‹ Choix de moralistes françaisChapitre 144 sur 509 · PREMIERE ET FONDAMENTALE PARTIE DE SAGESSE · texte numérisé non relu

PREMIERE ET FONDAMENTALE PARTIE DE SAGESSE

Ayant appresté et disposé nostre escholier à la sagesse par les advis precedens, c'est-à-dire l'ayant purifié et affranchy de tous maux, et mis en bel estât d'une liberté pleine et universelle, pour avoir veuë, cognoissance et maistrise sur ioutes choses (qui est le privilège du sage et spirituel, spiritualis omnia dijudicat1), il est maintenant temps de luy donner les leçons et les reigles générales de sagesse. Les deux premières seront comme préalables et présupposées comme fondemens dont la première et principale sera la probité et preud'hommie.

Je n'aurai point peut-estre grand affaire à establir ceste proposition, que la preud'hommie

(1) L'homme spirituel juge de lout.iS. Paix, Ep. aux Cor.

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

soit la première , principale et fondamentale partie de sagesse, car tous (soit en vérité et à bon escient, ou par belle mine , de honte et craincte de dire le contraire) en font grand feste, l'honorent et recommandent tousjours en premier lieu, se disent estre ses serviteurs et affectionnés poursuyvans ; mais j'auray de la peine à monstrer et persuader quelle est la vraye et essentielle que nous requérons icy. Car celle qui est en vogue et en crédit, dont tout le monde se contente, qui est la seule cogneue, recherchée et possédée (j'en excepte tousjours quelque peu de sages), est bastarde, artificielle , fausse et contrefaicte.

Premièrement nous sçavons que souvent nous sommes menés et poussés à la vertu et à bien faire par des ressorts meschans et reprouvés, par défaut et impuissance naturelle, par passion et le vice mesme. La chasteté, sobriété, tempérance peuvent arriver en nous par défaillance corporelle -, le mespris de la mort, patience aux infortunes et fermeté aux dangers, vient souvent de faute d'appréhension et de jugement : la vaillance, la libéralité , la justice mesme, de l'ambition-, la discrétion, la prudence, de craincte, d'avarice. Et combien de belles actions a produit la présomption et témérité ! ainsi les actions de vertu ne sont souvent que masques : elles en portent le visage , mais elles n'en ont pas l'essence ; elles peuvent bien estre dictes vertueuses pour la considération d'autruy, et du visage qu'elles portent en public, mais en vérité et chez l'ouvrier, non ; car il se trouvera que le proffict, la gloire, la coustume et autres telles causes estrangeres nous ont induits à les faire. Quelques fois elles sont produictes par stupidité et bestise , dont il est dict que la sagesse et la bestise se rencontrent en mesme poinct de goust et resolution à la souffrance des accidens humains. Il est donc très dangereux de juger de la probité ou improbité d'un homme par les actions ; il faut sonder au dedans quels ressorts causent ce mouvement et donnent lëbransle-, les meschans font souvent de bonnes et belles choses, les bons et les meschans se gardent pareillement de mal faire : Oderunt peccare boni et mali1. Parquoy, pour descouvrir et seavoir quelle est la vraye preud'hommie, il ne se faut arrester aux

(t) Les bons et les méchants craignent de pécher.

actions ; ce n'est que le marc et le plus grossier, et souvent une happelourde et un masque; il faut pénétrer au dedans et sçavoir le motif qui fait jouer les cordes, qui est l'ame et la vie, qui donne le mouvement à tout. C'est par là qu'il faut juger , c'est à quoy un chascun doibt pourvoir qu'il soit bon et entier; c'est ce que nous cherchons.

La preud'hommie, communément estimée la vraye, tantpreschée et recommandée du monde de laquelle font profession expresse ceux qui ont le titre et la réputation publique d' estre gens de bien et les plus entiers, est scholastique et pedantesque, serve des loix, contraincte sous l'espérance et la craincte, acquise, apprinse et produicte de la considération et mbmission des religions, loix, coustumes, commandemens des supérieurs , exemples d'autruy , subjecte aux formes prescripf.es, féminine , paoureuse et troublée de scrupules et de doubtes, Sunt quibus innocentia nisi metu nonplacel l, laquelle non seulement par le monde est diverse et variable, selon la diversité des religions, des loix, des exemples , des formes ( car changeant les ressorts, il faut bien que les mouvemens aussi changent), mais encores en soy inégale, ondoyante et déambulatoire, selon les s.ccès, recès et succès des affaires, des occasions qui se présentent, des personnes avec qui l'on a affaire, comme le bateau poussé par le vent et les avirons qui branle et marche inégalement, par secousses, boutées et bouffées ; bref, ce sont gens de bien par accident, par occasion, par ressorts externes et estranges , et non en vérité et en essence. Ils ne le sentent et ne s'en advisent pas, mais il est aysé de les descouvrir et les en convaincre en leur secouant un peu la bride et les sondant de près, mais sur-tout par l'inégalité et diversité qui se trouvent en eux ; car en mesme fait ils feront divers jugemens, et se porteront tous de diverse façon, tantost le petit pas, tantost le grand galop. Ceste diversité inégale vient de ce que les occasions et ressorts externes qui les agitent, s'enflent, se multiplient et grossissent, ou s'attiédissent, et rabaissent plus ou moins comme accidens, quœ recipiunt magis et minus 2.

Or la vraye preud'hommie que je requiers en celuy qui veust estre sage, est libre et fran-

(1) II on csl qui n'aiment l'innocence que par crainte,

(2) Qu'ils reçoivent plus ou moins,

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