LIVRE II, CHÀP
noist plus rien de nature en nous ; s'il faut dire quelles sont ses loix , et combien il y en a , nous voylà bien empesebés , l'enseigne et la marque d'une loy naturelle est l'université d'approbation ; car ce que nature nous auroit véritablement ordonné, nous l'ensuy vrons sans doute d'un commun consentement , et non seulement toute nation, mais tout homme particulier.
Or n'y a-t-il aucune chose au monde qui ne soit contredite et desadvouée, non par une nation , mais par plusieurs ; et n'y a-t-il chose si estrange et si desnaturée à l'opinion de plusieurs qui ne soit approuvée et autborisée en plusieurs lieux par usage commun ; le non chaloir d'avoir des enfans , le meurtre des parens, des enfans , de soy-mesme , mariage avec ses plus proches, larcin, traffic de voleries , marchandise publique de sa liberté et de son corps, tant des masles que des femelles, sont receues par usage public en des nations.
Certes il ne reste plus aucune image ny trace de nature en nous; il la faut aller chercher aux bestes, où cest esprit brouillon et inquiet, ce vif argent, ny l'art, ny la belle cérémonie, ne l'ont peu altérer 5 elles l'ont pure et entière, sinon qu'elle soit corrompue par nostre hantise et contagion, comme elle est aucunement. Tout le monde suit nature, la reigle première et universelle, que son autheur y a mis et establi, sinon l'homme seul qui trouble la police et Testât du monde ; avec son gentil esprit et son libéral arbitre, c'est le seul déréglé et ennemy de nature.
Yoicy donc la vraye preud'hommie (fondement et pivot de sagesse) suy vre nature, c'est-àdire la raison. Le bien, le but et la fin de l'homme auquel gist son repos, sa liberté, son contentement, et en un mot sa perfection en ce monde, est vivre et agir selon nature ; quand ce qui est en luy le plus excellent commande, c'est-à-dire la raison, la vraye preud'hommie est une droicte et ferme disposition de la volonté à suyvre le conseil de la raison *. Et comme l'aiguille frottée à l'aimant ne s'arreste jamais qu'elle ne voye son nort, et par là se dresse et conduict la navigation, ainsi l'homme
* Variante. Or cecy est en la puissance de l'homme qui est maislre de sa volonté; il la peut disposer et contourner à son plaisir, et en cela est le propre de l'homme , ainsi la peutil affermir à suyvre toujours la raison.
n'est jamais bien, voire il est comme desnoué et disloqué s'il ne vise droict, et ne conduit le cours de sa vie, ses mœurs, ses jugemens et volontés selon ceste loy première, divine, naturelle, qui est un flambeau interne et domestique; toutes les autres ne sont que ses rayons.
Mais pour l'effectuer et venir à la practique, il est bien plus aysé aux uns qu'aux autres. Il y en a qui ont leur naturel particulier, c'est-àdire le tempérament, et la trempe si bonne et si douce (ce qui vient principalement de la première conformation au ventre de la mère, et puis du laict de la nourrice, et de toute ceste première et tendre éducation) qu'ils se trouvent sans effort, et sans art ou discipline, tous portés et disposés à la bonté et preud'hommie, c'est-à-dire à suyvre et se conformer à la nature universelle, dont ils sont dicts bien nés : Gaudeant bene nati. Ceste telle preud'hommie naturelle et aysée, et comme née avec nous, s'appelle proprement bonté, qualité d'ame bien née et bien reiglée ; c'est une douceur, facilité et debonnaireté de nature, non pas (affin que personne ne se trompe) une mollesse, une féminine, sotte, bonasse et vicieuse facilité, qui fait qu'on veut plaire à tous et ne desplaire ni offenser personne, encores qu'il y ait subject juste et légitime, et que ce soit pour le service de la raison et de la justice. D'où il advient qu'ils ne veulent s'employer aux actions légitimes, quand c'est contre ceux qui s'en offensent, ni aussi refuser du tout les illégitimes, quand c'est envers ceux qui y consentent. D'eux on dict, et est ceste louange injurieuse, il est bon, puisqu'il est bon mesme aux meschans ; et ceste accusation vraye comment seroit-il bon , puisqu'il n'est pas mauvais aux meschans? Il faudroit plustost appeler ceste telle bonté innocence, selon qu'on appelle les petits enfans, brebis et autres telles bestes innocentes. Mais une active, forte, masle et efficace bonté, qui est une prompte, aysée et constante affection à ce qui est bon, droict, juste selon raison et nature.
