LIVRE II, CHAP. II
lui présenter blanc, nud et prest. Ayant bien battu et gaigné ce poinct, et rendu les hommes comme académiciens et pyrrhoniens, faut proposer les principes de la chrestienté, comme envoyés du ciel, apportés par l'ambassadeur et confident de la Divinité, authorisé et confirmé en son temps par tant de preuves merveilleuses et tesmoignagestrès authentiques; voy là comme ceste innocente et candide surseance et vacuité de resolution est un grand moyen à la vraye pieté, non seulement recevoir comme je viens de dire, mais conserver -, car avec elle n'y aura jamais d'heresies et opinions triées, particulières, extravagantes-, jamais académicien ou pyrrhonien ne sera hérétique, ce sont choses opposites ; l'on dira peut-estre qu'il ne sera jamais chrestien ny catholique, car aussi bien sera-t-il neutre et sursoyant à l'un qu'à l'autre ; c'est mal entendre ce qui a esté dict ; c'est qu'il n'y a point de surseance, ny lieu déjuger, ny liberté, en ce qui est de Dieu. Il le faut laisser mettre et graver ce qui luy plaira et non autre. J'ai faict ici une digression à l'honneur de ceste nostre reigle contre ses haineurs. Revenons.
Après ces deux, juger de tout, surseoir la détermination, vient en tiers lieu l'universalité d'esprit par laquelle le sage jette sa veue et considération sur tout l'univers ; il est citoyen du monde comme Socrates, il embrasse d'affection tout le genre humain, il se promené partout comme chez soi, voit comme un soleil, d'un regard égal, ferme et indiffèrent, comme d'une haute guette tous les changemens, diversités et vicissitudes des choses, sans se varier et se tenant tousjours mesme à soy, qui est une livrée de la Divinité ; aussi est-ce le haut privilège du sage, qui est l'image de Dieu en terre. Magna et generosa res, animus humanus, nullos sibi poni nisi communes et cum Deo terminos patitur1. — Non idem sapientem qui cœteros terminus incluait, omnia Mi sœcula ut Deo serviunt^. — Nullum sœculum magnis ingeniis clausum, nullum non cogitationi pervium tempus^. — Quam naturale in
(1) L'esprit humain, cette substance active et noble, ne souffre point qu'on lui impose d'autres bornes que celles qui lui sont communes avec la Divinité. Sén. Kp. Cil.
(2) Le sage n'est point renfermé dans les mêmes limites que les autres hommes ; tous les siècles lui obéissent comme à Dieu. Sén. De Brevitate vitœ, c. 15.
(3) li n'est point de siècles fermes aux sublimes génies, point de temps inaccessibles à la pensée. Sén. Rp. CU.
MûBAL.
immensum mentem suamextendereK. — In hoc a nalura formatus homo ut paria Diis velit, ac se in spatium suum extendat^. Les plus beaux et les plus grands esprits sont les plus universels, comme les plus bas et plats sont les plus particuliers. C'est sottise et foiblesse de penser que l'on doibt croire, faire, vivre partout comme en son village, son pays, et que les accidens qui adviennent icy touchent et sont communs au reste du monde. Le sot, si l'on recite y avoir d'autres mœurs, coustumes, loix, opinions contraires à celles qu'il voit tenir et usiter, ou il les mescroit et dit que ce sont fables, ou bien il les abomine et condamne promptement comme barbarie, tant il a l'ame partiale, teinte et asservie aux siennes municipales, lesquelles il estime seules vrayes, naturelles, universelles. Chascun appelle barbarie ce qui n'est de son goust et usage, et semble que nous n'avons autre touche de vérité et raison que l'exemple et l'idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Telles gens ne jugent rien ny ne peuvent, sont esclaves de ce qu'ils tiennent-, la forte prévention et anticipation d'opinions les possède entièrement ; ils en sont tellement coiffés qu'ils ne s'en peuvent plus deffaire ny desdire. Or, la partialité est ennemie de liberté et maistrise; le palais prévenu et frappé d'un goust particulier ne peut plus bien juger des autres; l'indiffèrent juge de tous. Qui est attaché en un lieu est banni et privé de tous les autres. La carte teinte d'une couleur n'est plus capable des autres, la blanche l'est de toutes. Le juge prévenu, inclinant et favorable à une part, n'est plus droict, entier, ny vray juge. Or, il se faut affranchir de ceste brutalité et se présenter comme en un tableau ceste grande image de nostre mère nature en son entière majesté, remarquer là dedans un royaume, un empire, voire tout ce monde visible, comme le trait d'une pointe très délicate, et y lire une si générale et constante variété en toutes choses, tant d'humeurs, de jugemens, créances, coustumes, loix. Tant de remuemens d'estats, changemens de fortune, tant de victoires et conquestes ensevelies, tant
(1) Il est si naturel que l'esprit plane dans l'immensité! Sén. Ep. cil.
