LIVRE II, CMAP. V
nettoyé de ses coustumes : la chrestienne bastie sur les vérités et promesses de la judaïque : la mahometane sur toutes les deux, retenant presque toutes les vérités de Jesus-Christ, sauf la première qui est sa divinité, tellement que, pour sauter du judaïsme au mahometisme il faut passer par le christianisme, et se sont trouvés des mahometans qui se sont exposés aux tourmens pour soustenir les vérités chrestiennes, comme un chrestien feroit pour soustenir les vérités du Vieil Testament -, mais les vieilles et aisnées condamnent tout à faict et entièrement les jeunes, et les tiennent pour ennemies capitales.
Toutes les religions ont cela qu'elles sont estranges et horribles au sens commun ; car elles proposent et sont basties et composées de pièces, desquelles les unes semblent au jugement humain basses, indignes et messeantes, dont l'esprit un peu fort et vigoureux s'en mocque, ou bien trop hautes, esclatantes, miraculeuses et mystérieuses, où il ne peut rien cognoistre, dont il s'en offense. Or l'esprit humain n'est capable que des choses médiocres, mesprise et desdaigne les petites, s'estonne et se transit des grandes ; dont n'est de merveille s'il se rend difficile à recevoir du premier coup toute religion, où n'y a rien de médiocre et de commun, et faut qu'ilysoit induitpar quelque occasion. Car s'il est fort, il la desdaigne et l'a en risée -, s'il est foible et superstitieux, il s'enestonne et s'en scandalise : Prœdicamus Jesum cruel fixum, Judœis scandalum, Gentilibus slullitiam1. D'où il advient qu'il y a tant de mescreans et irreligieux, pource qu'ils consultent et escoutent trop leur propre jugement , voulans examiner et juger des affaires de la religion selon leur portée et capacité, et la traitter par leurs outils propres et naturels. Il faut estre simple, obeyssant et débonnaire, pour estre propre à recevoir religion, croire et se maintenir soubs les loix , par révérence et obeyssance, assujettir à l'authorité publique, captivantes intellectum ad obsequium fidei 2.
Mais il estoit requis d'ainsi procéder ; autrement la religion ne seroit pas en respect et en
(1) Nous prêchons Jésus crucifié, qui est un scandale pour les Juifs, une folie pour les Gentils. S. Paix, Ep. I adCorinth., c. 1, v. 23.
(-2) Captivant le jugement même pour le soumettre a la foi. Hp. II «d CoW/»/7., c. X, v. a.
admiration comme elle doibt ; or il faut que comme difficilement, aussi authentiquement et reveremment elle soit receue et jurée : si elle estoit du gousthumain et naturel sans estrangeté, elle seroit bien plus facilement, mais moins reveremment prinse.
Or, estans les religions et créances telles que dict est, estranges aux sens communs, surpassantes de bien loin toute la portée et intelligence humaine, elles ne doibvent ny ne peuvent estre prinses, ny loger chez nous, par moyens naturels et humains (autrement tant de grandes âmes rares et excellentes qu'il y a eu y fussent arrivées ) ; mais il faut qu'elles soient apportées et baillées par révélation extraordinaire et céleste, prinses et receues par inspiration divine, et comme venant du ciel. Ainsi aussi disent tous qu'ils la tiennent et la croyent, et tous usent de ce jargon, que non des hommes, ny d'aucune créature, ains de Dieu.
* Mais, à dire vray, sans rien flatter ny desguiser, il n'en est rien; elles sont, quoy qu'on dise, tenues par mains et moyens humains, ce qui est vray en tout sens des faulses religions, n'estans que pures inventions humaines ou diaboliques-, les vrayes, comme elles ont un autre ressort, aussi sont-elles receues et tenues d'une autre main ; toutesfois il faut distinguer. Quant à la réception, la première et générale publication et installation d'icelles a esté, Domino coopérante , sermonem confirmante sequentibus signis1, divine et miraculeuse; la particulière réception se fait bien tous les jours par voye, mains et moyens humains; la nation , le pais , le lieu donne la religion -, l'on est de celle que le lieu et la compagnie où l'on est né tient-, l'on est circoncis, baptisé, juif ou chrestien avant que l'on sçache que l'on est
* Variante. Mais, à dire vray, sans rien flatter ny desguiser, il n'en est rien; elles sont, quoy qu'on en die, tenues par mains et moyens humains, tesmoin premièrement la manière que les religions ont esté receues au monde et sont encores tous les jours par les particuliers; la nation, le païs, le lieu donnent ia religion ; l'on est de celle que le lieu auquel l'on est né et eslevé lient. Nous sommes circoncis, baptisés, juifs, mahometans, chrestiens, avant que nous sçachionsque nous sommes hommes ; la religion n'est pas de nostre choix et élection, tesmoin après la vie et les mœurs si mal accordantes avec la religion, tesmoin que par occasions humaines et bien légères l'on va contre la teneur de sa religion.
(1) Avec l'aide du Seigneur qui confirmait ensuite sa parole par des miracles.
