‹ Choix de moralistes françaisChapitre 150 sur 509 · SECOND FONDEMENT DE SAGESSE · texte numérisé non relu

SECOND FONDEMENT DE SAGESSE

Après ce premier fondement de vraye et interne preud'hommie vient comme un second fondement préalable et nécessaire pour bien reigler sa vie, qui est se dresser et former à un certain et asseuré train de vivre, prendre une vacation à laquelle on soit propre, c'est-àdire que son naturel particulier (suyvant tousjours la nature universelle, sa gçande et générale maistresse et régente, comme porte le précèdent et fondamental advis) s'y accommode et s'y applique volontiers. La sagesse est un maniement doux et reiglé de nostre ame, se conduisant avec mesure et proportion, et gist en une equalité de vie et mœurs.

C'est donc un affaire de grand poids que ce choix, auquel on se porte bien diversement, et où l'on se trouve bien empesché, pour tant de

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

diverses considérations, qui nous tirent en diverses parts, et qui souvent se heurtent et s'en- .tr'empesehent. Les uns y sont heureux, lesquels, par une grande bonté et félicité de nature, ont bientost et facilement sceu choisir ; ou par un certain honneur, sans grande délibération, se trouvent comme tous portés dedans le train meilleur pour eux, tellement que la fortune a choisi pour eux, et les y a menés, ou bien par la main amye et providente d'autruy y ont esté guidés et conduits.

Lesautres au contraire malheureux, lesquels, ayant failli dès l'entrée et n'ayant eu l'esprit ou l'industrie de se cognoistre et radviser de bonne heure, pour tout doucement retirer leur épingle du jeu, se trouvent tellement engagés, qu'ils ne s'en peuvent plus desdire, et sont contraincts de mener une vie pleine d'incommodités et de repentirs.

Mais aussi vient-il souvent du défaut grand de celuy qui en délibère, qui est ou de ne se cognoistre pas bien, et trop présumer de soy -, dont il advient qu'il faut ou quitter honteusement ce que l'on a entreprins, ou supporter beaucoup de peine et de tourment en s'y voulant opiniastrer. Il se faut souvenir que, pour lever un fardeau, il faut avoir plus de force que le fardeau, autrement l'on est contrainct ou de le laisser ou de succomber dessous : l'homme sage ne se charge jamais de plus d'affaires qu'il ne peut exécuter : or, de ne se pouvoir arrester à quelque chose, mais changer de jour à autre, comme font ceux à qui rien ne plaist et ne satisfait, que ce qu'ils n'ont pas, tout leur faiet mal au cueur et les mescontente, aussi bien le loisir que les affaires, le commander que l'obéir : telles gens vivent misérablement et sans repos, comme gens contraints : ceux-là aussi ne se peuvent tenir coy, ne cessent d'aller et venir sans aucun dessein, font des empesehés et ne font rien ; les actions d'un sage homme tendent tousjours à quelque fin certaine : Magnam rem puta unum hominem agere : prœler sapienlem nemo unum agit : multiformes sumus l. Mais la pluspart n'en délibère point ny n'en consulte-, l'on se laisse mener comme bufies, ou emporter au temps, compagnie, oc-

(l) Crois qu'une grande chose ne peut être faite que par un homme seulement; mais il n'y a que le sage qui s'occupe d'une seule affaire : nous aimons presque tous à paraître sous diverses formes. Sén. Ep. CXX, sub finem.

casion, et ne sçauroit dire pourquoy il est plustost de ceste vacation que d'une autre, sinon que son père en estoit, ou bien que sans y penser il s'y est trouvé tout porté, et y a continué, tellement que comme il n'a bien considéré l'entrée, il n'en sçauroit aussi trouver l'issue. Pauci sunt qui consilio se suaque disponant ; cœteri, eorum more qui fluminibusinnatant, non eunt, sed feruntur '.

Or, pour se bien porter en cecy, bien choisir, et puis bien s'en acquitter, il faut sçavoir deux choses et deux naturels ; le sien, sa complexion, sa portée et capacité, son tempérament, en quoy l'on excelle et l'on est foible, à quoy propre et à quoy inepte. Car aller contre son naturel, c est tenter Dieu, cracher contre le ciel, se tailler de la besongne pour ne la pouvoir faire, nec quidquam sequi quod assequi nequeas'2, et s'exposer à la risée et mocquerie. Puis celuy des affaires, c'est-à-dire de l'estat,professionetgenre de vie qui se propose, il y en a auquel les affaires sont grands et pesans,autres où sont dangereux, autres où les affaires ne sont pas si grands, mais ils sont meslés et pleins d'embarrassemens, et qui trainent après soy plusieurs autres affaires; ces charges travaillent fort l'esprit. Chasque profession requiert plus spécialement une certaine faculté de l'ame, l'une l'entendement, l'autre l'imagination, l'autre la mémoire. Or, pour cognoistre ces deux naturels, le sien et celuy de la profession et train de vie, ce qui a esté dict des temperamens divers, des parties et facultés in ternes y servira beaucoup. Ayant sceu ces deux naturels, les faut confronter ensemble,pour voir s'ils se pourront bien joindre et durer ensemble, car il faut qu'ils s'accordent. Si l'on a à contester avec son naturel, et le forcer pour le service et acquit de la fonction et charge que l'on prend, ou, au rebours, si pour suyvre son naturel soit de gré et volonté, ou que par force et insensiblement il nous entraisne, l'on vient à faillir ou heurter son debvoir, quel desordre ! Où sera l'equalité? la bienséance? Si quidquam décorum, nihil profecto magis quam œquabilitas vitœ universœ, et singularum actionum,

(l) Pour disposer d'eux, de leur vie entière, il est très peu d'hommes qui délibèrent avec maturité; lesautres, comme s'ils étaient sur un fleuve, se laissent emporter au cours do l'eau. Sên. Ep. XXIH.

(-2) Ko pas tendre vers un but qu'on ne peut atteindre. Cic. de Offic.,\iv.\, c. 31.

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