‹ Choix de moralistes françaisChapitre 142 sur 509 · LIVRE II, CHAI». II · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAI». II

leurs, musique d'instrumens, toutes sortes de nos jeux, artillerie, imprimerie. Par tous ces discours nous tirons aisément ces conclusions : que ce grand corps que nous appelions le monde n'est pas ce que nous pensons et jugeons ; que ny en son tout ny en ses parties il n'est pas tousjours mesme,ains en son perpétuel flux et reflux; qu'il n'y a rien dict, tenu, creu, en un temps et lieu, qui ne soit pareillement dict, tenu, creu, et aussi contredict, reprouvé, condamné ailleurs, estant l'esprit humain capable de toutes choses, roulant tousjours ainsi le monde, tantost le mesme, tantost divers; que toutes choses sont enfermées et comprinses dedans ce cours et révolution de nature, subject à la naissance, changement, fin, à la mutation des temps, lieux, climats, ciels, airs, terroirs. Et de ces conclusions nous apprendrons à n'espouser rien, ne jurer à rien, n'admirer rien, ne se troubler de rien ; mais, quoy qu'il advienne, que l'on crie, tempeste, se resouldre à ce poinct que c'est le cours du monde, c'est nature qui faict des siennes , mais pourvoir par prudence qu'aucune chose ne nous blesse par nostre faiblesse et lascheté. C'est assez dict de ceste parfaicte liberté du jugement establie de ces trois pièces : juger de tout, ne juger rien, estre universel, en laquelle je me suis plus arresté, pource que je sçay qu'elle n'est du goust du monde, est ennemie du pedantisme aussi bien que la sagesse, mais qui est le beau fleuron de sagesse qui nous préserve de deux escueils contraires où se perdent ordinairement les populaires, sçavoir : testues, opiniastres, honteuses desdites, repentirs , changemens , et Ton se maintient en une douce, paisible et asseurée modestie et grande liberté d'esprit, noble et magnifique universalité.G'est ceste grande qualité et suffisance de Socrates, le coryphée des sages par l'adveu de tous, duquel il est dict, comme discourt Plutarquc, qu'il n'enfantoit point, mais servant de sage-femme faisoit enfanter les autres1. C'est à peu près et en quelque sens l'ataraxie des pyrrhoniens, la neutralité et indifférence d«s académiciens, de laquelle est germain ou procède ne s'estonner de rien, ne rien admirer, le souverain bien de Pythagoras, la magnanimité d'Aristote.

(l) Plut. Questions platoniques

Nil admirarfj projie res est una, Numici, Solaque quœ possit facere et servare bealum '.

Est-ce pas chose estrange que l'homme ne la veust gouster, voire s'offense d'en ouyr parler, ayme mieux demourer esclave, courir d'an party à un autre que d'estre à soy, vivre du sien, estre par dessus tout, et aller par-tout également? N'y a-t-il pas lieu de s'escrier avec Tibère et beaucoup plus justement : 0 homines ad servitutem nati*! Quel monstre de vouloir toutes choses libres, son corps, ses membres, ses biens, et non son esprit, qui toutesfois seul est né à sa liberté! L'on veut bien se servir de tout ce qui est au monde, qui vient d'Orient, d'Occident pour le bien et service du corps, nourriture, santé, ornement, et le tout accommoder à son usage, mais non pour la culture de son esprit, son exercice, bien et enrichissement, mettent leur corps aux champs et tiennent leur esprit en serre.

L'autre liberté qui est de volonté doit estre encores en plus grande recommandation au sage. Nous ne parlons pas icy du libéral arbitre de l'homme à la façon des théologiens; nous disons que l'homme sage, pour se maintenir en repos et liberté, doit mesnager sa volonté et ses affections en ne se donnant et affectionnant qu'à bien peu de choses et icelles justes (aussi les justes sont en petit nombre si l'on juge bien) et encores sans violence et aspreté. Il vient icy à combattre (ou pour plus doucement parler), expliquer et bien entendre deux opinions populaires et plausibles au monde : l'une enseigne d'estre prompt et volontaire au service d'autruy, s'oublier pour le prochain et principalement pour le public, au prix duquel le particulier ne vient point en considération; l'autre s'y porter courageusement avec agitation , zèle , affection. Qui ne faict le premier est accusé de n'avoir aucune charité ; qui ne faict le second est suspect d'estre froid et n'avoir le zèle ou la suffisance qu'il faut et n'estreamy. On a voulu faire valoir ces deux opinions outre raison et mesure, et n'y a rien que l'on n'aye dict la dessus ; car les chefs souvent preschent les choses selon qu'elles servent et non selon qu'elles

(1) Ne rien examiner, c'est presque unique moyen, Numicus, de devenir et de rester heureux. Hou. Ëp. IV, liv. I, ■v. 1.

