LIVRE II, CHAP. r
meschantc caution; je l'en estime moins, puis
que tout le monde l'approuve : comme le sage Phocion *. lequel voyant le monde applaudir tout haut à quelque chose qu'il avoit prononcé, se tournant vers ses amis assistans, leur dict : me seroit-il échappé, sans y penser, quelque sottise, ou quelque lasche et méchante parole, que tout cepeuple icy m'approuve IQuisplacere polest populo, cuiplacet virlusl malis arlibus quœriiur popularis favor -. 11 faut donc, tant qu'il est possible, fuyr la hantise et fréquentation du peuple, sot, imperit, mal complexionné, mais sur-tout se garder de ses jugemens, opinions, mœurs vitieuses, sans faire bruict tenir tousjours son petit bureau à part. Quod scio non probal populus, quod probat populus ego nescio. — Sapiens non respicit quid homines judicent, non it quo populus, sed ut sidera mundi conirarium iter intendant, Ha hic advenus opinione s omnium vaditz, demourant au monde sans estre du monde, comme le roignon couvert et fermé de gresse et n'en tient rien : Non estis de mundo, ideo odil vos mundus 4;
Odi projanum vulgus et arceo s.
C'est la solitude, tant recommandée parles sages, qui est à descharger son ame de tous vices et opinions populaires, et la r'avoir de cette confusion et captivité, pour la retirer à soy et la mettre en liberté.
L'autre mal et empeschement de sagesse , dont il se faut bien garder, qui est interne et par ainsi plus dangereux, est la confusion et captivité de ses passions et tumultuaires affections, desquelles il sefautdespouiller et garantir, affin de se rendre vuide et net, comme une carte blanche, pour estre subject propre à y recevoir la teincture et les impressions de la sagesse ,
(1) Plut. Vie de Phocion; et dans les Dits notables des rois, princes et capitaines.
(2) Celui à qui la vertu plait peut-il plaire au peuple? C'est toujours par de mauvais moyens qu'on parvient à la faveur populaire. Sén. Ep. XIX.
(3) Ce que je sais, le peuple ne l'approuve pas ; et moi je ne sais pas ce que le peuple approuve. — Le sage ne se demande point ce que penseront les autres, il ne marche point avec le peuple; mais comme ces astres qui décrivent une route contraire à celle du reste des étoiles, il se dirige par des opinions contraires cà celles du grand nombre. Ses. Ep. XXIX. — Id. de Constantin sapientis, c. 14, in fine.
(4) Vous n'êtes point du monde, et c'est pour cela que le monde vous hait. S. Jean, Evang. c. 13, v. 19.
(3) Loin Us moi le profane vulgaire: Uor, liv. m , od. I, v. i,
contre laquelle s'opposent formellement les passions : dont ont dict les sages, qu'il est impossible mesme à Jupiter d'aymer, estre en choiere, estre touché de quelque passion, et estre sage tout ensemble. La sagesse est un maniement reiglé de nostre ame avec mesure et proportion: c'est une equabilité et une douce harmonie de nos jugemens, volontés, mœurs, une santé constante de nostre esprit : et les passions au rebours ne sont que bonds et volées, accès et recès fiévreux de folie, saillies et mouvemens violens et téméraires.
Nous avons assez despeinct les passions au livre précèdent pour les avoir en horreur; les remèdes et moyens de s'en défaire et les vaincre, généraux ( car les particuliers contre chascune seront au troisiesme livre en la vertu de Force et Tempérance), sont plusieurs et différais, bons et mauvais; et c'est sans compter ceste bonté et félicité de nature, si bien attrempée et assaisonnée, qui nous rend calmes, sereins, exempts et nets de passions fortes et mouvemens violens, et nous tient en belle assiette, equable, unis, fermes et asseurés contre l'effort des passions, chose très rare. Cecy n'est pas remède contre le mal , c'est exemption de mal, et la santé mesme ; mais des remèdes contre icelles nous en pouvons remarquer quatre.
Le premier, impropre et nullement louable, est une stupidité et insensibilité à ne sentir et n'appréhender point les choses, une apathie bestiale des âmes basses et plattes du tout, ou bien qui ont l'appréhension toute émoussée, une ladrerie spirituelle, qui semble avoir quelque air de santé, mais ce ne l'est pas, car il n'y peut avoir sagesse et constance où n'y a point de cognoissance, de sentiment et d'affaires, et ainsi c'est complexion et non vertu. C'est ne sentir pas le mal, et non le guérir; neantmoins cest estât est beaucoup moins mauvais que le cognoistre, sentir et se laisser gourmander et vaincre :
... Prœlulerim delirus inersqne videri ,
Dum mea délectent mala me, tel deniqnc fallant,
Quant sapere et ringi1.,.
Le second remède ne vaut gueres mieux que le mal mesme, toutes fois le plus en usage; c'est
fi) J'aimerais mieux paraître idiot, insensé, si je me complaisais dans ma situation , ou si je ne m'en apercevais pas, que d'eue gage ci d'enrager.
