‹ Choix de moralistes françaisChapitre 140 sur 509 · LIVRE II, CHAP. II · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. II

combien de fois se trouve-t-il empesehé et ne sçait à quoy se resouldre au fait de l'âme? il est presque tousjours dissemblable à soy, et tant d'autres choses plus basses qu'il n'a sceu trouver ny entendre, confessant quelques fois ingenuement la grande foiblesse humaine à trouver et cognoistre la vérité.

Ceux qui sont venus après d'esprit pedantesque, présomptueux, qui font dire à Aristote et autres tout ce qui leur plaist, et tiennent bien plus opiniastrement leurs opinions qu'eux ne firent jamais, et les desavoueroient pour disciples s'ils retournoient, hayssent et condamnent arrogamment ceste reigle de sagesse, ceste modestie et surseance académique, faisant gloire de s'opiniastrer à un party, à tort ou à travers, aymant mieux un affirmatif testu et contraire à leur party, contre lequel ils puissent donner et exercer leur mestier, qu'un modeste et paisible qui doubte et surseoit son jugement, contre lequel leurs coups s'emoussent, c'est-à-dire un fol qu'un sage, semblable aux femmes, qui ayment mieux qu'on les contredise jusques à injures que si par froideur et mespris l'on ne leur disoit rien, par où elles pensent estre desdaignées et condamnées, en quoy ils monstrent leur iniquité ; car pourquoi ne sera-t-il pas loisible de doubter et considérer comme ambiguës les choses sans rien déterminer comme à eux d'affermer? Pourquoy ne sera-t-il permis de candidement confesser que l'on ignore, puis qu'en vérité l'on ignore, et tenir en suspens et souffrance ce de quoy ne sommes asseurés, contre quoy il y a plusieurs oppositions et raisons? Il est certain, selon tous les sages, que nous ignorons beaucoup plus de choses que n'en sçavons, que tout nostre sçavoir est la moindre partie et presque rien au regard de ce que nous ignorons; les causes de nostre ignorance sont infinies, et de la part des choses trop eslongnées ou trop voisines, trop grandes ou trop petites, trop ou trop peu durables, perpétuellement changeantes, et de la nostre et la manière de les cognoistre, qui n'est encores bien apprinse. Et ce que nous pensons sçavoir, nous ne le sçavons ny ne le tenons pas bien, tesmoin que Ton nous l'arrache souvent des poings, et si l'on ne l'arrache pource que nostre opiniastreté est plus forte, au moins l'on nous la conteste, l'on nous y trouble. Or, comment serons-nous capables de sçavoir plus

et mieux si nous nous aheurtons, arrestons et reposons à certaines choses, et de telle façon que nous ne cherchons rien plus ny examinons dadvantage ce que nous pensons tenir? Ils tiennent à honte et foiblesse ceste surseance, pource qu'ils ne sçavent que c'est et n'apperçoy vent que les plus grands en ont fait profession ; ils rougyroient et n'auroient jamais le cueur de dire franchement : Je ne sçay, tant ils sont frappés d'opinion et présomption de science, et ne sçavent pas qu'il y a une sorte d'ignorance et de doubte plus docte et asseurée, plus noble et généreuse que toute leur science et certitude. C'est ce qui a rendu Socrates sirenommé et tenu pour le plus sage ; c'est la science des sciences et le fruit de tous nos estudes ; c'est une modeste, candide, innocente et cordiale recognoissance de la hautesse mystérieuse de la vérité, et de nostre pauvre condition humaine, pleine de ténèbres, foiblesse, incertitude : Cogitationesmorlalium timidœ, incertœ adinventiones noslrœ. — Deus novit cogilationes hominum, quoniam vanœ sunt*. Je diray icy que j'ay fait graver sur la porte de ma petite maison que j'ai fait bastir à Condom, l'an 1600, ce mot : Je ne sçay. Mais ils veulent que l'on se soumette souverainement, et en dernier ressort, à certains principes, qui est une injuste tyrannie. Je consens bien que l'on les employé en tout jugement et que l'on en face cas ; mais que ce soit sans pouvoir regimber, je m'y oppose fort et ferme. Qui est celuy au monde qui aye droictde commander et donner la loy au monde, s'assujettir les esprits et donner des principes qui ne soyent plus examinables, que l'on ne puisse plus nier ou douter, que Dieu seul le souverain esprit et le vray principe du monde, qui seul est à croire pource qu'il dict? Tout autre est subject à l'examen et à opposition-, c'est foiblesse de s'y assujettir. Si l'on veut que je m'assujettisse aux principes, je diray comme le curé à ses paroissiens en matière du temps^ et comme un prince des nostres aux secrétaires de ce siècle en faict de religion : « Accordez-vous premièrement de ces principes, et puis je m'y soubsmettray. » Or y a-t-il autant de doubte et de dispute aux principes qu'aux conclusions, en

(l) Les pensées des hommes sont timides, et nos prévoyances sont incertaines. — Dieu commit les pensées des hommes; il sait qu'elles ne sont que vanité. Sapicnt. c. 19, v. 14. — Psalm.98.x. H.

