‹ Choix de moralistes françaisChapitre 148 sur 509 · LIVRE II, CïlAl». HT · texte numérisé non relu

LIVRE II, CïlAl». HT

car ces grandes enleveures et extravagantes productions qui semblent estre tout zèle et tout feu ne sont pas du jeu et n'appartiennent aucunement à la vraye preud'hommie : ce sont plustost maladies et accès fiévreux, bien eslongnés de la sagesse que nous requérons icy douce, equable et uniforme.

Cecy soit dit en gros de la preud'hommie ; car les parties d'icelle et ses devoirs seront au troisiesme livre spécialement en la vertu de justice*.

Je veux icy adjouster un mot selon que j'ay promis pour reboucher la poincte de la médisance et faire cesser les plaintes de ceux qui trouvent mauvais de ce que je fay tant valoir la nature (bien que ce soit Dieu, comme a esté dict et que ce livre ne parle que du naturel et humain), comme si c'estoit tout et ne fust plus rien requis. C'est qu'après tout ce que j'ay dict il reste encores une chose pour rendre l'ouvrage complet et parfait; c'est la grâce de Dieu, par laquelle ceste telle preud'hommie, bonté, vertu est animée, mise à son jour, et reçoit son dernier trait visuel, est relevée, christianisée, couronnée, c'est-à-dire acceptée, vérifiée, homologuée de Dieu, rendue méritoire et digne de recompense éternelle. La preud'hommie est semblable au bon joueur d'orgues qui touche bien et justement selon l'art. La grâce et l'esprit de Dieu est le souffle et le vent qui exprime les touches, anime et fait parler l'instrument et produit la mélodie plaisante. Or ce bien ne consiste point en longs discours, préceptes et enseignemens, ny ne s'acquiert par nostre fait et labeur propre ; c'est un pur don d'en haut dont il en porte le nom, grâce ; mais il le faut désirer, demander, implorer, et humblement et ardemment. 0 Dieu ! daignez par vostre immense bonté me regarder de l'œil de vostre clémence , accepter et agréer mon désir, mon essay , mon petit euvre, qui originellement vient de vous, par l'obligation et instruction que m'en avez donné en la loy de nature qu'avez planté en moy affin qu'il retourne en vous, et qu'acheviez ce que vous avez commencé, affin que soyez mon a et a * ; arrousez-moy de vostre grâce, tenez et censez-moi vostre, etc. Le

* Variante. Mais il faut parler icy un peu de la contraire, la meschanceté, et la luy opposer. (Tout le paragraphe qui suit n'est pas dans l'édition dt 1601.)

(I) Mon alpha et mon oméga.

moyen de l'obtenir, c'est-à-dire de convier Dieu j à nous en gratifier, c'est ceste preud'hommie (comme a esté dict au préface où je renvoyé le lecteur pour ne redire); la matière bien préparée appelle à soy la forme ; la grâce n'est pas contraire ny ne force ou détruit la nature, ains doucement la relevé et la parfaict. Ainsi ne la luy faut opposer comme sa contraire, mais apposer comme sa couronne. Elles sont toutes deux de Dieu ; il ne les faut donc pas contreheurter ny aussi confondre; chascune a son ressort et son action séparée. Ce sont deux que le joueur et le souffleur, aussi sont-ce deux que la preud'hommie et la grâce ; l'action bonne en soy naturellement, moralement, humainement est l'action méritoire. Celle-là peut bien estre sans ceste-cy et a son prix comme en ces philosophes et grands hommes du temps passé, admirables certes en la nature et en toute sorte de vertu morale, et se trouve encores parmy les mescreans; mais ceste-cy ne peut estre sans celle-là, non plus que le couvert, la couronne et consommation ne peut estre sans le corps élevé. Le joueur peut en tout cas exercer son art sans le souffleur, ainsi la preud'hommie sans la grâce. Il est vray que ce ne sera que œs sonans et cymbalum tinniens1 ,mais celle-cy requiert celle-là, en quoy je voy plusieurs se mescompter bien lourdement, qui n'eurent jamais aucun goust ny ne conceurent onques l'image de la vraye preud'hommie et demeurent enflés de la persuasion de grâce, laquelle ils pensent bien practiquer, attirer et gaignerpar certains moyens bien aysés et oysifs à la pharisienne, sur quoy ils se reposent bien contens sans travailler à la vraye probité, promoti per saltum, maistres sans estre apprentifs, docteurs et nobles en parchemin. Or je voy tant et tant de ces gens-là parmy le monde, mais je ne voy gueres d'Aristides, Phocions, Catons", Régules, Socrates, Scipions, Epaminondas, c'està-dire professeurs d'une exacte, vraye et solide vertu morale et probité philosophique. La plainte et le reproche si fréquent du souverain docteur de vérité aux hypocrites Pharisiens aura tousjours lieu ; car telles gens ne faudront jamais, voire pour estre les censeurs du monde. Or, bien après avoir longuement parlé de la

(l) Comme un airain sonnant et une cymbale retentissante. Ad Cor. Ëp. I, c. 17», v. !.

