‹ Choix de moralistes françaisChapitre 137 sur 509 · SECONDE DISPOSITION A LA SAGESSE · texte numérisé non relu

SECONDE DISPOSITION A LA SAGESSE

* L'autre disposition à la sagesse, qui suit ceste première (qui nous amis hors ceste cap-

• Variante. L'autre disposition à la sagesse, qui suit ceste première (qui nous a mis hors ceste captivité et confusion externe et interne, populaire et passionnée), c'est une pleine, entière et dangereuse liberté d'esprit , qui est double, sçavoir de jugement et de volonté. Pour la première du jugement, nous avons jâ assez monstre que c'est foiblesse et sottise niaise de se laisser meiner comme bufles, croire et recevoir toutes impressions; que les ayant receues s'y opiniastrer, condamner le contraire, c'est folie , oresomption ,■ persuader et induire autruy, c'est rage et injuste tyrannie. Maintenant nous disons et donnons pour une belle et des premières leçons de sagesse, retenir en surseance son jugement, c'est-à-dire soustenir, contenir et arrester son esprit dedans les barrières de la considération et action d'examiner, juger, poiser toutes choses (c'est sa vraye vie, son exercice perpétuel) , sans s'obliger ou s'engager à opinion aucune , sans resouldre ou déterminer, ny se coiffer ou espouser aucune close, cecy ne touche point les vérités divines que la sagesse éternelle nous a révélées , qu'il faut recevoir avec toute humilité et submission, croire et adorer tout simplement, ny aussi les actions externes et communes de la vie, l'observance des loix, coustumes, et ce qui est en usage ordinaire : Non enim Deus ista scire, sed tantummodo uli voluit : car en toutes ces choses il se faut accorder et accommoder avec le commun , ne rien gaster ou remuer. lien faut rendre compte à autruy, mais les pensées, opinions , jugemens , sont tous nostres et libres.

Or cecy est premièrement se maintenir à soi et en liberté : Hoc liberiores et sotittiores sumus, quia nobis intégra judicandi potestas manet. C'est garder modestie et recognoistre de bonne foy la condition humaine pleine d'ignorance, foiblesse, incertitude : Cogitationes mortalium timidœ; incertœ ad vwentiones nostrœ et Providcntiœ : Deus novit cogitationes hominum quoniam vanœ sunt. C'est aussi esviter plusieurs escueils et dangers, comme sont participer à plusieurs erreurs produictes par la fantaisie humaine , et dont tout le inonde est plein : estre puis contrainct de se desmentir et desdire sa créance. Car combien de fois le temps nous a-l-il faict voir que nous nous estions trompés et mescomptés en Moral.

tivité et confusion externe et interne, populaire et passionnée), c'est une pleine, entière, généreuse et seigneuriale liberté d'esprit, qui est double, sçavoir de jugement et de la volonté.

nos pensées, et nous a forcés de changer d'opinion ! C'est aussi s'infrasquer en querelles, divisions, disputes; offenser plusieurs partis : car prenons le plus fameux party et la plus reçue opinion qui soit , encore faudra-l-il attaquer et combattre plusieurs autres partis. Or ceste surseance de jugement nous met à l'abry de tous ces inconveniens. C'est aussi se tenir en repos et tranquillité loin des agitations et des vices qui viennent de l'impression, de l'opinion et science que nous pensons avoir des choses. Car de là viennent l'orgueil , l'ambition, les désirs immodérés, l'opiniastreté , présomption, amour de nouvelleté , rébellion , désobéissance. Et puis après c'est la doctrine et la practique de tous les sages , grands et habiles esprits, desquels la pluspart et les plus nobles ont faict expresse profession d'ignorer et doubter, disant qu'il n'y a rien en nature que le doubte; qu'il n'y a rien de certain que rincertitude, que de toutes choses l'on peut également disputer, et cent pareilles. Les autres encores qu'ils ayent faict les dogmatistes et affirmatifs , c'est toutesfois de mines et de paroles seulement, pour monstrer jusques où alloit leur esprit au pourchas et en la queste de la vérité, quam docti fingunt magis quam norunt, donnant toutes choses non à autre ny plus fort titre que de probabilité et vraysemblance, et les traictant diversement tantost d'un visage et en un sens, tantostd'un autre, par demandes problematiquement, plustost enquerant qu'instruisant, et monstrant souvent qu'ils ne parlent pas à certes, mais par jeu et par exercice : Non tara id sensisse quod dicerent, quam exercere ingénia materna difftcullale voluisse videntur. Et qui croira que Platon aye voulu donner sa republique et ses idées, Pylhagoras ses nombres, Epicure ses atomes pour argent comptant? Ils prenoient plaisir à promener leurs esprits en des inventions plaisantes et subtiles : Quœ ex ingenio fmguntur, non ex scicnliœ vi. Quelques fois aussi ils ont estudié à la difficulté, pour couvrir la vanité de leur subject et occuper la curiosité des esprits.

