité , mais non avec l'énergie et la vivacité de couleurs qu'on admire dans son modèle. On voit qu'en observant les caractères, les passions, les ridicules des hommes, il apercevait moins l'effet qui en résulte pour la société que la combinaison des causes qui les produisent; accoutumé à rechercher les rapports qui les expliquent, plutôt que les contrastes qui les font ressortir, il était trqp occupé de ce qui les rend naturels pour être ému de ce qui les rend plaisants. Pascal, celui de nos moralistes qui a le plus profondément pénétré dans les misères des hommes , n'a ni ri ni fait rire à leurs dépens. C'est une étude sérieuse que celle de l'homme considéré en lui-même. Les faiblesses, qui dans certaines circonstances peuvent le rendre ridicule, méritent bien aussi d'être observées avec attention ; les effets les plus graves peuvent en résulter.
« Ne vous étonnez pas, dit Pascal, si cet homme ne raisonne pas bien à présent ; une mouche bourdonne à son oreille, et c'est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec, et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les cités et les royaumes.»
« Laplupart.de nosécrivains moralistes n'ontexaminé l'homme que sous une ce. laine face. La Rochefoucauld, en démêlant jusque dans les replis les plus cachés du cœur humain les ruses de l'intérêt personnel, a voulu surtout les mettre en contraste avec les motifs imposants sous lesquels elles se déguisent. La Bruyère, avec des vues moins approfondies peut-être , mais plus étendues et plus précises, « a peint de l'homme, a dit un excellent observateur1, l'effet qu'il produit dans le monde; Montaigne, les impressions qu'il en reçoit; et Vauvenargues, les dispositions qu'il y porte2; » et c'est en cela que Vauvenargues se rapproche surtout de Pascal. Mais la différence du caractère et de la destination de ces deux profonds écrivains en a mis une bien grande dans le but de leurs méditations et dans le résultat de leurs maximes. Pascal, voué à la solitude, a examiné les hommes sans chercher à en tirer parti , et comme des instruments qui ne sont plus à son usage; il a pénétré, aussi avant peut-être qu'on puisse le faire, dans la profondeur des faiblesses et des misères humaines,
(1) Mademoiselle Pauline de Meulan , depuis madame Guizot. B.
(2) Mdancjes de littérature de Suard, t. I, pa;o 309. Paris. mô. B.
NOTICE SUR VA UV EN ARGUES
niais il en a cherché le principe dans les dogmes de la religion, non dans la nature de l'homme-, et ne considérant leur existence ici-bas que comme un passage d'un instant à une existence éternelle de bonheur ou de malheur, il n'a travaillé qu'à nous détacher de nous-mêmes par le spectacle de nos infirmités, pour tourner nos pensées et tous nos sentiments vers cette vie éternelle, seule digne de nous occuper. Vauvenargues , au contraire, a eu pour but de nous élever au-dessus des faiblesses de notre nature par des considérations tirées de notre nature même et de nos rapports avec nos semblables. Destiné à vivre dans le monde, ses réflexions ont pour objet d'enseigner à connaître les hommes pour en tirer le meilleur parti dans la société. Il leur montre leurs faiblesses pour leur apprendre à excuser celles des autres. « Je crois , a « dit Voltaire, que les pensées de ce jeune mili- - taire seraient aussi utiles à un homme du « monde fait pour la société que celles du héros de « Port-Royal pouvaient l'être à un solitaire qui ne « cherche que de nouvelles raisons pour haïr et « mépriser le genre humain. »
« Vraisemblablement un peu d'humeur contre Pascal s'est mêlée à son amitié pour Vauvenargues, quand il a écrit ce jugement, peut-être exagéré, mais non dépourvu de vérité sous certains rapports. Pascal semble un être d'une autre nature, qui observe les hommes du haut de son génie, et les considère d'une manière générale qui apprend plus à les connaître qu'à les conduire. Vauvenargues, plus près d'eux par ses sentiments, en les instruisant par des maximes, cherche à les diriger par des applications particulières. Pascal éclaire la route, Vauvenargues indique le sentier qu'il faut suivre -, les maximes de Pascal sont plus en observations, celles de Vauvenargues plus en préceptes.
