LIVRE II, CIIAP. III
vive , tesmoin que pour les bien entendre et scavoir leur intention , souldre et sortir d'une ambiguïté, difficulté, antinomie, il les faut ramener à la source , et , rentrant au dedans , les mettre à la touche et coucher au niveau de la nature, anima îegis ratio *. Voicy donc une preud'hommie essentielle, radicale et fondamentale , née en nous de ses propres racines , par la semence de la raison universelle, qui est en l'ame, comme le ressort et balancier en l'horloge, comme la chaleur naturelle au corps se maintient de soy-mesme forte et invincible, par laquelle l'on agit selon Dieu , selon soy, selon nature , selon l'ordre et la police universelle du monde , quietement , doucement , et ainsi sombrement et obscurément , sans bruit , comme le batteau qui n'est poussé que du fil et du cours naturel et ordinaire de l'eau ; toute autre est entée par art et par discipline accidentale, comme le chaud et le froid des fièvres, acquise et conduicte par des occasions et considérations estrangeres , agissant avec bruit, esclat et ambitieusement.
Voylà pourquoy la doctrine de tous les sages porte que bien vivre c'est vivre selon nature, que le souverain bien en ce monde , c'est consentir à nature , qu'en suivant nature , comme guide et maistresse, l'on ne fauldra jamais, Naturam si sequaris ducem, nusquam aberrabis 2. — Bonum est quod secundum naturam: — omnia vitia contra naturam sunt : — idem béate vivere et secundum naturam 3, entendant par nature l'équité et la raison universelle qui luit en nous , qui contient et couve en soy les semences de toute vertu, probité , justice , et est la matrice de laquelle sortent et naissent toutes les bonnes et belles loix , les justes et équitables jugemens que prononcera mesme un idiot. Nature a disposé toutes choses au meilleur estât qu'elles puissent estre , et leur a donné le premier mouvement au bien et à la fin qu'elles doivent chercher, de sorte que qui
nés de la loi. La règle des devoirs s'étend Lien plus loin que la règle du droit. Sén. de Ira, liv. II, c. 27, in fine.
(il La raison de la loi est dans l'âme.
(2) En prenant la nature pour guide, -vous ne risquez point de vous égarer. Cic. de Offic. liv. I, c. 28.
(5) Ce qui est selon la nature est bien.— Tous les vices sont contre nature. — Vivre heureux et vivre selon la nature, c'est même chose. Séu. Ep. CXVHI. — Id. de Yila beata, c-8. — lo. Ep. CXXII.
Moral,
la suyvra ne fauldra point d'obtenir et posséder son bien et sa fin. Sapientia est in naturam converti , et eo restitui unde publicus errorexpulerit. — Ab Ma non deerrare , ad illius legem exemplumque formari sapientia est l. Les hommes sont naturellement bons, et ne suyvent le mal que pour le proffit ou le plaisir ; dont les législateurs , pour les induire à suy vre leur inclination naturelle et bonne , et non pour forcer leurs volontés , ont proposé deux choses contraires , la peine et la recompense.
Certes nature en chascun de nous est suffisante et douce maistresse, et reigle toutes choses, si nous la voulons bien escouter, l'employer, l'esveiller, et n'est besoing aller quester ailleurs ni mendier de l'art et des sciences les moyens , les remèdes et les reigles qui nous font besoing : un chascun de nous, s'il vouloit, vivroit à son ayse du sien. Pour vivre consent et heureux , il ne faut point estre sçavant ,■ courtisan ni tant habile ; toute ceste suffisance qui est au-delà la commune et naturelle est vaine et superflue , voire apporte plus de mal que de bien. Nous voyons les gens ignorans , idiots et simples , mener leur vie plus doucement , et gayement résister aux assauts de la mort, de l'indigence, delà douleur, plus constamment et tranquillement que les plus sçavans et habiles. Et si l'on y prend bien garde, l'on trouvera parmy les païsans et autres povres gens des exemples de patience, constance, equanimité, plus purs que tous ceux que l'eschole enseigne; ils suyvent tout simplement les raisons et la conduicte de nature, marchent tout doucement et mollement aux affaires , sans s'eschauffer ou s'eslever, et ainsi plus sainement ; les autres montent sur leurs grands chevaux , se gendarment , se bandent et tiennent tousjours en cervelle et en agitation. Un grand maistre et admirable docteur en la nature a esté Socrates , comme en l'art et science Aristote. Socrates , par les plus simples et naturels propos , par similitudes et inductions vulgaires, parlant comme un païsan, une femme, fournit des préceptes et reigles de bien
(1) La sagesse est de se rapprocher toujours de la nature, de revenir à ce point d'où nous avons fait sortir l'erreur générale.— Ne s'écarter jamais de la nature, se conformer à ses lois et à son exemple , c'est la sagesse. Sén. Ep. LXXIV. — Id. de Vita beata, c 3>,
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
vivre et des remèdes contre tous maux , tels , si forts et vigoureux , que tout l'art et science du monde ne sçauroit inventer ny y arriver.
