‹ Choix de moralistes françaisChapitre 139 sur 509 · LIVRE II, CI1AP. ri · texte numérisé non relu

LIVRE II, CI1AP. ri

de saluer et faire la révérence, mettant la main sur la poitrine, sans se découvrir au préjudice de sa santé et incommoder en plusieurs façons. Au rebours, si j'estois en Orient, je prendrois mon repas assis à terre ou accoudé et demy couché, regardant la table de costé, comme ils font là, et jadis faisoit le Sauveur avec ses apostres, recumbentibus , discumbentibus, et ne laisserois de juger que la façon de s'asseoir haut à table et la face droite vers icelle, comme la nostre, est plus honneste, plus séante et commode; ces exemples sont de peu de poids et y en a mille pareils. Prenons-en de plus pesans : je veux et consens que les morts soient enterrés et abandonnés à la mercy des vers, de la pourriture et puantise , car c'est maintenant la façon commune et presque générale par-tout; mais je ne laisseray pas de juger que la façon ancienne de les brusler et recueillir les cendres est beaucoup plus noble et plus nette ; les donner et recommander au feu, le plus noble des elemens, ennemy de pourriture et puantise, voysin du ciel, signe de l'immortalité, tenant de la Divinité, et duquel l'usage est propre et peculier à l'homme, qu'à la terre qui est la lie, le marc et l'ordure des elemens, la sentine du monde , mère de corruption, et aux vers qui est l'extrême ignominie et horreur, et par ainsi apparier et traicter de mesme l'homme et la beste ; la religion mesme enseigne et commande de disposer de ceste façon de toutes reliques, comme de l'Agneau pascal que l'on ne pouvoit manger, des hosties consacrées, des linges teints en huyles sacrées, pourquoy n'en sera-t-il fait de mesme de nos corps et reliques? Faites, je vous prie, pire si vous pouvez que les mettre en terre à la corruption ; cela ce semble devroit estre pour ceux qui sont punis du dernier supplice, et gens infâmes, et que les reliques des gens de bien et d'honneur fussent plus dignement traittées ; certes de toutes les manières de disposer des corps morts qui reviennent à cinq, sçavoir : les donner aux quatre elemens, et aux ventres des animaux, la plus vile, basse, honteuse est les enterrer, la plus noble et honorable est les , brusler. Ayons-en encores un autre 5 je veux et [consens que mon sage aux choses naturelles face la petite bouche, qu'il cache et couvre les parties et les actions que l'on appelle honteuses, et qui feroit autrement j'en aurois horreur

et 1res mauvaise opinion, car presque tout le monde vit ainsi -, mais je veux bien, cependant, qu'il juge que de soy, simplement, et selon nature, elles ne sont non plus honteuses que le nez et la bouche, le boire et le manger, n'ayant nature, c'est Dieu, rien fait de honteux, mais c'est par ailleurs que par nature, sçavoir par l'ennemy de nature qui est le péché ; la théologie, encore plus pudique que la philosophie, nous dict qu'en la nature entière et non encores altérée par le faict de l'homme elles n'estoient point honteuses; honte n'estoit point, elle est ennemye de nature, c'est l'engeance de péché. Je consens à m'habiller comme ceux de mon pays et de ma profession, et si j'estois né ou habitué en ces pays où ils vont nuds, j'en ferois de mesme, mais je ne laisse pas de juger que toutes les deux façons ne sont gueres bonnes, et si j'avois à choisir et ordonner, je prendrois la façon médiocre de ces pays où ils se couvrent d'un seul et simple couvert, assez léger, aysé, sans façon ny despense, trouvant mauvaise nostre manière, et pire encores que d'aller nud, d'estre si fort enveloppé et enfermé de si grande multitude et variété de couverts, de diverses estoffes, jusques à quatre, cinq, six, l'un sur l'autre, dont les uns sont doubles, qui vous tiennent pressés, contraints et subjects avec tant de cousture, pieces, attaches. Sans parler de la dissolution et autres excès abominables et condamnés par toutes bonnes loix, je me contenteray de ces exemples icy; le mesme en pourroit-on faire de toutes loix, coustumes, mœurs et de ce qui est du fait, combien encores plus des opinions et de ce qui est du droit?

Si quelqu'un dict que j'ai mal jugé en tous ces exemples, et que généralement si la liberté est donnée de juger de toutes choses il y a danger que l'esprit s'égarera et se perdra, se coiffant et remplissant de folles et fausses opinions, je responds, au premier qui me touche en particulier, que c'est chose très aysée que je n'aye pas trouvé le vray en toutes ces instances, et est chose fort hardie d'en accuser personne, car c'est vouloir dire que l'on sçait où est et quel est le vray es choses, et qui le sçait? Or ne trouver pas le vray, ce n'est pas mal juger; mal juger c'est mal peser, balancer, confronter, c'est-à-dire examiner les raisons et mal lesnivelerà la première naturelle, et universelle

