‹ Choix de moralistes françaisChapitre 143 sur 509 · LIVRE II, CHÂP. IL · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHÂP. IL

chose, se trouve embarqué et suyve un mauvais party? Que la passion force la volonté, mais qu'elle emporte encores le jugement et luy face faire le sot, c'est trop -, c'est la pièce souveraine et dernière qui doibt tousjours maintenir son authorité. Il faut candidement et de bonne foy recognoistre le bien qui est aux adversaires et le mal qui est en ceux que l'on suyt. Hors le neud du débat et le fond il faut garder equanimité et indifférence et n'allonger point sa cholere au delà des affaires. Voylà les maux que nous apporte ceste trop grande affection à quelque chose que ce soit ; par-tout, voire à estre bon et sage , il y peut avoir du trop.

Mais pour tenir reigle en cecy il se faut souvenir que la principale et plus légitime charge que nous avons c'est à chascun sa conduicte. C'est pourquoy nous sommes icy, nous devons nous maintenir en tranquillité et liberté; et pour ce faire le souverain remède est de se prester à autruy et ne se donner qu'à soy, prendre les affaires en main, non à cueur, s'en charger et non se les incorporer, soigner et non passionner, ne s'attacher et mordre qu'à bien peu et se tenir tousjours à soy. Ce conseil ne condamne point les offices deus au public, à ses amis, à son prochain ; tant s'en faut, l'homme sage doibt estre officieux et charitable, appliquer à soy l'usage des autres hommes et du monde, et pour ce faire doibt contribuer à la société publique les offices et debvoirs qui le touchent. Qui sibi amicus est, hune omnibus scito esse amicum*. Mais j'y requiers modération et discrétion double : Tune de ne se prendre pas à tout ce qui se présente, mais à ce qui est juste et nécessaire, et cela ne va pas beaucoup plus loin; l'autre que ce soit sans violence et sans trouble. Il faut désirer peu et ce peu modérément, s'embesongner peu et tranquillement, et aux charges que l'on prend apporter les pas, les paroles, l'attention, la sueur, les moyens, et au besoing le sang et la vie, mais sans vexation et passion, se tenant tousjours à soy, en santé et repos. L'on vient bien et faicton bien son effect sans ceste ardeur et ceste grande contention de volonté. Et se trompent fort ceux qui pensent que l'affaire ne se faict pas bien, et n'y a point d'affection s'il n'y a du

(1) C'est être son ami que de l'être de tout le monde.

SÉ.\. Ëp. VI.

bruict, de la tempeste, de l'esclat ; car au rebours cela empesche et trouble la bonne conduicte, comme a esté dict. 0 combien de gens se hazardent tous les jours aux guerres dont il ne leur chaut et se pressent aux dangers des battailles, desquelles la perte ne leur trouble aucunement le dormir, et c'est pour ne faillir à leur debvoir ! Et en voylà un en sa maison qui n'oserait avoir regardé le danger, qui se passionne de l'issue de ceste guerre et en a l'ame plus travaillée que le soldat qui y employé sa vie, son sang.

Au reste il faut bien savoir distinguer et séparer nous-mesmes d'avec nos charges publiques. Un chascun de nous joue deux roolles et deux personnages : l'un estranger et apparent, l'autre propre et essentiel. Il faut discerner la peau de la chemise : l'habile homme fera bien sa charge et ne laissera pas de bien juger la sottise, le vice, la fourbe qui y est. Il l'exercera ; car elle est en usage en son pays, elle est utile au public et peut - estre à soy ; le monde vit ainsi, il ne faut rien gaster. Il se faut servir et se prévaloir du monde tel qu'on le trouve-, cependant le considérer comme chose estrangere de soy, sçavoir bien de soy jouir à part et se communiquer à un sien bien confident, au pis aller à soy-mesme.

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