Mais non-seulement nous ne la croyons, escoutons et suyvons comme porte le conseil des sages , mais encore ( sans parler de ces monstres qui , par la violence des vices, desbauches, volontés trop desreiglées et perverses, l'estouffent , esteignent tant qu'est en eux sa lumière, mortifient ses semences) nous esquivons tous à elle , nous la laissons dormir et cbommer , aimans mieux mendier ailleurs nostre apprentissage , recourir à l'estude et à l'art que de nous contenter de ce qui croist chez nous. Nous avons un esprit brouillon qui s'ingère de maistriser et gouverner partout , et qui se meine à nostre poste, desguise, change et brouille tout, veut adjouster, inventer, changer, et ne se peut arrester à la simplicité et naïfveté , ne trouve rien bon s'il n'y a de la finesse et de la subtilité : Simplex Ma et aperta virlus in obscuram et solertem scientiam versa est1. Et puis nous avons ce vice que nous n'estimons point ce qui croist chez nous , nous n'estimons que ce qui s'achette, ce qui couste et s'apporte de dehors ; nous prêterons l'art à la nature , nous fermons en plein midy les fenestres et allumons les chandelles. Ceste faute et folie vient d'une autre , qui est que nous n'estimons point les choses selon leur vraye et essentielle valeur, mais selon la monstre , la parade et le . bruict.* Combien de gens y a-t-il plus scrupuleux et plus exacts en ce qui est du droict positif et municipal que du naturel? certes presque tous , voire encores de la cérémonie et îoy de civilité que nous nous sommes forgée , au prix de laquelle nous avons honte et desdaignons la nature-, nous faisons la petite bouche , tenons bonne mine et gardons soigneusement la bienséance , et ne faisons difficulté d'aller directement contre nature , le debvoir, la conscience. Ainsi l'ombre nous est plus que le corps , la racine , la contenance plus que la substance et la vérité solide ; pour n'of-
(i) De cette -vertu si simple, si franche, on a fait une science obscure et subtile. Sé.n\ Ep. XCV.
* Variante. Mais encore nous la foulons aux pieds, la desdaignons et en avons honte, pour faire valoir la cérémonie et la Ioy «le civilité que nous nous sommes forgée. Ainsi l'art emporte la nature ; l'ombre nous est plus que le corps ; la mine, lu contenance plus que la substance des choses.
fenser la cérémonie , nous couvrons et cachons les choses naturelles ; nous n'osons nommer et rougissons au son des choses que nous ne craignons aucunement de faire, et licites et illicites. Nous n'osons dire ce qui est permis de faire , nous n'osons appeler à droict nos propres membres, et nous ne craignons les employer à toutes sortes de desbauches ; nous prononçons, disons et faisons sans crainte et sans honte les meschantes choses contre nature et raison , parjurer, trahir, affronter, tuer, tromper, et rougissons au dire et au faire des bonnes, naturelles , nécessaires , justes et légitimes. Il n'y a mary qui n'eust plus de honte d'embrasser sa femme devant le monde , que de tuer, mentir, affronter, ny femme qui ne dise plustost toutes les meschancetés du monde, que de nommer ce en quoy elle prend plus de plaisir et peut légitimement faire. Jusques aux traistres et assassins ils espousent les loix de la cérémonie et attachent là leur debvoir \ chose estrange , que l'injustice se plaigne de l'incivilité et la malice de l'indiscrétion ; l'art de la cérémonie ne prevaut-elle pas contre la nature ? La cérémonie nous défend d'exprimer les choses naturelles et licites, et nous l'en croyons ; la nature et la raison nous défend les illicites , et personne de l'en croit; l'on envoyé sa conscience au bordel et l'on tient sa contenance en reigle ; tout cela est monstrueux , et ne se trouve rien de semblable aux bestes. Je ne veux pas pour tout cecy dire ( comme j'entend desjà la malice gronder) que la cérémonie et bienséance ne doibve estre soigneusement gardée , qui est le sel et assaisonnement de nos actions et conversations. Amo verecundiam , — in ea ornatus vitœ et vis decori *. Mais je leur dis ce que le Sauveur à gens de pareil esprit : 0 hypocrilœ eœcolantes culicem et camelum deglutientes, qui minima curatis, graviora spernitis : hœc oportet primum facere tum illa non omittere 2.
De ceste générale et universelle altération et corruption, il est advenu qu'il ne se cog-
(1) J'aime la pudeur ; — elle ajoute à la grâce; elle est l'ornement de la vie. Cic. liv. XI, Ep. ad familiares, XXII.
(2) 0 hypocrites, qui avez grand soin de passer ce que vous buvez de peur d'avaler un moucheron et qui avalez un chameau, qui vous occupez des petites choses et abandonnez les choses plus importantes, c'étaient celles-ci qu'il fallait d'abord pratiquer sans omettre ensuite les autres, math. Ëv. c. 25, v. 23 et 24,