(2) La nature a formé l'homme de telle sorte qu'il cherche toujours a s'étendre clans sa sphère, a devenir l'égal des dieux.
SE*. lîp. XCII.
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
de pompes, cours, grandeurs esvanouyes, par là Ton apprend à se cognoistre, n'admirer rien, ne trouver rien nouveau ny estrange, s'affermir et resouldre par-tout. Pour obtenir cest esprit universel, ceste générale indifférence, que l'on considère ces quatre ou cinq poincts :
La grande inégalité et différence des hommes au naturel, l'orme, composition dont a esté jà parlé.
La grande diversité des loix , coustumes, mœurs, religions, opinions, usances dont sera cy-après parlé.
Les diverses opinions, raisons, dires des philosophes touchant l'unité et pluralité, l'éternité et temporalité, le commencement et fin, la durée et continuation, les aages, estats, ehangemens, vicissitudes du inonde et de ses parties. Les presbtres égyptiens dirent à Hérodote que depuis leur premier roy (dont y avoit plus d'onze mille ans, duquel et de tous les suyvans luy firent voir les effigies en statues tirées au vif) le soleil avoit changé quatre fois de route. Les Chaldéens du temps de Diodore (comme il dict) et Ciceron tenoyent registre de quatre cens mille tant d'ans. Platon dict que ceux de la ville de Sais avoient des mémoires par escrit de huit mille ans, et que la ville d'Athènes fut hastie mille ans avant ladicte ville de Sais. Aristote, Pline et autres ont dict que Zoroastre vivoit six mille ans avant l'aage de Platon. Aucuns ont dict que le monde est de toute éternité mortel et renaissant à plusieurs vicissitudes. D'autres et les plus nobles philosophes ont tenu le monde pour un dieu, i'aict par un autre- Dieu plus grand, ou bien comme Platon asseure et autres argumentent par ces mouvemens que c'est un animal composé de corps et d'esprit, lequel esprit logeant en son centre s'espand par nombres de musique en sa circonférence, et ses pièces aussi, le ciel, les estoilles composées de corps et d'ame, mortelles à cause de leur composition, immortelles par la détermination du Créateur. Platon dit que le monde change de visage en tous sens-, que le ciel, les estoilles, le soleil changent et renversent parfois leur mouvement tellement que le devant vient derrière. L'orient se faict occident, et, selon l'opinion ancienne fort authentique et des plus fameux esprits, digne de la grandeur de Dieu et bien fondée en raison, il y a plusieurs mondes d'autant qu'il n'y a rien un et seul on
ce monde, toutes espèces sont multipliées en nombre ; par où semble n'estre pas vraysemblable que Dieu aye faict ce seul ouvrage sans compagnon et que tout soit espuisé en cest individu. Au moins la théologie dict bien que Dieu en peut faire plusieurs et infinis ; car, s'il n'en pouvoit faire plus que cestuy visible, sa puissance seroit finie, car ce monde est finy. Ce que nous avons apprins de la descouverte du monde nouveau, Indes orientales et occidentales, par où nous voyons premièrement que tous les anciens se sont mescomptés, pensans avoir trouvé la mesure de la terre habitable, et comprins toute la cosmographie, sauf quelques isles escartées, mescroyans les antipodes; car voylà un monde à peu près comme le nostre, tout en terre ferme, habité, peuplé, policé, distingué par royaumes et empires, garni de villes qui surpassent en beauté, grandeur, opulence toutes celles qui sont en Asie, Afrique, Europe, il y a plusieurs milliers d'années. Et qui doubte que d'icy à quelque temps il ne s'en descouvre encores d'autres? Si Ptolomée et les anciens se sont trompés autresfois, pourquoy ne se peut tromper encores celuy qui diroit que maintenant tout est descouvert et trouvé? Je m'en voudroy bien fier en luy !
Secondement que les zones que l'on pensoit ignoramment inhabitables à cause du chaud et froid excessif sont très habitées.
Tiercement qu'en ces nouvelles terres presque toutes les choses que nous estimons icy tant et les tenons-nous avoir este premièrement révélées et envoyées du ciel estoient en créance et observance commune (d'où qu'elles soient venues je ne touche point là; qui en ose déterminer?) plusieurs mille ans auparavant qu'en eussions ouy les premières nouvelles, soit au faict de religion, comme la créance d'un seul premier homme père de tous, du déluge universel, d'un Dieu qui vesquit autrefois en homme vierge et saint, du jour du jugement, du purgatoire, résurrection des morts, observation des jeusnes, caresmes, célibat des presbtres, ornemens d'église, surplis, mittre, eau beniste, adoration de la croix, circoncision pareille à la juifve et mahometane. Au faict de la police, comme que les aisnés succèdent à tout le bien, que le promeu à un beau et grand grade prend un nouveau nom et quitte le sien, subsides tyranniques. armoiries, sauts de batte-