‹ Choix de moralistes françaisChapitre 138 sur 509 · LIVRE II, CHAP. II · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. II

choses qui s'entretiennent, causent et conservent, qui sont : juger de toutes choses, n'espouser ny ne s'obliger à aucune, demeurer universel et ouvert à tout. Par juger nous n'entendons pas resouldre, affirmer, déterminer; cecy seroit contraire au second, qui est ne s'obliger à rien ; mais c'est examiner, peser, balancer les raisons et contre-raisons de toutes parts, le poids et mérite d'icelles, et ainsi quester la vérité. Aussi ne s'attacher ny s'obliger à aucune, ce n'est pas s'arrester et demeurer court, béant en l'air, et cesser de faire, agir et procéder aux actions et délibérations requises ; car je veux qu'en actions externes et communes de la vie, et en tout ce qui est de l'usage ordinaire, l'on s'accorde et accommode avec le commun; nostrereiglene touche point le dehors etle faire, mais le dedans, le penser et juger secret et interne, et encores en ce secret et interne, je consens que l'on adhère et l'on se tienne à ce qui semble plus vraysemblable, plus honneste, plus utile, plus commode, mais que ce soit sans détermination, resolution ou affirmation aucune, ny condamnation des autres advis et jugemens contraires ou divers, vieils ou nouveaux, ains se tenir tousjours prest à recevoir mieux s'il apparoist, ne trouver mauvais si l'on heurte et conteste ce que nous pensions le meilleur, voire le désirer ; car c'est le moyen d'exercer le premier, qui est juger et estre toujours en queste de la vérité. Ces trois, dis-je, s'entretiennent et conservent, car qui juge bien et sans passion de toutes choses trouve par-tout de l'apparence et de la raison, qui l'empesche de se resouldre, craignant de s'eschauder en son jugement, dont il demeure indéterminé, indiffèrent et universel ; au rebours celuy qui se résout ne juge plus, il s'arreste et acquiesce à ce qu'il tient et est partisan et particulier 5 au premier sont contraires les sots, simples et foibles ; au second les opiniastres affirmatifs, au troisiesme tous les deux qui sont particuliers ; mais tous trois sont practiqués par le sage, modeste, discret et tempéré, questeur de vérité et vrai philosophe.Il reste, pour l'explication de ceste nostre proposition, de dire que par toutes choses et aucune chose (car il est dict, juger toutes choses, ne s'asseurer d'aucune), nous n'entendons les vérités divines qui nous ont esté révélées, lesquelles il faut recevoir simplement avec toute humilité et submission, sans entrer

en division ny discution-, là faut baisser la teste, brider et captiver son esprit : Captivantes intcllectum ad obsequium fidei1 ; mais nous entendons toutes autres choses sans exception. Ceste simple explication suffiroit peut- estre à un esprit équitable, pour luy faire recevoir ceste reigle de sagesse, mais pour ce que je voy et sens un tas de gens glorieux, résolus, affirmatifs, qui veulent régenter le monde et le mener à la baguette, et comme les premiers ont juré à certains principes et espousé certaines opinions, ils veulent que tous les autres en fassent de mesme, dont ils s'opposent à ceste noble liberté d'esprit. Il est besoin de plus amplement l'establir, et asseurer et traicter par ordre ces trois poincts et membres d'icelle.

Le premier est de juger tout, c'est le propre du sage et spirituel, dict un des premiers et souverains sages : Spiritualis omnia dijudicat et a nemine judicatur1*; le vray office de l'homme, son plus propre et plus naturel exercice, sa plus digne occupation est de juger. Pourquoy est-il homme discourant, raisonnant, entendant? Pourquoy a-t-il l'esprit, pour faire, comme l'on dict, des chasteaux en Espagne, et se paistre de sottises et vanités, comme faict la pluspart du monde? Quis unquam oculos tenebr arum causa habuifî? certes, pour voir, entendre, juger toutes choses, dont il est bien nommé le syndic, le surintendant, le contreroolleur de nature, du monde, des œuvres de Dieu; le vouloir priver de ce droit, c'est vouloir qu'il ne soit plus homme, mais beste; le faire singulièrement, c'est au sage : si ne juger point heurte le naturel simple et propre de l'homme, que sera-ce au sage qui est autant par dessus le commun des hommes comme celuy du commun est par dessus les bestes? C'est donc merveille que tant de gens (je ne dis les foibles et idiots qui n'ont la faculté et le moyen de l'exercer) qui sont ou font les entendus et suffisans, renoncent et se privent à escient de ce droit et authorité si naturelle, si juste et si excellente ; lesquels, sans rien exa-

(1) Imposant la servitude aux esprits pour qu'ils restent sous l'obéissance de la foi. S. Paul, Ëp. Uaiix Corinthiens, c. 10, v. S.

(2) L'homme spirituel juge de tout et n'est juge par personne. S. PACL.Ëp. I aux Cor., c. 2, v. 15.