Il y en a d'autres si mal nés qu'il semble que (comme des monstres) leur naturel particulier soit faict comme en despit de la nature universelle, tant ils luy sont revesches. En ce cas le remède pour corriger, reformer, addoucir, apprivoiser et redresser ceste mauvaise , aspre, sauvage et tortue nature, la ployer et appli-
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
quer au niveau de sa générale et grande maistresse, la nature universelle, est de recourir à l'estude de la philosophie (comme fit Socrates) et à la vertu, qui est un combat et un effort pénible contre le vice, un estude laborieux qui requiert du temps, de la peine et de la discipline. Virtus in arduo et circa difficile, ad januam virlutis excubant labor et sudor : DU mortalibusvirtutemlaborispretio vendiderunt *. Ce n'est pour enter ou introduire une nouvelle, estrangere ou artificielle preud'hommie, et ainsi accidentale, et telle que cy-dessus j'ay dictn'estre la vraye ; mais c'est en ostant les empeschemens pour reveiller et rallumer ceste lumière presque esteinte et languissante, et faire revivre ses semences presque estouffées par le vice particulier et mauvais tempérament de l'individu ; comme en ostant la taie de devant l'oeil, la veue se recouvre, et la poussière de dessus le miroir, l'on y voyt clair.
Par tout cecy se voit qu'il y a deux sortes de vraye preud'hommie : l'une naturelle, douce, aysée, equable, dicte bonté ; l'autre acquise, difficile, pénible et laborieuse, dicte vertu. Mais à bien dire il y en aencores une troisiesme qui est comme composée des deux, et ainsi seront trois degrés de perfection. Le plus bas est une facile nature et débonnaire, degoustée par soy-mesme de la desbauche et du vice ; nous l'avons nommé bonté, innocence; le second plus haut, qu'avons appelé vertu, est à empescher de vive force le progrès des vices, et s'estant laissé surprendre aux émotions premières des passions, s'armer et se bander pour arrester leur course et les vaincre ; le troisiesme et souverain est d'une haute resolution et d'une habitude parfaicte, estre si bien formé que les tentations mesmes n'y puissent naistre et que les semences des vices en soient du tout desraci- , nées, tellement que la vertu leur soit passée en complexion et en nature. Cestuy dernier se peut appeller perfection ; luy et le premier de bonté se ressemblent et sont differens du second en ce qu'ils sont sans bruit, sans peine, sans effort. C'est la vraye teinture de l'ame, son train naturel et ordinaire qui ne couste rien. Le second est tousjours en cervelle et en
(1) La vertu est dans un lieu de difficile accès; le travail et la fatigue sont toujours à la porte de la vertu. Les dieux, immortels nous ont vendu la vertu au prix du travail.
contraste. Ce dernier et parfait* est. acquis par un long estude et sérieux exercice des reigles de la philosophie, joinct à une belle, forte et riche nature ; car il y faut tous les deux, le naturel et l'acquis. C'est à quoy estudioient ces deux sectes, la stoïcienne et encores plus l'epicurienne (ce qui sembleroit estrange si Seneque et d'autres encores anciens ne l'attestoient, qui en sont bien plus à croire que tous les autres plus modernes), qui avoit pour ses jouets et esbats la honte, l'indigence, les maladies, les douleurs, les géhennes, la mort ; non seulement ils mesprisoient, soustenoient patiemment et vainquoient toutes aspretés et difficultés, mais ils les recherchoient, s'en esjouissoient et chatouilloient, pour tenir leur vertu en haleine et en action, laquelle ils rendoient non seulement ferme, constante, grave et severe comme Caton et les stoïciens, mais encores gaye, riante, enjouée, et, s'il est permis de dire, folastre.
Sur la comparaison de ces trois il semble à aucuns (qui n'apperçoivent la hauteur et valeur du troisiesme) que le second de la vertu, à cause de ses difficultés, dangers, efforts, emporte l'honneur, et comme disoit Metellus, c'est chose par trop lasche et vilaine de mal faire. Faire du bien où n'y a peine ny danger, c'est chose commune et trop aysée -, mais faire bien où y a danger et peine, c'est le devoir d'un homme de bien et de vertu : c'est le mot du divin philosophe, xaW« ra xa).a*. Mais pour en dire au vray ce qui en est, outre que la difficulté, comme est dit par nous ailleurs, n'est pas vraye ny juste et légitime cause d'estimer une chose, il est certain qu'en chose pareille le naturel vaut mieux que l'acquis ; qu'il est bien plus noble, plus excellent et divin d'agir par nature que par art, aysement, equablement et uniformément que péniblement, inégalement, avec doute et danger. Dieu est bon en la première façon : c'est la naturelle et essentielle bonté. Nous ne l'oserions appeller vertueux ny les anges et esprits bienheureux, ils sont dicts bons ; mais pource que la vertu fait plus de bruict et d'esclat, et agit avec plus de véhémence que la bonté, elle est plus admirée et estimée du populaire qui est un sot juge, mais c'est à tort;
* Variante. Ou est octroyé par don et grâce spéciale du ciel, comme en sainct Jean-Baptiste et quelques autres.
(1) Les belles choses sont difficiles. Plat, lli/ipius. ,