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

(et encores pour bien faire ces deux il ne s'ensuit pas que l'on aye trouvé la vérité). Or, pour le dire simplement, je n'en croy rien, si l'on ne le monstre ; si l'on le monstre par d'autres raisons contraires, plus fortes et puissantes, je luy diray : « Vous soyez le bien venu; je vous atîendois; les oppositions et contradictions raisonnées sont les vrays moyens d'exercer cet office déjuger. Je n'avois ces opinions qu'en attendant que vous me les ostassiez et m'en baillassiez de meilleures. « Et pour respondre plus au fons et à l'object gênerai du danger qu'il y a en ceste liberté, outre qu'il a esté dict et le sera encores plus par exprès en la troisiesme leçon de sagesse et chapitre suivant : que la reîgle qu'il faut tenir en jugeant et en toutes choses est nature, la naturelle et universelle raison, suyvant laquelle on ne peut jamais faillir. Voici l'autre membre de ceste liberté judicieuse que nous allons traicter au long, qui fournira de remède à ce danger prétendu.

L'autre poinct de ceste liberté seigneuriale d'esprit est une indifférence de goust et surceance d'arrest et resolution, par laquelle le sage, considérant froidement et sans passion toutes choses, comme dict est, ne s'aheurte, ne jure, ne se lie ou s'oblige à aucune, se tenant tousjours prest à recevoir le vray ou plus vraysemblable qui luy apparoistra, en disant en son interne et secret jugement ce que les anciens en leurs externes et publics : lia videtur, il semble ainsi, il y a grande apparence de ce costé là; que si quelqu'un s'y oppose et contredict, sans s'esmouvoir il est prest à entendre les raisons contraires et les recevoir, les trouvant plus fortes et meilleures, et tousjours au dernier advis qui luy demeure, il pense qu'il y a ou peut avoir mieux , mais qu'il n'apparoist encores. Ceste surseance est fondée premièrement sur ces propositions tant célébrées parmy les sages, qu'il n'y a rien de certain, que nous ne sçavons rien, qu'il n'y a rien en nature que le doubte, rien de certain que l'incertitude :Solum certum nihil esse ccrti. — Hoc unum scio quod nil scio1; que de toutes choses l'on peut également disputer, que nous ne faisons que quester, enquérir, tastonner à l'entourdes apparences:

(I) Cela seul est certain qu'il n'y a rien de certain.— Je ne sais bien qu'une chose, c'est que je ne sais rien. Vus. iiisiuat. liv. H, c. 7.

Scimus nihil, opinamur verisimilia* ; que la vérité n'est point de nostre acquêt, invention ny prinse; quand elle se rendroit entre nos mains, nous n'avons de quoy nous la vendiquer, nous en asseurer et la posséder ; que la vérité et le mensonge entrent chez nous par mesme porte, y tiennent pareille place et crédit, s'y maintiennent par mesmes moyens ; qu'il n'y a opinion aucune tenue de tous et par-tout, aucune qui ne soit débattue et contestée, qui n'en aye une contraire tenue et soustenue ; que toutes choses ont deux anses et deux visages, qu'il y a raison par-tout et n'y en a aucune qui n'aye sa contraire , elle est de plomb, elle plie, tourne et s'accommode à tout ce que l'on veut. Bref, c'est la doctrine et la practique de tous les sages plus grands et plus nobles philosophes, qui ont fait expresse profession d'ignorer, doubter, enquérir, chercher. Les autres, encores qu'ils ayent esté dogmatisles et affirmatifs, c'est toutesfois de mines et paroles seulement, pour monstrer jusques où alloit leur esprit au pourchas et questede la vérité, quant docti fingunt magis quam norunt 2, donnant toutes choses non à autre, ny plus fort titre que de probabilité et vraysemblance , et les traittans diversement, tantost d'un visage et en un sens, tantost d'un autre, par demandes problematiquement, plustost enquerant qu'instruisant, et montrant souvent qu'ils ne parlent pas à certes, mais par jeu et par exercice : Non tam id sensisse quod dicerent quam exercere ingénia materiœ difficultate voluisse videnlur 3. Et qui croira que Platon aye voulu donner sa republique et ses idées, Pithagoras ses nombres, Epi cure ses atomes pour argent comptant ? Ils prenoient plaisir à promener leurs esprits en des inventions plaisantes et subtiles, quœ ex ingenio finguntur, non ex seientiœvi*. Quelques fois aussi ils ont estudié à la difficulté pour couvrir la vanité de leur sujet et occuper la curiosité des esprits. Et Aristote, le plus résolu de tous, le prince des dogmatistes et affirmatifs, le dieu des pedans,

(l) Nous ne savons rien ; nous ne jugeons que sur des vraisemblances.

(•1) Que les doctes imaginent bien plus qu'ils ne la connaissent réellement.

(3) Ils ne paraissent pas tant avoir pensé ce qu'ils disaient qu'avoir voulu exercer leur esprit par la difficulté du sujet. Quintil. I?ist. Orat. liv. II, c. 17.

(i) Lesquelles sont des jeux, de leur esprit bien plutôt que des résultats de leur savoir. Sén. Suasoria, liv. IV.

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