(5) Est-ce pour vivre dans les ténèbres que nous avons des yeux? Ses. Ep. CSXU,

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

miner ny juger seulement, reçoivent, approuvent tout ce qui se présente, ou pource qu'il a beau semblant et belle apparence, ou pource qu'il est en vogue, en crédit et observance commune, voire pensent qu'il ne soit pas permis d'en doubler ou l'examiner, s'abbestissans et degradans de ceste façon, ils sont bien fiers et glorieux en d'autres choses, mais en cecy sont craintifs et ravallés, qui toutesfois leur appartient si justement, et qui est avec tant de raisons. Puis qu'entre mille mensonges n'y a qu'une vérité, mille opinions de mesme chose, une seule véritable, pourquoy n'examinerai-je avec l'outil de la raison quelle est la meilleure, plus vraye, raisonnable, honneste, utile, commode? Est-il possible que de tant de loix, coustumes, opinions, mœurs différentes et contraires aux nostres qu'il y a au monde, il n'y ait que les nostres bonnes? Que tout le reste du monde se soit mécompte ? Qui l'osera dire, et qui double que les autres n'en disent tout autant des nostres, et que cestuy-cy qui ainsi condamne ces autres, s'ils y fust né et nourry, ne les trouvast meilleures et ne les preferast à celles - cy qu'il estime maintenant les seules bonnes, à cause qu'il les a accoustumé? Enfin à celuy qui seroit si hardy et si fol de le dire, je luy repondray que cest advis et reigle sera pour le moins bonne pour tous les autres, affin qu'ils se mettent à juger et examiner tout et qu'en ce faisant ils trouvent les nostres meilleures. Or sus donc le sage jugera de tout, rien ne luy eschappera qu'il ne mette sur le bureau et en la balance ; c'est à faire aux profanes et aux bestes se laisser mener comme des bulles; je veux bien que l'on vive, l'on parle, l'on face comme les autres et le commun, mais non que l'on juge comme le commun, voire je veux que l'on juge le commun. Qu'aura le sage et sacré par dessus le profane, s'il faut encores qu'il aye son esprit, sa principale et héroïque pièce, esclave du commun ? le public et commun se doibt contenter que l'on se conforme à luy en toutes les apparences; qu'ai-il affaire de mon dedans, de mes pensées et jugemens? Ils gouverneront tant qu'ils voudront ma main, ma langue, mais non pas mon esprit, s'il leur plaist; il a un autre maistre. Empescher la liberté de l'esprit l'on ne sçauroit ; le vouloir faire c'est la plus grande tyrannie qui puisse estre ; le sage s'en gardera

bien activement et passivement, se maintiendra en sa liberté et ne troublera celle d'autruy. Or jouissant ainsi le sage de ce droit sien à juger et examiner toutes choses, il adviendra souvent aue le jugement et la main, l'esprit et le corps se contrediront, et qu'il fera au dehors d'une façon et jugera autrement au dedans, jouera un roole devant le monde et un autre en son esprit ; il le doit faire ainsi pour garder justice par-tout. Le dire gênerai, universus mundus exercet histrioniam * , se doibt proprement et vrayement entendre du sage, qui est autre au dedans qu'il ne monstre au dehors ; s'il estoit au dehors tel que dedans, il ne seroit de mise ny de recepte, il heurteroit par trop le monde \ s'il estoit au dedans tel qu'au dehors, il ne seroit plus sage, il jugeroit mal, seroit corrompu en son esprit. 11 doit faire et se porter au dehors pour la révérence publique et n'offenser personne, selon que la loy, la coustume et cérémonie du pays porte et requiert ; et au dedans juger au vray ce qui en est, selon la raison universelle, selon laquelle souvent il adviendra qu'il condamnera ce qu'au dehors il fait. Sapiens faciet quœ non probabit, ut ad majora transitum inveniat, nec relinquet bonos mores, sed tempori aptabit; omnia quœ imperiti faciunt et luxuriosi faciet, sed non eodem modo nec eodem proposito. — Multa sapientes faciunt qua homines sunt, non qua sapientes". Il se portera aux choses et aux faits comme Cicéron aux paroles, qui disoit : «Je laisse l'usage de parler au peuple et je me garde la science des mots. Loquendum et extra vivendum ut multi, sapiendum ut pauci"5. Donnons-en quelques exemples et premièrement des choses bien légères; j'osteray humblement mon bonnet et tiendray la teste nue devant mon supérieur, car ainsi le porte la coustume de mon pays, et ne laisseray pas de juger que la façon d'Orient est bien meilleure

(1) Tout le monde joue la comédie. Pétr.

(2) Le sage fera quelquefois ce qu'il ne saurait approuver, afin d'atteindre un but plus louable; il n'abandonnera point les bonnes mœurs, mais il se conformera au temps ; il ne s'abs-i (fendra point de tout ce que font les hommes ignorants et déréglés, mais ce ne sera ni de la même manière, ni dans le môme dessein. — Dans plusieurs actions le sage cesse d'être sage, mais alors il n'est plus qu'un homme. Sén. apnd Laciantium, Divin, instit. liv. III, c. 25. —Le même, Ëp. XC.

(;■>) Il faut parler et vivre en apparence comme tout le mou.» de ; mais il faut être sage comme le petit nombre.

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