«C'est une erreur dans les grands, dit-il, de « croire qu'ils peuvent prodiguer sans conséquence « leurs paroles et leurs promesses. Les hommes « souffrent avec peine qu'on leur ôte ce qu'ils se « sont en quelque sorte approprié par l'espérance. »
« Le fruit du travail est le plus doux plaisir. »
« 11 faut permettre aux hommes d'être un peu « inconséquents , afin qu'ils puissent retourner à « la raison quand ils l'ont quittée , et à la vertu • quand ils l'ont trahie. »
« La plus fausse de toutes les philosophies est « celle qui, sous prétexte d'affranchir les hommes des « embarras des passions, leur conseille l'oisiveté.»
« On a observé que le sentiment encourageant qui a dicté la doctrine de Vauvenargues , et la manière en quelque sorte paternelle dont il la présente, semblent le rapprocher beaucoup plus des philosophes anciens que des modernes. La Rochefoucauld humilie l'homme par une fausse théorie ; Pascal l'afflige et l'effraie du tableau de ses misères; LaBruyère l'amuse de ses propres travers; Vauvenargues le ronsole et lui apprend à s'estimer.
Moral.
«Un écrivain anonyme qui a publié ' un jugement sur Vauvenargues , plein de finesse et de justesse, et dont j'ai déjà emprunté quelques idées, me fournira encore un passage qui vient à l'appui de mes observations. « Presque tous les anciens, dit-il, ont « écrit sur la morale ; mais chez eux elle est tou- « jours en préceptes , en sentences concernant les « devoirs des hommes, plutôt qu'en observations « sur leurs vices ; ils s'attachent à rassembler des « exemples de vertus, plutôt qu'à tracer des carac- « tères odieux ou ridicules. On peut remarquer la « même chose dans les écrits des sages indiens, et « en général des philosophes de tous les pays où lu « philosophie a été chargée d'enseigner aux hommes « les devoirs de la morale usuelle. Parmi nous, la « religion chrétienne se chargeant de cette fonction « respectable, la philosophie a dû changer le but « de ses études, son application et son langage ; elle « n'avait plus à nous instruire de nos devoirs, mais « elle pouvait nous éclairer sur ce qui en rendait la « pratique plus difficile. Les premiers philosophes « étaient les précepteurs du genre humain ; ceux-ci « en ont été les censeurs: ils se sont appliqués à « démêler nos faiblesses, au lieu de diriger nos pas- « sions; ils ont surveillé, épié tous nos mouvements; « ils ont porté la lumière partout; par eux toute il- « Iusion a été détruite ; mais Vauvenargues en « avait conservé une, c'était l'amour de la gloire. »
« Mais l'homme est-il donc si mauvais ou si bon qu'il n'y ait en lui que des sentiments dangereux à détruire, ou qu'il n'y en ait pas d'utiles à lui inspirer? Tant de force, perdue quelquefois à surmonter les passions , ne serait-elle pas mieux employée à diriger les passions vers un but salutaire? Vauvenargues pensait comme Sénèque qu'apprendre la vertu, c'est désapprendre le vice. Jeune, sensible, plein d'énergie, d'élévation, d'ardeur pour tout ce qui est beau et bon, il a porté toute la chaleur de son âme dans des recherches philosophiques où d'autres n'ont porté que les lumières de leur esprit, blessés par le spectacle du mal et trop aisément découragés par l'expérience. « Les « conseils des vieillards, dit-il quelque part, sont « comme le soleil d'hiver : ils éclairent sans « échauffer. »
« Vauvenargues, voyant arriver le terme de sa vie, et privé de tout ce qui aurait pu embellir cfcîle vie qu'il avait consacrée à la vertu, n'écrivait que pour faire sentir le charme et les avantages de la vertu.
« L'utilité de la vertu, dit-il, est si manifeste « que les méchants la pratiquent par intérêt. »
« Rien n'est si utile que la réputation , et rien « ne donne la réputation si sûrement que le mé- « rite. ■>
« Si la gloire peut nous tromper, le mérite ne
(I) Madame c.uizot, dans ses Essais de littérature et (te morale, p. 53, el dans les Mélaiiyes de littérature do Suard, l. }, p. 150. B.
