PAIR ET COLONNEL DE L'INFANTERIE DE FRANCE
Monseigneur ,
Tous sont d'accord que les deux plus grandes choses qui tiennent plus du ciel et sont plus en lustre, comme les deux maistresses du monde, sont la vertu et la bonne fortune, la sagesse et le bonheur. De leur preferance il y a de la dispute ; chascune a son pris, sa dignité, son excellence. A la vertu et sagesse comme plus laborieuse, suante et hazardeuse, est deue par precipu l'estime, la recompense; à l'heur et bonne fortune, comme plus haute et divine, est deue proprement l'admiration et l'adoration. Ceste-cy par son esclat touche et ravit plus les simples et populaires ; celle-là est mieux apperceue et recognue des gens de jugement. Rarement se trouvent-elles ensemble en mesme subject, au moins en pareil degré et rang, estant toutes deux si grandes qu'elles ne peuvent s'approcher et mesler sans quelque jalousie et contestation de la primauté. L'une n'a point son lustre et ne peut bien trouver son jour en la présence de l'autre ; mais venans à s'entre bien entendre et unir, il en sort une harmonie très mélodieuse ; c'est la perfection. De cecy vous estes, Monseigneur, un exemple très riche et des plus illustres qui soit apparu en nostre France il y a fort long temps. La bonne fortune et la sagesse se sont tousjours tenus par la main et conjointement se sont faits valoir sur le théâtre de vostre vie.Vostre bonne fortune a estonné et transy tous par sa lueur et splendeur \ vostre sagesse est recognue et ad-
BfORAL
mirée par tous les mieux sensés et judicieux. C'est elle qui a bien sceu mesnager et maintenir ce que la bonne fortune vous a mis en main. Par elle vous avez sceu non seulement bien remplir, conduire et relever la bonne fortune, mais vous vous Testes bastie et fabriquée selon qu'il est dict que le sage est artisan de sa fortune; vous l'avez attirée, saisie et comme attachée et obligée à vous. Je sçay, avec tous, que le zèle et la dévotion à la vraye religion, la vaillance et suffisance militaire, la dextérité et bonne conduicte en toutes affaires, vous ont acquis l'amour et l'estime de nos rois, la bienveillance des peuples et la gloire partout. Mais j'ose et veux dire que c'est vostre sagesse qui a la meilleure part en tout cela, qui couronne et parfaict toutes choses. C'est pourquoi justement et très à propos ce livre de Sagesse vous est dédié et consacré, car au sage la sagesse. Vostre nom mis icy au front est le vray titre et sommaire de ce livre ; c'est une belle et douce harmonie du modèle oculaire avec le discours verbal, de la practique avec la théorique. S'il est permis de parler de moy, je diray confidemment, Monseigneur, avec vostre permission, que du premier jour que j'eus ce bien de vous voir et considérer seulement des yeux, ce que je fis fort attentivement, ayant auparavant la teste pleine du bruit de vostre nom, je fus touché d'une inclination, et depuis ay tousjours porté en mon cœur une entière affection et desir à vostre bien, grandeur et prospérité. Mais
DE LA SAGESSE, PAR CHARROIS
estant de ceux qui n'ont que les désirs en leur pouvoir et les mains trop courtes pour venir aux efl'ecls, je l'ay voulu dire au monde et la publier par cestc offre que je vous fais très humblement, certes de très riche estoffe; car qu'y a-il de plus grand en vous au monde que la sagesse? Mais qui meriteroit d'estre plus elabouré et relevé pour vous estre présenté ? Ce qui pourra estre, avec le temps qui afine et recuit toutes choses. Et de vray voici un subject infini auquel l'on peut adjouster tousjours. Mais
tel qu'il est je me fie qu'il sera humainement receu de vous , et peut estre employé à la lecture de Messcigneurs vos enfans, qui, après l'idée vive et patron animé de sagesse en vous, y trouveront quelques traits et lineamens ; et de ma part je demeurerai tousjours,
Monseigneur,
Vostrc très humble et très obéissant serviteur,