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
quand l'on vainc et Ton cstouffe une passion par une autre passion plus forte ; car jamais les passions ne sont en égale balance. Il y en a tousjours quelqu'une (comme aux humeurs du corps) qui prédomine, qui régente et gourmande les autres. Et nous attribuons souvent très faulsement à la vertu et sagesse ce à quoy elle n'a pas pensé, et qui vient de passion; mais c'est beaucoup encores pour ces gens-là quand les passions, qui maistrisent en eux, ne sont pas des pires.
Le troisiesme remède et bon (encores qu'il ne soit le meilleur) est prudent et artificiel, par lequel l'on se desrobe, l'on fuyt, l'on se tapit et se cache aux accidens et à tout ce qui peut picquer, esveiller ou eschauffer les passions. C'est une estude et un art par lequel on se prépare avant les occasions, en destournant les advenues aux maux, et l'on pourvoit à ne les sentir point, comme lit ce roy1, qui cassa la belle et riche vaisselle que l'on lui avoit donnée, pour oster de bonne heure toute matière de courroux. L'oraison proprement de ces genscy est ne nosinducas in lenlationem2. Par ce remède, qui se picque au jeu ne joue point; les gens d'honneur prompts et choleres fuyent les altercations contentieuses,arrestent le premier bransle d'esmotion; car quand l'on est dedans il est mal aysé de s'y porter bien sagement et discrètement ; nous guidons les affaires en leurs commencemens et les tenons à nostre mercy; mais après qu'ils se sont esbranlés et eschauffés, ce sont eux qui nous guident et emportent. Les passions sont bien plus aysées à esviter qu'à modérer ■ Exscinduntur animo farilius quam temperantur*, pourceque toutes choses sont en leur naissance foibles et tendres. En leur petitesse l'on ne descouvre pas le danger, et en leur force l'on n'en trouve plus le remède ; comme nous voyons en plusieurs qui facilement entrent en querelle, procès, dispute, puis sont forcés d'en sortir honteusement et faire des accords lasches et vilains, cherchant des faulses interprétations, mentant et se démentant eux-mesmes, trahissant leur cueur, plastrant et palliant le faict, qui sont tous remèdes pires cent fois que le mal qu'ils veulent
(1) Cotys. Plut. Dits des rois, princes et capitaines, {i) Xe nous livrez point à la tentation. S. Mat. c. VI, v. (15. (5) 11 est bien plus facile de les arracher de lame, que de les gouverner. Sén. Ep. CVIH.
guarir : Melius non incipient quam desinenl*, de la faulte de prudence ils retombent en faulte de cueur ; c'est au contraire du dire de Bias, entreprendre froidement , mais poursuivre ardemment2. C'est comme les sots tachés du vice de mauvaise honte , qui sont mois et faciles à faillir de parole et à se desdire. Parquoy il faut aux affaires et au commerce des hommes tout du commencement estre prudent et advisé.
Le quatriesme et meilleur de tous est une vive vertu, resolution et fermeté d'ame par laquelle on voit et on affronte les accidens sans trouble ; on les lutte et on les combat. C'est une forte, noble et glorieuse impassibilité, toute contraire à l'autre première, qu'avons dict basse et stupide. Or, pour s'y former et y parvenir, servent de beaucoup et surtout les discours precedens. Le discours est maistre des passions, la préméditation est celle qui donne la trempe à l'âme et la rend dure, acérée et impénétrable à tout ce qui la veut entamer. Le moyen propre pour appaiser et adoucir ces passions est les bien cognoistre, examiner et juger quelle puissance elles ont sur nous et quelle nous avons sur elles. Mais surtout le souverain remède est de ne croire et ne se laisser jamais emporter à l'opinion, qui est ce qui fomente et allume nos passions, et est, comme a esté dict, faulse, folle, voilage et incertaine, le guide des fols et du vulgaire, mais se laisser tout doucement mener à la raison et à la nature, qui est le guide des sages, meure, solide etarrestée. De cette matière encores cy-après au long 3.
Mais sur toutes passions se faut très soigneusement garder et deslivrer de cette philautie4, présomption et folle amour de soy-mesme ; peste de l'homme, ennemy capital de sagesse, vraye gangrené et corruption de l'ame, par laquelle nous nous adorons et demeurons tant contens de nous, nous nous escoutons et nous croyons nous-mesmes. Or, nous ne sçaurions estre en plus dangereuses mains que les nostres. C'est un beau mot venu originellement du langage espagnol: 0 Dieu, garde-moy de moy! Ceste présomption et folle amour de soy vient de la
(!) Ils ne commenceront pas mieux qu'ils ne finiront. Sén. Ep. LXX'.l , in fine.
(2) Diogèn. LAEP.c. Vie de nias, liv. I , § 87.
(3) Première édition : Mais de ceux après, au long, et en ce livre et suyvant, aux vertus de Force et Tempérance.
(i) Du grec oiXc; àurov. amour de soi.