CHAPITRE V
Estudierà la vraye pieté.
Les préparatifs faicts et les deux fondemens jettes, il est temps de bastir et dresser les reigles de sagesse, dont la première et plus noble regarde la religion et service de Dieu. La pieté tient le premier lieu au rang de nos debvoirs, et est chose de très grand poids, en laquelle il est dangereux et très facile de se mescompteret faillir. Il est besoing d'avoir advis, et sçavoir comment celuy qui estudie à la sagesse s'y doibt gouverner : ce que nous allons faire après
(1) S'il est quelque chose de bienséant , rien ne l'est sûrement davantage qu'une vie toujours la même , et qui ne se dément par aucune action. Or, comment conserver une telle uniformité de vie, si vous quittez votre caractère pour prendre celui d'autrui? Cic. de Offtc, liv. I,c. 30.
(2) Tu ne diras et ne feras rien sans l'aveu de Minerve.
Hor., Art. poet. v. 385.
(3) Rien ne convient plus à chacun que ce qui est dans son caractère : -> II ne faut , dans aucun cas, rien faire qui soit contre le caractère général de l'homme ; mais, cela observé, nous pouvons suivre notre caractère particulier. Cic. de Offic., liv. I, c. 31, n. 113.— Id. ibid. n. 110.
(4) plat, de In Rtpvb., liv. X.
Moral.
avoir un peu discouru de Testât et succès des religions au monde, remettant le surplus à ce que j'en ai dict en mes trois vérités.
C'est premièrement chose effroyable de la grande diversité des religions qui a esté et est au monde, et encores plus de l'estrangeté d'aucunes, si fantasque et exorbitante que c'est merveille que l'entendement humain aye peu estre si fort abesty et enyvré d'impostures : car il semble qu'il n'y a rien au monde haut et bas qui n'aye esté déifié en quelque lieu, et qui n'aye trouvé place pour y estre adoré.
* Elles conviennent toutes en plusieurs choses; aussi ont-elles prinsnaissancepresque en mesme climat et air, la Palestine et l'Arabie qui se touchent (j'entends les plus célèbres et fameuses maistresses des autres), ont leurs principes et fondemens presque pareils, la créance d'un Dieu autheur de toutes choses, de sa providence et amours envers le genre humain, immortalité de Pâme, loyer aux bons, chastiment aux meschans après ceste vie, certaine profession ex terne de prier, invoquer, honorer et servir Dieu. Pour se faire valoir et recevoir, elles allèguent et fournissent, soit de faict et en vérité, comme les vrayes, ou par imposture et beau semblant, des révélations, apparitions, prophéties, miracles, prodiges, sacrés mystères, saincts. Toutes ont leur origine et commencement petit, foible, humble ; mais peu à peu par une suite et acclamation contagieuse des peuples, avec des fictions mises en avant, ontprins pied, et se sont authorisées, tellement que toutes sont tenues avec affirmation et dévotion, voire les plus absurdes. Toutes tiennent et enseignent queDieus'appaise, se tleschit et gaigne par prières, presens, vœux et promesses, festes, encens. Toutes croient que le principal et plus plaisant service à Dieu et puissant moyen de l'appaiser et practiquer sa bonne grâce, c'est se donner de la peine, se tailler, imposer et charger de force besongne difficile et douloureuse, tesmoin par tout le monde et en toutes les religions, et encore plus aux fausses qu'aux vrayes, au mahometisme
* Variante. Elles conviennent toutes en p.usieurs choses, ont presque mesmes principes et fondemens, s'accordent en la thèse, tiennent mesme progrès et marchent de mesme pied : aussi ont-elles toutes prins naissance presque en mesme climat et air ; toutes trouvent et fournissent miracles, prodiges, oracles, mystères sacrés, saincts prophètes, Testes, certains articles de foy et créance nécessaires au salut.