NOTICE SUR VAUVENARCUES
« peut le faire, et s'il n'aide à noire fortune, il « soutient notre adversité. Mais pourquoi séparer « des choses que la raison même a unies? Pourquoi « distinguer la Traie gloire du mérite, qui en est « la source et dont elle est la preuve ? »
« Et. celui qui écrivait ces réflexions n'avait pu, avec un mérite si rare , parvenir à la fortune , ni même à la gloire , qui l'eût consolé de tout. Mais séparant, pour ainsi dire , sa cause de la considération générale de l'humanité , il ne croyait pas que sa destinée particulière fût d'un poids digne d'être mis dans la balance où il pesait les biens et les maux de la condition humaine.
" Ceux qui l'ont connu rendent témoignage de cette paix constante, de cette indulgente bonté, de cette justice de cœur et de cette justesse d'esprit qui formèrent son caractère, et que n'altérèrent jamais ses continuelles souffrances. « Je l'ai vu «toujours, dit Voltaire ', le plus infortuné des « hommes et le plus tranquille. »
« C'était à Paris, où il passa les trois dernières années de sa vie , qu'il s'était lié avec Voltaire de cette affection tendre et profonde qui en fit la plus douce consolation. Voltaire , alors âgé de plus de cinquante ans, environné des hommages de l'Europe entière qu'il remplissait de son nom, éprouvait pour ce jeune mourant une amitié mêlée de respect.
« Marmontel, qui dut à Voltaire la connaissance de Vauvenargues, donne une idée intéressante du charme de son commerce et de ses entretiens. « En « le lisant, dit Marmontel2, je crois encore l'en- « tendre ; et je ne sais si sa conversation n'avait
* pas même quelque chose de plus animé, de plus « délicat que ses divins écrits. »
1! écrit ailleurs3 : « Vauvenargues connaissait le « monde et ne le méprisait point. Ami des hommes,
.<• il mettait le vice au rang des malheurs, et la pi- « tié tenait dans son cœur la place de l'indignation « et. de la haine. Jamais l'art et la politique n'ont eu
-« sur les esprits autant d'empire que lui en don- « naieut la bonté de son naturel et la douceur de « son éloquence. Il avait toujours raison, et per- - sonne n'en était humilié. L'affabilité de l'ami fai- « sait aimer en lui la supériorité du maître.
L'indulgente vertu nous parlait par sa bouche
« Doux , sensible , compatissant , il tenait nos « âmes dans ses mains. Une sérénité inaltérable dé-
* robait ses douleurs aux yeux de l'amitié. Pour
* soutenir l'adversité, on n'avait besoin que de sou « exemple ; et témoin de l'égalité de son âme, on ■•> n'osait être malheureux avec lui. »
« Ce n'était point là le. spectacle que Sénèque regarde comme digne des regards de la Divinité :
fi) Eloge funèbre des of/icirrs morts dans ta guerre de 1741. (-2) Lettre de Marmontel à madame d'Espagnac. p) Note à YEpitre dedicaloire de Dcnys-le-Tyran
l'homme de lien luttant contre le malheur. Vauvenargues n'avait point à lutter ; son âme était plus forte que le mal.
« Ce n'était que par un excès de vertu , dit Vol- « taire, que Vauvenargues n'était point malheu- « reux, et cette vertu ne lui coûtait point d'effort.» Un sentiment vif et profond des joies que donne la vertu le soutenait et le consolait; et il ne concevait pas qu'on pût se plaindre d'être réduit à de tels plaisirs.
« On ne peut être dupe de la vertu , écrivait-il ; « ceux qui l'aiment sincèrement y goûtent un se- « cret plaisir, et souffrent à s'en détourner. Quoi « qu'on fasse aussi pour la gloire , jamais ce travail » n'est perdu s'il tend à nous en rendre digne. » Cette réflexion révèle le secret de toute sa vie.