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
homme; la religion n'est pas de nostre choix et eslection; l'homme sans son sceu est faict juif ou chrestien, à cause qu'il est né dedans la juifverie ou chrestienté; que s'il fust né ailleurs dedans la gentilité ou le mahometisme, il eust esté de mesme gentil ou mahometan. Quant à l'observance, les vrays et bons professeurs d'icelles, outre la profession externe, qui est commune à tous, voire et aux mescroyans, ont le don de Dieu, le tesmoignage du Sainct- Esprit au-dedans, mais c'est chose qui n'est pas commune ny ordinaire, quelque belle mine que l'on tienne, tesmoin la vie et les mœurs si mal accordantes avec la créance, tesmoin que par occasions humaines et bien légères l'on va contre la teneur de sa religion. Si elle tenoit et estoit plantée par une attache divine, chose du monde ne nous en pourroit esbranler, telle attache ne se romproit pas si aysement ; s'il y avoit de la touche et du rayon de la divinité, il paroistroit partout et l'on produiroit des effects qui s'en sentiroient et seroient miraculeux, comme a dict la vérité. Si vous aviez une seule goutte de foy vous remueriez les montagnes. Mais quelle proportion ny convenance entre la persuasion de l'immortalité de l'ame et d'une future recompense si glorieuse et heureuse, ou si malheureuse et angoisseuse , et la vie que l'on mené? La seule appréhension des choses que l'on dict croire si fermement feroit esgarer et perdre le sens ; la seule appréhension et craincte de mourir par justice et en public, ou de quelqu'autre accident honteux et fascheux, a faict perdre le sens à plusieurs et les a jetés à des partis bien estranges ; et qu'est cela au prix de ce que la religion enseigne de l'advenir? Mais seroit-il possible de croire en vérité, espérer ceste immortalité bienheureuse et craindre la mort, passage nécessaire à icelle? craindre et appréhender ceste punition infernale, et vivre comme l'on fait? Ce sont contes, choses plus incompatibles que le feu et l'eau. Ils disent qu'ils le croient; ils se le font accroire qu'ils le croient, et puis ils le veulent faire accroire aux autres, mais il n'en est rien et ne sçavent que c'est que croire; c'est un croire, mais tel que l'Escripture appelle historique, diabolique, mort, informe, inutile, et qui faict plus de mal que de bien. Tels croyans sont de vrays mocqueurs et affrcnteurs, disoit un ancien; et un autre, qu'ils sont d'une part les plus fiers et
glorieux, et d'autre part les plus lasehes et vilains du monde; plus qu'hommes aux articles de leur créance, et pires que pourceaux en leur vie. Certes, si nous nous tenions à Dieu et à nostre religion, je ne dis pas par une grâce et une estreinte divine, comme il faut, mais seulement d'une commune et simple, comme nous croyons une histoire, et nous tenons à nos amis et compagnons, nous les mettrions de beaucoup au-dessus de toute autre chose pour l'infinie bonté qui reluit en eux; pour le moins seroientils en mesme rang que l'honneur, les richesses, les amis. Or, y en a-t-il bien peu qui ne craignent moins de faire contre Dieu et quelque poinct de sa religion que contre son parent, son maistre, son amy, ses moyens. Tout cecy ne heurte point la dignité, netteté et hautesse de la chrestienté, non plus que le fumier ne souille le rayon du soleil qui luit sur luy ; car comme a dict un ancien : Fides non a personis, sed contra1. Mais l'on ne sçauroit trop crier contre les faux hypocrites à qui la vérité en veust tant par exprès et preciput, avec tant de vœ qu'il leur jette et eslance de sa bouche.
Pour sçavoir quelle est la vraye pieté, il faut premièrement la séparer de la faulse, feincte et contrefaicte, affin de n'equivoquer comme la pluspart du monde faict. Il n'y a rien qui face plus belle mine et prenne plus de peine à ressembler la vraye pieté et religion, mais qui lui soit plus contraire et ennemie que la superstition; comme le loup qui ne ressemble pas trop mal le chien, mais est d'un esprit et humeur tout contraire ; et le flatteur qui contrefaict le zélé ami, et n'est rien moins, et la faulse monnoye plus parée que vraye : Gens superstitioni obnoxia, religionibus adversa-. Et est aussi envieuse et jalouse, comme l'amoureuse adultère, qui, par ses petites mignardises, faict semblant de porter plus d'affection et se soucier plus du mary que la vraye espouse, laquelle elle veust rendre odieuse. Or, les notables différences des deux sont que la religion ayme et honore Dieu, met l'homme en paix et en repos et loge en une ame libre, franche et généreuse; la superstition
(1) Il ne faut pas juger de la foi par les personnes, mais, au contraire, des personnes par leur foi. Tert. de Preescriplion. advers. hœret. Voici comme Tertullicn s'exprime : Ex personis probamus fidem, an ex fidc personas ?
(2) Nation adonnée à la superstition, el ennemie des religions. Tac, Uist., liv. V, c. 15.