LIVRE II, CHAP. V
trouble et effarouche l'homme et injurie Dieu, apprenant aie craindre avec horreur et effroy, se cacher et s'enfuir de luy s'il estoit possible; c'est maladie d'ame foible, vile et paoureuse: Superstitio error insanus, amandos timet, quos colit violai. — Morbus pusilli animi l. — Qui superstitione imbutus est quietus esse nusquam potest. Varro ait Deum a religioso vereri, a superstitioso limeri*. Parlons de tous les deux à part.
Le superstitieux ne laisse vivre en paix ny Dieu, ny les hommes ; il appréhende Dieu chagrin, despiteux, difficile à contenter, facile à se courroucer, long à s'appaiser, et examinant nos actions à la façon humaine d'un juge bien severe, espiant et nous guettant au pas \ ce qu'il tesmoigne assez par ses façons de le servir, qui est tout de mesme. Il tremble de peur, il ne peust bien se fier ny s'asseurer, craignant n'avoir jamais assez bien faict et avoir obmis quelque chose, pour laquelle obmission tout peut-estre ne vaudra rien; il doute si Dieu est bien content, se met en peine de le flatter pour l'appaiser et le gagner, l'importune de prières, vœux, offrandes, se feint des miracles, aysement croit et reçoit les supposés par autres, prend pour soy et interprète toutes choses encores que purement naturelles, comme expressément faictes et envoyées de Dieu, mord et court à tout ce que l'on dict, comme un homme fort soucieux : Duo superstitionis propria, nimius timor, nimius cultus*. Qu'est-ce tout cela, sinon en se donnant force peine, vilement, sordidement et indignement agir avec Dieu, et plus mécaniquement que l'on ne feroit avec un homme d'honneur ; généralement toute superstition et faute en religion vient de ce que l'on n'estime pas assez Dieu; nous le rappelions et ravalions à nous, nous jugeons de lui selon nous, nous l'affublons de nos humeurs : quel blasphème !
(1) La superstition, cette folle erreur, craint ceux qu'elle devrait aimer, tourmente ceux qu'elle aime. — C'est la maladie d'un esprit pusillanime. Sé.n. Ep. CXXIII; — de Clément. , liv.H, c. 5.
(2) Il n'a pas un instant de calme, celui dont la superstition s'est emparée. Varron dit que l'homme religieux respecte Dieu, que le superstitieux le redoute. Cic. de Finib. bon. et mal. liv. I, n. 60.
(5) Deux choses caractérisent la superstition : une trop grande crainte, une dévotion excessive. Jlste-Lipse, A'ow ad prtîuum ub. Politicorum , c. ".
Or, ce vice et maladie nous est quasi comme naturelle, et y avons tous quelque inclination. Plutarque déplore l'infirmité humaine, qui ne sçait jamais tenir mesure et demeurer ferme sur ses pieds, car elle penche et dégénère ou en superstition et vanité, ou en mespris et nonchalance des choses divines. Nous ressemblons au mal-advisé mary, coiffé de quelque vilaine rusée, avec laquelle il faict plus à cause de ses mignotises et artifices qu'avec son honneste espouse qui l'honore et le sert avec une pudeur simple et naïfve : ainsi nous plaist plus la superstition que la religion.
Elle est aussi populaire, vient de foiblesse d'ame , d'ignorance ou mescognoissance de Dieu bien grossière, dont elle se trouve plus volontiers aux enfans, femmes, vieillards, malades, assaillis et battus de quelque violent accident, bref aux Barbares : Inclinant nalura ad superstitionem Barbari1. C'est d'elle donc, et non de la vraye religion qu'il est vray, ce que l'on dict après Platon, que la foiblesse et lascheté des hommes a introduict et faict valoir la religion , dont les enfans, femmes et vieillards seroyent plus susceptibles de religion, plus scrupuleux et devotieux -, ce seroit faire tort à la vraye religion que luy donner une si chetive cause et origine.
Outre ces semences et inclinations naturelles à la superstition, plusieurs lui tiennent la main et la favorisent pour le gain et proffit grand qu'ils en tirent. Les grands aussi et puissans, encores qu'ils sçachent ce qui en est, ne la veulent troubler ny empescher, sçachant que c'est un outil très propre pour mener un peuple, d'où il advient que non seulement ils fomentent et reschauffent celle qui est desjà en nature, mais encores, quand il est besoing, ils en forgent et inventent de nouvelles, comme Scipion, Sertorius, Sylla et autres :
Qui faciunt animos humiles formidine Divum , Depressosque premunt ad terrain3.. .
Nulla res mullitudinem efficacius régit, quant superstitio*.
(1) Les Barbares sont naturellement portés à la superstition. Plut. Vie de Sertorius.
(2) Qui avilissent les âmes, en leur inspirant l'effroi des Dieux, qui les retiennent ainsi dans une basse abjection. Lrc. de Rerum naturû, liv. VI, v. 51.