Un sentiment de lui-même , aussi noble que modeste , a pu dicter cette autre pensée : ■ On doit « se consoler de n'avoir pas les grands talents « comme on se console de n'avoir pas les grandes « places. On peut être au-dessus de l'un et de « l'autre par le cœur. »
« Avec une élévation d'âme si naturelle et en même temps une raison si supérieure, Vauvenargues devait être bien éloigné de goûter un certain scepticisme d'opinion qui commençait à se répandre de son temps, que les imaginations exaltées prenaient pour de l'indépendance , et qui ne prouvait, dans ceux qui le professaient , que l'ignorance des véritables routes qui conduisent à la vérité. Il réprouvait « ces maximes qui, nous présentant toutes « choses comme incertaines, nous laissent les maî- « très absolus de nos actions ; ces maximes qui <■ anéantissent le mérite de la vertu, et, n'admettant « parmi les hommes que des apparences, égalent le « bien et le mal ;ces maximes qui avilissent la gloire « comme la plus insensée des vanités,'qui justifient « l'intérêt, la bassesse et une brutale indolence.»
« Comment Vauvenargues, s'écrie Voltaire, avait- « il [iris un essor si haut dans le siècle des petites- « ses?» Je répondrai : C'est que Vauvenargues, en profitant des lumières de son siècle, n'en avait point adopté l'esprit, cet esprit du monde, si vain dans son fonds, dit-il lui-même, par lequel il reproche à de grands écrivains de s'être laissé corrompre en sacrifiant au désir de plaire et aune vaine popularité la rectitude de leur jugement et la conscience même de leurs opinions. Vauvenargues put apprendre par sa propre expérience combien cette complaisance qu'il blâme est souvent nécessaire au succès des meilleurs ouvrages. L' Introduction à la connaissance de l'esprit humain parut en 174(i, et n'eut qu'un succès obscur. Un ouvrage sérieux, quelque mérite qu* le recommande, s'il paraît sans nom d'auteur, s'il n'est annoncé par aucun parti, ni favorisé par aucune circonstance particulière, ne peut attirer que faiblement l'attention publique.
" Des hommes qui ont. vécu dans le monde, vu la cour , occupé dos places importantes, obtenu quel-
fsOTlCE SUR VAUVENARGUES.
que considération , imaginent difficilement qu'en morale et en philosophie pratique ils puissent jamais avoir hesoin d'apprendre quelque chose. Cette partie (les connaissances humaines devient pour eux un Objet de spéculation, un amusement de l'esprit qui ne leur paraît digne d'occuper leur esprit qu'autant qu'elle leur offre quelques idées un peu singulières qu'ils puissent trouver leur compte à attaquer ou à défendre. On conçoit qu'un ouvrage de littérature obtienne, en paraissant, un succès à peu près général ; mais un ouvrage de. morale ou de philosophie ne peut faire d'abord qu'une faible sensation; il faut que les idées nouvelles qu'il renferme captivent assez l'attention pour lui susciter des adversaires et des défenseurs, et que l'esprit de parti vienne à l'appui du raisonnement pour fixer l'opinion sur le mérite de l'auteur et de l'ouvrage. Autrement il sera lu, estimé et loué par quelques bons esprits ; mais ce n'est, que par une communication lente et presque insensible que l'opinion des bons esprits devient celle du public. Tous les hommes éclaiués qui ont parlé de Vauvenargues, l'ont regardé comme un esprit d'un ordre supérieur, observateur profond et écrivain éloquent, qui avait observé la nature sous de nouvelles faces , et donné à la morale un caractère plus touchant qu'on ne l'avait fait encore. Ils furent frappés surtout de cet amour si pur de la vertu qui se reproduit sous toutes sortes de formes dans ses ouvrages, et qui en dicte tous les résultats. La gloire et. la vertu , voilà les deux grands mobiles qu'il propose à l'homme pour élever ses pensées et diriger ses actions, les deux sources, de son bonheur, qu'il regarde comme inséparables.