Les dogmatistes et affirmatifs, qui sont venus depuis, d'esprit pedantesque, présomptueux, hayssenl et condamnent arrogamment ceste reigle de sagesse, aymant mieux un alfirmatif testu et contraire à leur party qu'un modeste paisible qui doubte et surseoit son jugement, c'est-à-dire un fol qu'un sage : semblables aux femmes qui ayment mieux qu'on ies contredise jusques à injures que si par froideur et mespris l'on ne leur disoit rien ; par où elles pensent être desdaignées et condamnées. En quoy ils montrent leur iniquité. Car pourquoy ne sera-t-il loisible de doubter et considérer comme ambiguës les choses sans rien déterminer, comme à eux d'aflirmer? Mais pourquoy ne sera-t-il permis de candidement confesser que l'on ignore, puisque en vérité l'on ignore, et tenir en suspens ce de quoy ne sommes asseurés ?

Voycidonc la première liberté d'esprit, surseance etarrest de jugement, c'est la plus scure assiette et restât plus heureux de nostre esprit, qui par elle demeure droict, ferme, rassis, inflexible, sans bransle et agitation aucune : Inter visa vera vcl falsa ad animi assensum nihil interest. C'est à peu près et en quelque sens l'ataraxic* des pyrrhoniens, qu'ils appellent

* Du grec 9. rscûaÇt?, sans perturbation.

!30 DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

La première de jugement consiste à considérer, juger, examiner toutes choses, et ne s'obliger ny attacher à aucune, mais demeurer à soy libre, universel, ouvert et prest à tout.

le souverain bien : la neutralité et indifférence des académiciens , de laquelle est germain ou procède, de rien ne s'estonner, ne rien admirer ; le souverain bien de Pytliagoras ; la vraye magnanimité d'Aristotc. ,

Nil admirari prope res est, iina Numici ioloquc quœpossit facere et servare beatum.

Or le vray moyen d'obtenir et se maintenir en ceste belle liberté de jugement , et qui sera encore une autre belle leçon et disposition à la sagesse, c'est d'avoir un esprit universel, jettantsa veueet considération sur tout l'univers, et non l'asseoir en certain lieu, loy, coustume, et manière de vie, mais (avec la modification susdite, tant au croire qu'au faire) estre citoyen du monde comme Socrates, et non d'une ville, embrassant par affection tout le genre humain. C'est sottise et foiblesse que de penser que l'on doibt croire et vivre par-tout comme en son village, en son pays, et que les accidens qui adviennenl icy touchent et sont communs au reste du monde. Le sot, si l'on récite y avoir autres créances, coustumes, loix toutes contraires à celles qu'il voit tenir et usiler, il les abomine et condamne promptement comme barbarie, ou bien il mescroit tels récits, tant il a l'ame asservie aux siennes municipales, qu'il estime estre les seules vrayes, naturelles, universelles. Chascun appelle barbarie ce qui n'est pas de son goust et usage, et semble que nous n'avons autre touche de la vérité et de la raison que l'exemple et l'idée des opinions et usance du pays où nous sommes. Or il se faut affranchir de ceste brutalité, et se faut présenter comme en un tableau ceste grande image de nostre mère nature en son entière majesté, remarquer là dedans un royaume, un empire, et peutestre ce monde (car c'est une grande et authentique opinion qu'il y en a plusieurs) comme le traict d'une poincte très délicate, et y lire une si générale et constante variété en toutes choses, tant d'humeurs, de jugemens, créances, coustumes, loix, tant de remuemens d'estats, changemens de fortune, tant' de victoires et conquestes ensevelies, tant de pompes , cours, grandeurs evanouyes; par là l'on apprend à se cognoistre, n'admirer rien, ne trouver rien nouveau ny estrange, s'aiïermir et rcsouldre par-tout.