(5) pour régir la multitude, rien de plus efficace que la superstition, olim.-cukt., liv. iv, c. 10.
DE LÀ SAGESSE, PAR CHARRON
Or, quittans ceste orde et vilaine superstition (que je veux estre abominée par celuy que je désire icyduire et instruire à la sagesse), apprenons et guidons-nous à la vraye religion et pieté, de laquelle je veux donner icy quelques traits et pourtraits, comme petites lumières. Mais avant y entrer je veux dire cecy en gênerai, et comme par préface, que de tant de diverses religions et manières de servir Dieu, qui sont ou peuvent estre au monde, celles semblent estre plus nobles et avoir plus d'apparence de vérité, lesquelles sans grande operation externe et corporelle retirent l'ame au dedans et l'eslevent par pure contemplation, à admirer et adorer la grandeur et majesté immense de la première cause de toutes choses et l'Estre des estres, sans grande déclaration ou détermination d'icelle^ou prescription de son service ; ains la recognoissent indéfiniment estre la bonté, perfection et infinité du tout incompréhensible et incognoissable, comme enseignent les Pythagoriciens et les plus insignes philosophes*. C'est s'approcher de la religion des anges et bien practiquer le mot du Fils de Dieu, adorer en esprit et en vérité, et que Dieu demande tels adorateurs comme les meilleurs. En l'autre bout et extrémité sont ceux qui veulent avoir une Deité visible et perceptible par les sens, lequel erreur vilain et grossier a trompé presque tout le monde, et Israël au désert se faisant un veau; et de ceux-là, ceux qui ont choisy le soleil pour dieu semblent avoir plus de raison que tous autres, à cause de sa grandeur, beauté, vertu esclatante et incogneue, et certes digne, voire qui force tout le monde en admiration et révérence de soy ; l'œil ne voit rien de pareil en l'univers , ny d'approchant ; il est un, seul et sans compagnon. La chrestienté comme au milieu a bien le tout tempéré, le sensible et externe avec l'insensible et interne, servant Dieu d'esprit et de corps et s'accommodant aux grands et aux petits, dont est mieux establie et plus durable. Mais en
* Variante. De tous ceux qui n'ont voulu se contenter de la créance spirituelle et interne, et de l'action de l'ame, mais encores ont voulu voir et avoir une divinité visible et aucunement perceptible par les sens du corps, ceux qui ont choisi le soleil pour Dieu semblent avoir plus de raison que tous autres, à cause de sa grandeur, beauté, vertu esclatante et incogneue , et certes digne , voire qui force tout le monde en admiration et révérence de soy ; l'œil ne voit rien de pareil en l'univers, ny d'approchant.
icelle mesme, comme il y a diversité et des degrés d'ames, de suffisance et capacité de grâce divine, aussi y a-t-il de manières de servir Dieu. Les plus relevés et parfaicts tirent plus à la première manière plus spirituelle et contemplative, et moins externe, les moindres et imparfaicts, quasi sub pœdagogo, demeurent en l'autre de laict externe et populaire.
La religion est en la cognoissance de Dieu et de soy-mesme (car c'est une action relative entre les deux ) ; son office est d'eslever Dieu au plus haut de tout son effort et baisser l'homme au plus bas, l'abbattre comme perdu, et puis lui fournir des moyens de se relever, lui faire sentir sa misère et son rien, afin qu'en Dieu seul il mette sa confiance et son tout.
L'office de religion est nous lier avec l'autheur et principe de tout bien, reunir et consolider Thomme à sa première cause, comme à sa racine, en laquelle, tant qu'il demeure ferme et fiché, il se conserve à sa perfection ; au contraire quand il s'en sépare il seiche aussitost sur le pied.
La fin et l'effect de la religion est de rendre fidellement tout l'honneur et la gloire à Dieu, et tout le proffit à l'homme ; tous biens reviennent à ces deux choses. Le proffit, qui est un amendement et un bien essentiel et interne, est deu à l'homme vuide, nécessiteux, et de tous poincts misérable; la gloire, qui est un ornement accessoire et externe, est deu à Dieu seul, qui est la perfection et la plénitude de tous biens, auquel rien ne peut estre adjousté : Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus l.
Suyvant ce dessus, nostre instruction à la pieté est premièrement d'apprendre à cognoistre Dieu; car de la cognoissance des choses procède l'honneur que nous leur portons. Il faut donc premièrement que nous croyons qu'il est, qu'il a créé le monde par sa puissance, bonté, sagesse, que par elle-mesme il le gouverne ; que sa providence veille sur toutes choses, voire les plus petites ; que tout ce qu'il nous envoyé est pour nostre bien, et que nostre mal ne vient que de nous. Si nous estimions maux les fortunes qu'il nous envoyé, nous blasphémerions contre luy, pource que naturellement nous honorons qui bien nous faict et
(1) Gloire à Dieu dans les deux, et paix aux hommes sur la terre, s. Luc, Evang., c. 2, v. 14.