(2) 0 hommes nés pour la servitude! Tic. Annal, liv III f c. G5.

DE LA SAGESSE, PAR CHARROI

sont, et souvent les opinions les plus vrayesne sont pas les plus commodes. Et puis voyant que nous ne tenons que trop à nous et d'une attache trop naturelle, ils nous en veulent distraire et tirer au loing, comme pour redresser un bois courbé on le recourbe au rebours.

Mais ces opinions mal entendues et mal prinses, comme elles sont de plusieurs, apportent de l'injustice, du trouble, de la peine et du mal beaucoup, comme on peut voir en ceux qui mordent à tout, se donnent à louage et s'asservissent à autruy. Non seulement ils se laissent emporter et saisir, mais encores ils s'ingèrent à tout, autant à ce qui ne les touche comme à ce qui les touche, aux petites comme aux grandes, et souvent non pour autre chose que pour s'embesogner et s'agiter : In negotiis sunt negotii causa l , et ne pouvoir se tenir ny arrester, comme s'ils n'avoient rien à faire chez et au dedans d'eux, et qu'à faute d'affaires internes, essentiels, propres et domestiques ils en cherchent ou prennent d'estrangers. Ils sont bien mesnagers ou avares de leur bourse, mais prodigues de leur ame, vie, temps, affection et volonté, desquelles seules choses la mesnagerie est utile et louable, et s'adonnans à quelque chose, c'est avec telle passion et violence qu'ils ne sont du tout plus à eux-mesmes, s'engagent et s'enfoncent du tout. Les grands demandent de telles gens qui se passionnent et se tuent pour eux, et usent de promesses et grands artifices pour les y faire venir, et trouvent tousjours des fols qui les en croient, mais les sages s'en gardentbien.

Cecy est premièrement injuste, trouble entièrement Testât et chasse le repos et la liberté de l'esprit. C'est ne sçavoir ce qu'un chascun de nous se doibt, et de combien d'offices un chascun est obligé à soy-mesme. En voulans estre officieux et serviables à autruy, ils sont importuns et injustes à eux-mesmes. Nous avons tous assez d'affaires chez et au dedans de nous sans s'aller perdre au dehors et se donner à tous $ il faut se tenir à soy-mesme. Qui oublie à honnestement, et sainement, et gayement vivre pour en servir autruy, est mal advisé et prend un mauvais et desnaturé party. Il ne faut espouser et s'affectionner qu'à peu de choses et icelles justes.

(1) Ils s'entremettent dans les affaires pour avoir des affaires. Sén. Ep. XXII.

Secondement ceste aspre intention et passionnée affection trouble tout et empesche la conduicte de l'affaire auquel on s'adonne si fort, comme en la précipitation la trop grande hastiveté se donne mesme la jambe, s'entrave et s'arreste : ïpsa se velocitas implicat*. — Unde festinatio tarda est 2. — Qui nimium proférât serius absolvW5. Aussi estant enyvré de ceste intention violente, on s'embarrasse, on s'enferre, on se jette à l'indiscrétion, à l'injustice, on apporte de l'aigreur et du souspeçon aux autres, de l'impatience aux evenemens contraires ou tardifs et qui ne sont à souhait :

... Maie cuncta ministrat Impelus^...

Cela se voit non seulement aux affaires sérieux, mais encores aux vains et frivoles, comme au jeu, où celuy qui est saisi et transporté d'une si ardente soif de gaigner se trouble et pert. Celuy qui va modérément est tousjours chez soy, sans se picquer, conduict son faict et plus advantageusement, et plus seurement, et plus gayement ; il feint, il ployé, il diffère tout à son aise selon le besoin. S'il fault d'atteinte, c'est sans tourment et affliction, prest et entier pour une autre et nouvelle charge ; marche tousjours la bride à la main, festinat lente 5.

Tiercement ceste violente et tant aspre affection infecte et corrompt mesme le jugement ; car suyvant un party et désirant son advantage, ils forcenent ; s'il en vient au rebours, lui attribuent de faulses louanges et qualités, et au party contraire faulses accusations, interprètent tous prognostiques et evenemens à leur poste et les font servir à leur dessein. Faut-il que tous ceux du party contraire et malade soient aussi meschans et que tous vices leur conviennent, voire et encores ceux qui en disent et remarquent quelque bien soient suspects estre de leur party? Ne peust-il pas estre qu'un honneste homme au reste, au moins en quelque

(1) L'extrême promptitude s'embarrasse elle-même. Sen. Ep. XLIV, in fine.

(2) On se retarde par trop de précipitation. Quint.-Curt., liv. IX, c. 9.

(5) Qui se hâte trop'flnit plus tard. Tite-Live.

(4) On fait tout mal lorsqu'on agit avec impétuosité. Stace, Thêbaïde, liv. X, v. 7.

(5) Se hâte lentement.

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