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

preud'hommie, il faut dire et toucher icy un mot de sa contraire.

La meschanceté est contre nature, est layde, difforme et incommode, offense tout bon jugement, se fait hayr estant bien cogneue, dont aucuns ont dict qu'elle estoit produite de bestise et d'ignorance. Plus la meschanceté engendre du desplaisir et du repentir en l'ame qui, comme un ulcère en la chair, luy démange, l'esgratigne et le fasche, la malice fabrique des tourmens contre soy : Malitia ipsa maximum parlem veneni sui bibil1. — Malum consilium consultori pessimum'1; comme la mousche guespe qui offense autruy, mais bien plus soymesme ; car elle y perd son eguillon et sa force pour jamais. Le vice a du plaisir ; autrement il ne seroit pas receu et ne trouveroit place au monde : Nemo enim animi causa malus esf 5, mais il engendre aussi du desplaisir contraire. La peine suit le péché, dit Platon4 ; voire elle naist avec luy, dit Hésiode, qui est tout le contraire de la volonté et vertu, qui resjouyt et plaist. Il y a de la congratulation, de la complaisance et satisfaction à bien faire -, c'est la vraye et essentielle recompense de la bonne ame qui ne luy peust faillir et de quoy aussi elle se doit contenter en ce monde.

Personne ne débat que le vice soit à éviter et à haïr sur toutes choses ; mais c'est une question, s'il pouvoit présenter tel proffit ou tel plaisir pour lequel tel vice fust excusablement faisable. Il semble bien que ouy à plusieurs : du profiit, s'il est public, il n'y a point de doubte (avec les modifications toutesfois qui se diront en la vertu de prudence politique); mais aucuns en. veulent autant dire du proffit et du plaisir particulier. L'on en pourroitplus seurement parler et juger estant proposé un faict et un exemple certain; mais pour en parler tout simplement, il se faut tenir ferme à la négative.

Que le péché ne puisse fournir tel plaisir et contentement au dedans, comme fait la preud'hommie, il n'y a aucun doute; mais qu'il

(1) La méchanceté s'abreuve de ses propres poisons.

Sén. Ep. LXXXI.

(2) Un mauvais conseil est souvent nuisible à celui qui l'a donné. aulu-Gelle, liv. IV. c. 5.

(3) Personne n'est méchant pour te plaisir de l'être.

S£N. de Bencf. liv. IV, c. 17.

(i) Plut. Pourquoi la justice divine diffère quelquefois la punition des maléfices.

géhenne et tourmente comme il a esté dict, il n'est pas universellement ny en tout sens vray ; parquoy il faut distinguer. Il y a trois sortes de meschancetés et de gens vicieux. Les uns sont incorporés au mal par discours et resolution ou par longue habitude, tellement que leur entendement mesme y consent et l'approuve ; c'est quand le péché ayant rencontré une ame forte et vigoureuse est tellement enraciné en elle qu'il est fermé et comme naturalisé, elle en est imbue et teinte du tout. D'autres à l'opposite font mal par bouttées, selon que le vent impétueux de la tentation trouble, agite et précipite l'ame au vice, et qu'ils sont surprins et emportés par la force de la passion. Les tiers, comme moyens entre ces deux, estiment bien leur vice tel qu'il est, l'accusent et le condamnent au rebours des premiers, et ne sont point emportés par la passion ou tentation comme les seconds ; mais en sang-froid, après y avoir pensé, entrent en marché, le contrebalancent avec un grand plaisir ou proffit, et enfin à certain prix et mesure se prestent à luy et leur semble qu'il y a quelque excuse de ce faire. De ceste sorte sont les usures et paillardises, et autres péchés reprins à diverses fois, consultés, délibérés, aussi les péchés de complexion.

De ces trois les premiers ne se repentent jamais sans une touche extraordinaire du ciel ; car estans affermis et endurcis à la meschanceté n'en sentent point l'aigreur et la poincte, puisque l'entendement l'approuve et l'ame en est toute teinte ; la volonté n'a garde de s'en desdire. Les tiers se repentent ce semble en certaine façon, sçavoir considerans simplement l'action deshonneste en soy; mais puis compensée avec le proffit ou plaisir, ils ne s'en repentent point, et à vray dire et parler proprement ils ne s'en repentent point, puisque leur raison et conscience veut et consent à la faute. Les seconds sont ceux vrayement qui se repentent et se radvisent, et c'est proprement d'eux qu'est dicte la pénitence de laquelle je prendray occasion de dire icy un mot.

Repentance est un desadveu et une desdite de la volonté ; c'est une douleur et tristesse engendrée en nous par la raison, laquelle chasse toutes autres tristesses et douleurs qui viennent de causes externes. La repentance est interne, iniernement engendrée, par quoy plus forte que

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