- Vauvenargues ne concevait pas que le vice pût jamais être bon à quelque chose , contre l'opinion de quelques écrivains qui pensent qu'il y a des vices attachés à la nature , et par cette raison inévitables; des vices, s'ils osaient le dire, nécessaires et presque innocents.
« On a demandé si la plupart des vices ne con- « courent pas au bien public, comme les plus pures « vertus. Qui ferait fleurir le commerce sans la va- « nité, l'avarice, etc. ? Mais si nous n'avions pas de « vices, nous n'aurions pas ces passions à satisfaire, « et nous ferions par devoir ce qu'on fait par am- " bition, par orgueil, par avarice. Il est donc ridi- « cule de ne pas sentir que le vice seul nous empê- « che d'être heureux par la vertu... et lorsque les « vices vont au bien , c'est qu'ils sont mêlés de « quelques vertus, de patience, de tempérance, de. « courage. »
« Le vice n'obtient point d'hommages réels. Si « Cromwell n'eût été prudent, ferme, laborieux, « libéral, autant qu'il était ambitieux et remuant, « ni sa gloire ni sa fortune n'auraient couronné ses « projets; car ce n'est pas à ses défauts que les « hommes se sont rendus, mais à la supériorité » de son génie. »
« Il faut de. la sincérité et de la droiture , même « pour séduire. Ceux qui ont abusé les peuples sur « quelque intérêt général étaient fidèles aux parti- « ailiers. Leur habileté consistait à captiver les es- « prits par des avantages réels... Aussi les grands « orateurs, s'il m'est permis de joindre ces deux « choses, ne s'efforcent pas d'imposer par un tissu « de flatteries et d'impostures, par une dissimula- - tion continuelle et par un langage purement in- « génieux. S'ils cherchent a faire illusion sur « quelque point principal, ce n'est qu'à force de « sincérité et de vérités de détail ; car le mensonge « est faible par lui-même. »
« Les arts du style, les mouvements même de l'éloquence ne valent pas ce ton simple d'une raison puissante, vouée à la défense des plus nobles sentiments. Mais la supériorité même de raison, soutenue par cette persuasion intime qui ajoute une force invincible à la raison, donne au style de. Vauvenargues un charme pénétrant auquel n'atteindront jamais ceux qui cherchent à en imposer par un langage purement ingénieux.
« La clarté orne les pensées profondes. »
« Cette maxime de Vauvenargues paraît être le résultat de ses sentiments comme de ses observations. Dans la plupart de. ses pensées la force de l'expression tient à celle de la vérité. Ce philosophe a frappé si juste au but , que , pour donner à son idée le plus grand effet, il lui suffit de la faire bien comprendre. Qu'on me permette d'en citer plusieurs de ce genre. L'exemple est toujours plus frappant que la réflexion.
« Nous querellons les malheureux pour nous dis- « penser de les plaindre. »
« La magnanimité ne doit pas compte à la pru- « dence de ses motifs. »
« Nos actions ne sont ni aussi bonnes ni aussi « mauvaises que nos volontés. »
«Il n'y a rien que la crainte ou l'espérance ne « persuade aux hommes. »
« La servitude avilit l'homme au point de s'en « faire aimer. »
« Dans les écrits où notre philosophe donne à ses réflexions plus de développements, on retrouve encore ce même caractère de style, naturel dans l'expression , fort seulement, par les combinaisons de la pensée , vif de raisonnement, touchant de conviction , animé moins par les images qui, comme le dit Vauvenargues lui-même, embellissent la raison , que par le sentiment qui la persuade ; et ce sentiment, trop énergique en lui pour se perdre en déclamation , trop vrai pour se déguiser par l'emphase, se manifeste souvent par des tours hardis, rapides, inusités, que. la vraie éloquence ne cherche pas, mais qu'elle laisse échapper, et qui ne sont même éloquents que parce qu'ils échappent à une âme profondément pénétrée de son objet.