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
qu'au christianisme, tant d'ordres, compagnies, hermitages et cont'rairies destinées à certains et divers exercices fort pénibles et de profession estroite, jusques à se deschirer et descoupper leurs corps, et pensent par-là mériter beaucoup plus que le commun des autres, qui ne trempent en ces afflictions et tourmens comme eux, et tous les jours s'en dressent de nouvelles -, et jamais la nature humaine ne cessera, et ne verra la lin d'inventer des moyens de se donner de la peine et du tourment : ce qui vient de l'opinion que Dieu prend plaisir et se plaist au tourment et deffaite de ses créatures, laquelle opinion est fondamentale des sacrifices, qui ont esté universels partout le monde, avant la naissance de la chrestienté, et exercés non seulement sur les bestes innocentes, que l'onmassacroit avec effusion de leur sang, pour un précieux présent à la Divinité, mais (chose estrange de l'yvresse du genre humain) sur les enfans, petits, innocens, et les hommes faits, tant criminels que gens de bien ; coustume practiquée avec grande religion par toutes nations : Getes, qui entre autres cérémonies et sacrifices depeschent vers leur dieu Zamolxis, de cinq en cinq ans, un homme d'entre eux pour le requérir des choses nécessaires. Et pour ce qu'il faut que ce soit un qui meure tout à l'instant, et qu'ils l'exposent à la mort d'une certaine façon douteuse, qui est de le lancer sur les poinctes de trois javelines droites, il advient qu'ils en depeschent plusieurs de rang, jusques à ce qu'il vienne un qui s'enferre en lieu mortel et expire soudain, estimant cestuy là estre propre et favorisé, les autres non : Perses, tesmoin le fait d'Amestris, mère de Xerxès1, qui en un coup enterra tous vifs quatorze jouvenceaux des meilleurs maisons, selon la religion du pais : anciens Gaulois, Carthaginois, qui immoloient à Saturne leurs enfans, prcsens pères et mères : Lacedemoniens, qui mignardoient leur Diane en faisant fouetter des jeunes garçons en sa faveur, souvent jusques à la mort2: Grecs, tesmoin le sacrifice d'Iphigenia : Romains, tesmoins les deux Decies. Quœ fuit ianta iniquitas Deorum ut placari pop. Rom. non passent, nisi taies viri occidissent 3 ;
(i) Femme et non mère de Xerxès.
(-2) Plut. Dits notables des Lacedemoniens.
(5) Comment les dieux, se montrèrent-ils assez injustes pour ne vouloir pas pardonner au peuple romain , si de tels hommes ne périssaient ÎCic. DeNatur. Dcor.,\i\. III, c. C.
Mahometans, qui se balaffrent le visage, l'estomach, les membres, pour gratifier leur prophète : les Indes nouvelles, orientales et occidentales, et au Themistitan, cimentant leurs idoles de sang d'enfans. Quelle aliénation de sens, penser flatter la Divinité par inhumanité, payer la bonté divine par nostre affliction, et satisfaire à sa justice par cruauté ! justice donc affamée de sang humain, sang innocent, tiré et respandu avec tant de douleurs et tourmens : Ut sicDiiplacentur, quemadmodumne homines quidem sœviunti. D'où peut venir ceste opinion de créance que Dieu prend plaisir au tourment et en la deffaite de ses œuvres et de l'humaine nature? suivant ceste opinion, de quel naturel doit estre Dieu? mais tout cela a esté aboly par le christianisme, comme a esté dit cy-dessus.
Elles ont aussi leurs différences, leurs articles particuliers et séparés, par lesquels elles se distinguent entre elles, et chascune se préfère aux autres, et se confie d'estre la meilleure et plus vraye que les autres, et s'entrereprochent aussi les unes aux autres quelques choses, et par-là s'entrecondamnent et rejettent.
Mais l'on n'est point en doubte ny en peine de sçavoir quelle est la vraye, ayant la chrestienne tant d'advantages et de privilèges si hauts et si authentiques par dessus les autres, et privativement d'icelles. C'est le subject de ma seconde Vérité, où est montré combien toutes les autres demeurent au dessoubs d'elle.
Or, comme elles naissent l'une après l'autre, la plus jeune bastit tousjours sur son aisnée, et prochaine précédente, laquelle elle n'improuve ny ne condamne de fond en comble, autrement elle ne seroit pas ouye et ne pourroit prendre pied 5 mais seulement l'accuse ou d'imperfection ou de son terme finy, et qu'à ceste occasion elle vient pour Iuy succéder et la parfaire, et ainsi la ruine peu à peu, et s'enrichit de ses despouilles *, comme la judaïque, qui a retenu plusieurs choses de la gentile égyptienne, son aisnée, ne pouvant ce peuple Hébreu estre si tost seyré et
(t) Ainsi les dieux seraient apaisés par les actes mêmes qui sont, dans les hommes, un témoignage de cruauté. Sén. apud div. Aug. de Ciu. Dci.Yix. VI, c. 10.
* Variante. Comme la judaïque a fait à la gentile et égyptienne, la chrestienne à la judaïque, la mahometane à la judaïque cl chrestienne ensemble ; mais les vieilles condamnent b"ien tout à faict et entièrement les jeunes, et les tiennent pour ennemies capitales.