LIVRE II
chc, masle et généreuse, riante et joyeuse, égale, uniforme et constante, qui marche d'un pas ferme, fier et hautain, allant tousjours son train, sans regarder de costé ny derrière, sans s'arrester et altérer son pas et ses alleures pour le vent , le temps, les occasions, qui se changent, mais non pas elle, j'entends en jugement et en volonté, c'est-à-dire en l'ame, où réside et a son siège la preud'hommie. Caries actions externes, principalement les publiques, ont un autre ressort, comme sera dict en son lieu*. Je la veux icy (Inscrire, advertissant premièrement que, suyvant le dessein de ce livre déclaré au préface, je traitte de la preud'hommie et sagesse humaine, comme humaine par laquelle on est dict homme de bien et sage et non de la chrestienne , combien qu'encores en diray-je enfin un mot.
Le ressort de ceste preud'hommie est nature laquelle oblige tout homme d'estre et se rendre tel qu'il doibt, c'est-à-dire se conformer et reigler selon elle. Nature nous est ensemble et maistresse qui nous enjoint et commande la preud'hommie et loy ou instruction qui nous l'enseigne. Quant au premier, il y a une obligation naturelle, interne et universelle à tout homme d'estre homme de bien, droict, entier, suyvant l'intention de son autheur et facteur. L'homme ne doibt point attendre ny chercher autre cause, obligation, ressort ou motif de sa preud'hommie, et n'en sçauroit jamais avoir un plus juste et légitime, plus puissant, plus ancien; il est tout aussi tost que luy , nay avec luy. Tout homme doibt estre et vouloir estre homme de bien pource qu'il est homme ; qui ne se soucie de l'estre est un monstre, renonce à soymesme, se desment, se destruit, par droict n'est plus homme et debvroit par effeet désister de l'estre, il l'est à tort. Il faut que la preud'hommie naisse en luy par luy-mesme, c'est-à-dire par le ressort interne que Dieu y a mis, et non par aucun autre externe, estranger, par aucune occasion ou induction. Personne ne veut d'une volonté juste et reiglée une chose gastée, cor-
* Variante. Or le ressort de cesle preud'hommie, c'est loy de nature, c'est-à-dire l'équité et raison universelle qui luict et esclaircen un chascun de nous. Qui agit par ce ressort agit selon Dieu; car ceste lumière naturelle est un esclaire et rayon de la Divinité, une defluxion et dépendance de la loy éternelle et divine. Il agit aussi selon soy, car il agit selon ce qu'il y a de plus noble et. de plus riche en soy. 11 est homme do bien,
CHÀP. 111.
rompue, autre que sa nature ne porte : il implique contradiction de désirer ou accepter une chose et se soucier qu'elle vaille rien ; l'homme veut avoir toutes ses pièces bonnes et saines, son corps, sa teste, ses yeux, son jugement, sa mémoire, voir ses chausses et ses bottes ; pourquoy ne voudra-t-il aussi avoir sa volonté et conscience bonne, c'est-à-dire estre bon et sain tout entier? Je veux donc qu'il soit bon et aye sa volonté ferme et résolue à la droiture et preud'hommie, pour l'amour de soy-mesme et à cause qu'il est homme, sçachant qu'il ne peust estre autre sans se renoncer et destruire; et ainsi sa preud'hommie luy sera propre, intime , essentielle , comme luy est son estre, et comme il est à soy-mesme. Ce ne sera donc point pour quelque considération externe et venant du dehors quelle qu'elle soit, car telle cause estant accidentale, et du dehors peut venir à faillir ou s'affoiblir et changer, et lors toute la preud'hommie appuyée sur icelîe en fera de mesme -, s'il est preud'homme pour l'honneur et la réputation , ou autre recompense, estant en la solitude , hors d'espérance qu'on le sache, il cessera de l'estre ou le sera froidement et laschement. Si pour la crainte des loix, magistrats, punitions^ pouvant frauder les loix, circonvenir les juges, éviter ou elider les preuves, et se cacher à la science d'autruy, il ne le fera point ; voylà une preud'hommie caduque, occasionnée, accidentale et certes bien chetive; c'est loutesfois celle qui est en vogue et en usage -, on n'en cognoist point d'autre ; personne n'est homme de bien, qu'induit et convié par cause ou occasion: Nemo gratis bonus esti. Or je veux en mon sage une preud'hommie essentielle et invincible, qui tienne de soymesme et par sa propre racine, et qui aussi peu s'en puisse arracher et séparer, que l'humanité de l'homme. Je veux que jamais il ne consente au mal; quand bien personne n'en sçauroit jamais rien , ne le sçait-il pas luy? que faut-il plus? Tout le monde ensemble n'est pas tant : Quid tibi prodest non habere conscium, habenli conscientiam^l Ny quand il en debvroit
(l) Salïxst. in Fragment, lib. I, Hist. in oral. Philip, contra Lcpidwn. — liand facile quisquam gratuito bonus est : « II est bien difficile qu'on soit bon sans aucun intérêt. »
(-2) Que t'importe que l'on ne connaisse point tes bonnes actions si lu en as la conscience ? » Ses, apud Laclant. Divin, inst ■ liv. VI, c. 2i.