« Quoique l'imagination ne soit pas le caractère dominant du style de Vauvenargues, elle s'y mou-
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NOTICE SUR VAUVENARGUES
tre de temps en temps , et toujours sous des formes aimables et riantes. Son esprit était sérieux , mais son âme était jeune: c'était comme on aime à vingt ans qu'il aimait la bonté, la gloire, la vertu ; et son imagination , sensible aux beautés de la nature, en prêtait à ses objets chéris les plus douces et les plus vives couleurs. Véclat de la jeunessese peint à ses yeux dans lesj'ours brillants de l'été; la grâce des premiers jours du printemps est l'image sous laquelle se présente à luiune vertu naissante.
« Les feux de l'aurore, selon lui, ne sont pas si doux que les premiers regards de la gloire.
«Il dit ailleurs : « Les regards affables ornent le visage des rois. » Cette image rappelle un vers de la Jérusalem du Tasse ; c'est lorsque le poète peint l'ange Gabriel revêtant une forme humaine pour se montrer à Godefroy :
Trà giovane e fanciullo elà confine Prese, ed orna di rag.ji il biondo crine.
« 11 prit les traits de l'âge qui sépare la jeunesse de l'enfance, et ornade rayonssa blonde chevelure.
« Quelquefois aussi, malgré la pente sérieuse des idées de Vauvenargues , ses tournures prennent, par les rapprochements que fait son esprit , une originalité piquante.
« Le sot est comme le peuple , il se croit riche « de peu. »
« Ceux qui combattent les préjugés du peuple « croient n'être pas peuple. Un homme qui avait « fait à Rome un argument contre les poulets sa- - crés, se regardait peut-êtrecomme un philosophe.»
« Cette observation trouverait bien des applications dans les temps modernes. Nous avons vu beaucoup de philosophes de cette force. J'ai connu un abbé de la Chapelle, bon géomètre , et qui avait été jusqu'à quarante ans très bon chrétien. « Je « n'avais jamais réfléchi sur la religion, disait-il un « jour à d'Alembert ; mais j'ai lu la Lettre de Thra- « sybule et le Testament de Jean Meslier ; cela « m'a fait faire des réflexions, et je me suis fait « esprit fort. »
« Après avoir fait remarquer les qualités intéressantes qui distinguent le style de Vauvenargues,
nous devons convenir que ces qualités sont quelquefois ternies par des termes impropres et plus souvent par des tournures incorrectes. Il n'avait aucun principe de grammaire ; il écrivait pour ainsi dire d'instinct, et ne devait son talent qu'à un goût naturel , formé par la lecture réfléchie de nos bons écrivains.
« Vauvenargues, après avoir langui plusieurs années dans un état de souffrance sans remède, qu'il supportait sans se plaindre , voyait sa fin prochaine comme inévitable-, il en parlait peu, et s'y préparait sans aucune apparence d'inquiétude et d'effroi. Il mourut en 1747, entouré de quelques amis distingués par leur esprit et leur caractère , qui n'avaient pas cessé de lui donner des preuves du plus tendre dévouement. Il les étonnait autant par le calme inaltérable de son âme que par les ressources inépuisables de son esprit, et souvent par l'éloquence naturelle de ses discours.
«On trouvera peut-être que je me suis trop étendu sur les détails de la vie d'un homme qui a été peu connu, et dont les écrits n'ont pas atteint au degré de réputation qu'ils obtiendront sans doute un jour 5 mais c'est pour cela même qu'il m'a paru important d'attirer plus particulièrement l'attention du public sur un mérite méconnu et sur des talents mal appréciés. Je croirai n'avoir pas fait un travail inutile , si les pages qu'on vient de lire pouvaient engager quelques esprits raisonnables à rendre plus de justice à un écrivain qui a donné à la morale un langage si noble et un ton si touchant.»
L'opinion de M. Suard sur le mérite de Vauvenargues a été partagée par les générations suivantes, et aujourd'hui les ouvrages de ce moralisîe si bienveillant et si pur ont pris place parmi nos meilleures productions classiques- Nous offrons ici tout ce que Vauvenargues avait jugé lui-même digne d'être transmis sous son nom , en y ajoutant ceux de ses autres ouvrages qui peuvent aider à le faire mieux connaîte et sa correspondance avec Voltaire.
Paris, 10 novembre 185C.
J.-A -C. BUCIION.