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

la thèse qu'en Yhypothese, dont y a tant de sectes entre eux ; si je me rends à l'une j'offense toutes les autres. Ils diront aussi que c'est une grande peine de ne se pouvoir resouldre, demeurer toujours en doute et perplex, voire qu'il est difficile de se tenir longuement en cest estât. Ils ont raison de le dire, car ils le sentent ainsi en eux-mesmes ; cela est aux fols et aux foibles , aux fols présomptueux, partisans , passionnés, prévenus et aheurtés à certaines opinions, qui condamnent fièrement toutes les autres, encores qu'ils soyent convaincus, ne se rendent jamais, se despitentet mettent en cholere, ne recognoissent bonne foy; s'ils sont contraincts de changer d'advis les voilà retournés, autant résolus et opiniastres en leur nouveau advis qu'ils estoient auparavant au premier, ne sçavent rien tenir sans passion, et jamais ne disputent pour apprendre et trouver la vérité, mais pour soustenir ce qu'ils ont desjà espousé et juré. Telles gens ne sçavent rien et ne sçavent que c'est que sçavoir, à cause qu'ils pensent sçavoir et bien tenir la vérité en leur manche ; pour ce que vous pensez voir, vous n'y voyez rien, dit le docteur de vérité aux glorieux et présomptueux : Si quis existimet se scire aliquid, nondum cognovit quemadmodum oporteat eum scire1. Aux foibles qui n'ont la force de se tenir droict sur leurs pieds , faut qu'ils soient appuyés ; ne peuvent vivre sinon en mariage, ny se maintenir libres, gens nais à la servitude, craignent les lutins, ou que le loup les mange s'ils estoient seuls ; mais aux sages, modestes, retenus, c'est au rebours la plus seure assiette, le plus heureux estât de l'esprit, qui par ce moyen se tient ferme, droict, rassis, inflexible, tousjours libre et à soy : Hoc liberiores et solutiores sumus, quia intégra nobis judicandi potestas manet 2. C'est un très doux, paisible et plaisant séjour, où l'on ne craint point de faillir ny se mescompter, l'on est à l'abry et hors de tous dangers de participer à tant d'erreurs produits par la fantaisie humaine et dont tout le monde est plein, de s'infraquer en querelles, divisions, disputes,

(1) Si quelqu'un se flatte de savoir quelque chose, c'est qu'il n'a point encore appris comment il lui conviendrait desavoir. Ép. I. de S. Paul aux Cor., c. 8, v. 2.

(2) Nous sommes plus libres et sans aucune contrainte, parce qu'il nous reste dans tout son en lier !e pouvoir de prendre u.k: détermination.

d'offenser plusieurs partis, de se desmentir et desdire de sa créance, de changer, se repentir, se r'adviser ; car combien de fois le temps nous a-t-il fait voir que nous estions trompés et mescomptés en nos pensées, et. nous a forcés de changer d'opinions? Bref, c'est se tenir en repos et tranquillité d'esprit, loin des agitations et des vices qui viennent de l'opinion de science que nous pensons avoir des choses ; car de là viennent l'orgueil, l'ambition, les désirs immodérés, l'opiniastreté, présomption, amour de nouvelleté, rébellion, désobéissance. D'où viennent les troubles, sectes , hérésies, séditions, que des fiers, affirmatifs et opiniastres résolus, non des académiques, des modestes, indifferens, neutres, sursoyans, c'est-à-dire sages? Mais je leur diray bien davantage, c'est la chose qui faict plus de service à la pieté, religion et opération divine que tout autre qui soit, bien loin de la heurter; service, dis-je, tant pour sa génération et propagation que pour sa conservation. La théologie, mesme la mystique, nous enseigne que, pour bien préparer nostre ame à Dieu et à l'impression du Sainct-Esprit, il la faut vuider, nettoyer, despouiller et mettre à nud de toute opinion, créance, affection; la rendre comme une carte blanche, morte à soy et au monde, pour y laisser vivre et agir Dieu chasser le vieil possesseur pour y establir le nouveau : Expurgate vêtus fermentum, — exuite veterem hominem, dont il semble que, pour planter et installer la chrestienté en un peuple mescreant et infidèle, comme maintenant en la Chine, ce seroit une très belle méthode de commencer par ces propositions et persuasions : que tout le sçavoir du monde n'est que vanité et mensonge ; que le monde est tout confit, deschiré et vilaine d'opinions fantasques forgées en son propre cerveau ; que Dieu a bien créé l'homme pour cognoistre la vérité, mais qu'il ne la peuteognoistre de soy ny par aucun moyen humain ; et faut que Dieu mesme, au sein duquel elle réside et qui en a faict venir l'envie à l'homme, la révèle, comme il a faict ; mais que pour se préparer à ceste révélation il faut auparavant renoncer et chasser toutes opinions et créances dont l'esprit est desjà anticipé et abbrevé, et le

(l) Purifiez-vous donc du vieux levain. — Dépouillez le vieil homme, S. Paul, Ép. I aux Cor., c. 5, v. 7.

Page 1