Pour acquérir et obtenir cet esprit universel , galant, libre et ouvert (car il est rare et difficile, et tous n'en sont capables non plus que de sagesse) , plusieurs choses y servent: premièrement ce qui a esté dict au livre premier de la grande variété, différence et inequalité des hommes : ce qui se dira en resluv-cy de la grande diversité des loix et coustumes qui sont au monde ; puis ce que disent les anciens de l'aage, estais et changemens du monde. Les presbtres égyptiens dirent à Hérodote que, depuis leur premier roy (dont y avoil plus d'onze mille ans, duquel et de tous les suyvans luy firent voir les effigies cl statues Urées au vif), le soleil avoil changé quatre fois de roule. Les Chaldéens du temps de Diodore, comme il dict, et Ciceron, tenoienl registre de quatre cents mille tant d'ans; Platon dict que ceux de la ville de Sais avoient des mémoires par escrii de huit mille mis, et que la ville d'Athènes fut baslie mille ans avant ladiete ville de sais. Aristote, Pline, et autres ont dict que Zoroastre vivoit six Bdlle MIS avant l'aage de Platon. Aucuns ont dict que le

Voicy le haut point, le plus propre droict, et vray privilège du sage et habile homme, mais que tous ne sont pas capables d'entendre, d'advouer, et encores moins de bien practiquer ; c'est pourquoy il nous le faut icy establir contre les incapables de sagesse. Et premièrement, pour esviter tout mécompte , nous expliquons les mots et en donnons le sens ; il y a icy trois

monde est de toute éternité, mortel et renaissant à plusieurs vicissitudes ; d'autres et les plus nobles philosophes ont tenu le monde pour un Dieu *, faict par un autre Dieu plus grand ; ou bien, comme Platon asseure et autres, et y a très grande apparence en ses mouvemens, que c'est un animal composé de corps et d'esprit, lequel esprit logeant en son centre s'espand par nombres de musique en sa circonférence et ses pièces aussi , le ciel, les estoiles composées de corps et d'ame, mortelles à cause de leur composition , immortelles par la détermination du Créateur. Platon dict que le monde change de visage en tous sens; que le ciel, les estoiles, le soleil, changent en renversent par fois leur mouvement, tellement que le devant vient derrière, l'orient se fait occident. Et selon l'opinion ancienne fort authentique, et des plus fameux esprits, cligne de la grandeur de Dieu et bien fondée en raison, il y a plusieurs mondes, d'autant qu'il n'y a rien un et seul en ce monde ; toutes espèces sont multipliées en nombre, par où semble n'estre pas vraysemblable que Dieu aye faict ce seul ouvrage sans compagnon, et que tout soit épuisé en cest individu. Que l'on considère aussi ce que la descouverte du monde nouveau , Indes orientales et occidentales , nous a appris; car nous voyons premièrement que tous les anciens se sont mescomptés, pensant avoir trouvé la mesure de la terre habitable, et compris toute la cosmographie, sauf quelques isles escartées, mescroyant les antipodes ; car voylà un monde à peu près comme le noslrc, tant en terre ferme, habile, peuplé, policé, distingué par royaumes et empires, garny de villes qui surpassent en beauté, grandeur, opulence, toutes celles qui sont en Asie, Afrique , Europe, il y a plusieurs milliers d'années. El qui doubte que d'icy à quelque temps il ne s'en descouvre encore d'autres? Si Ptolomce et les anciens se sont trompés autrefois, pourquoy ne se peut tromper encores celuy qui diroit que maintenant tout est descouvert et trouvé? Je m'en voudrais bien fier en luy ! Secondement, nous trouvons qu'en ces nouvelles terres presque toutes les choses que nous estimons icy tant, et les tenonsnous avoir esté premièrement relevées et envoyées du ciel, estoient en créance et observance commune plusieurs mille ans auparavant qu'en eussions ouy les premières nouvelles; soit au faict de religion , comme la créance d'un seul premier homme perede tous, du déluge universel, d'un Dieu qui vesquit autrefois en homme vierge et sainct , du jour du jugement , du purgatoire, résurrection des morts, observation des jeusnês, caresme, cœlibat des presbtres, ornemens d'église, surpelis, mitre, eaue benicte, adoration de la croix, circoncision pareille à la juive et mahometane, et contre-circoncision , par laquelle ils tiennent soigneusement et religieusement couvert le bout de leur membre, étirant la peau avec des cordons, afin qu'il ne voye et ne sente l'air.

' Ab lovt ivunii jsî ncipium : Jovis omnia jdena , troisième égl. *• 60.

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