DE LA SAGESSE, PAR CMAftROiN.
recevoir une très grande recompense, car quelle peut-elle estre qui luy touche tant que son estre propre ? Ce seroit comme vouloir avoir un meschant cheval, moyennant qu'il eust une belle selle. Je veux donc que ce soyent choses inséparables estre et consentir de vivre homme, estre et vouloir estre homme de bien. Ce premier est assez inculqué; venons au second.
Or le patron et la reigle pour l'estre, c'est ceste nature mesme qui requiert si absolument que le soyons; c'est, dis -je, ceste équité et raison universelle qui esclaire et luit en un chascun de nous. Qui agit selon elle agit vrayement selon Dieu , car c'est Dieu ou bien sa première , fondamentale et universelle loy qui l'a mis au monde, et qui la première est sortie de luy ; car Dieu et nature sont au monde comme en un estât le roy son autheur et fondateur, et la loy fondamentale qu'il a bastie pour la conservation et reigle dudict estât. C'est un esclat et rayon de la Divinité , une defluxion et dépendance de la loy éternelle qui est Dieu mesme et sa volonté : Quid natura nisi Deus , et divina ratio toti mundo et partibus ejus inserta * ? Il agist aussi selon soy, car il agist selon le timon et ressort animé qu'il a dedans soy, le mouvant et agitant. Ainsi est-il homme de bien essentiellement, et non par accident ; car ceste loy et lumière est essentielle et naturelle eu nous, dont aussi est appelée nature et Ioy de nature. Il est aussi par conséquent, homme de bien tousjours et perpétuellement , uniformément et également , en tous temps et tous lieux ; car ceste loy d'équité et raison naturelle est perpétuelle en nous, ediclum perpetuum, inviolable qui ne peut jamais estre esteinte ny effacée , quam nec ipsa dclet iniquitas : — vermis eorum non morietur 2 , universelle et constante par-tout , et tousjours mesme , égale , uniforme , que les temps ny les lieux ne peuvent altérer ny desguiser , ne reçoit point d'accès ny recès de plus et de moins : substantia non recipit magis nec m'mus 5. Que vas -tu chercher ailleurs loy ou règle au
(i) Qu'est-ce que la nature si ce n'est Dieu, et celte raison divine répandue, non-seulement dans le monde entier, mais dans chacune de ses parties? » Sén. de Bcncftc. liv. IV, c. 7, inilio.
(2) Que l'iniquité elle-même ne peut détruire. — Le ver qui les ronge ne mourra point. S. Makc, c. 9, v. 47.
(3) Ce qui est substance ne peut recevoir ni perdre.
monde? Que ne peut-on dire ou alléguer que n'ayes chez toy et au dedans , si tu te voulois taster et escouter ? Il te faut dire comme au payeur de mauvaise foy, qui demande de quoy et veut que Ton luy monstre la cedule qu'il a chez soy: Quod petis intus habes * , tu demandes ce que tu as dans ton sein. Signatum est super nos lumen vultus tui. — Génies naturaliter quœ legis sunt faciunt : ostendunt opus legis scriptum in cordibus suis, — lex scripta in cordibus noslris 2. La loy de Moyse en son Decalogue en est une copie externe et publique ; la loy des douze tables et le droict romain , les enseignemens moraux des théologiens et philosophes , advis et conseils des jurisconsultes, les edicts et ordonnances des souverains ne sont que petites et particulières expressions d'icelle. Que s'il y a aucune loy qui s'escarte le moins du monde de ceste première et originelle matrice , c'est un monstre , une fausseté , une erreur. Bref, toutes les loix du monde ne sont que des copies et des extraits produicts en jugement contre toy qui tiens caché l'original , et feins ne sçavoir que c'est, estouffanttant que tu peux ceste lumière quit'esclaire au dedans : Qui veritatemDei detinent in injustitia 7>, mais qui n'ont jamais été au dehors et humainement publiées , que pource que celle qui estoit au dedans toute céleste et divine a esté par trop mesprisée et oubliée. Ce sont tous ruisseaux, mais qui n'ont ny tant d'eau ny si vive que leur source et fontaine invisible , qui est dedans toy, si tu ne la laissois dépérir et perdre: non tant d'eau, dis-je; Quam multa pietas, humanilas, liber alitas , fides eœigunt, quœ extra tabulas sunt4. 0 chetive preud' hommie des formalistes , qui se tient aux mots de la loy, et en pense estre quitte ! combien de debvoirs requis au delà 1. Quam angusta innocentia ad legem bonum esse : latius officiorum palet quam juris régula 5. Ny si forte et si
(1) Ce que tu demandes tu l'as au dedans de toi.
(2) Elle a éclaté sur nous la lumière de votre visage. — Les gentils font naturellement ce que la loi commande ; ils prouvent ainsi qu'ils ont dans le cœur l'esprit de la loi. — Oui , la loi est écrite dans nos cœurs. Psalm. IV, v. 7. — S. Pail aux Romains, c. 2, v. 14 et 15.
(ô) Ils retiennent injustement la vérité qui vient de Dieu. S. Paul aux Rom., c. 1, v. 18.
(4) Combien la piété, l'humanité, la générosité, la foi n'exigent-elles pas de choses qui ne sont pas dans les tables des lois. Sén. De Ira, liv. II, c. 27, in fine.
(5) C'est peu de chose que l'innocence qui reste dans les bor-