LIVRE II, CHAP. V
hayssons qui nous faict mal. Il nous faut donc résoudre de lui obeyr et prendre en gré tout ce qui vient de sa main, nouscommestreet soubsmettre à luy.
Il faut puis après l'honorer; la plus belle et saincte faconde ce faire est premièrement de lever nos esprits de toute charnelle, terrienne et corruptible imagination ; et par les plus chastes, hautes et sainctes conceptions, nous exercer en la contemplation de la Divinité; et après que nous l'aurons ornée de tous les noms et louanges les plus magnifiques et excellens que nostre esprit se peut imaginer, nous recognoissions que nous ne luy avons encores rien présenté digne de luy ; mais que la faute est en nostre impuissance et foiblesse, qui ne peut rien concevoir de plus haut ; Dieu est le dernier effort de nostre imagination vers la perfection, chascun en amplifiant l'idée suy vant sa capacité, et, pour mieux dire, Dieu est infiniment par-dessus tous nos derniers et plus hauts efforts et imaginations de perfection.
Il faut après le servir de cueur et d'esprit, c'est le service qui respond à son naturel : Deus spiritus est ;
Si Deus est animus...
... Sit tibi pura mente colendus1.
c'est celuy qu'il demande et qui luy agrée : Pater taies quœrit adoratorcs- ; l'offrande plaisante à sa majesté, c'est un cueur net, franc et humilié : Sacrificium Deo spiritus* ; une ame et une vie innocente : Optimus animus, puleherrimus Deicultus*; rcligiosissimus cultus imitarï6 ; unicus Dei cultus non esse malumG; l'homme sage est un vray sacrificateur du grand Dieu, son esprit est son temple, son ame est en son image, ses affections sont les offrandes, son plus grand et solennel sacrifice,
(1) Dieu est un esprit... Puisqu'il est un esprit, tu ne peux lui rendre hommage qu'avec une âme pure. Caton.
(2) Ce sont là les seuls adorateurs que Dieu veut avoir. S. Jean , Evang., c. IV, v. 25.
(3) C'est l'esprit qu'il faut offrir à Dieu en sacrifice. Psaume, liv. V, l.
(4) Un excellent cœur, voilà pour Dieu le plus agréable hommage. Ses.
(5) La meilleure maniera de l'adorer est de l'imiter. Lactant., liv. V, c. 10, in fine.
(G) L'unique culte que Dieu demande, c'est que l'on s'abstienne du mal. Mène. Trimeg.
c'est l'imiter, le servir et l'implorer"; c'est au grand à donner, et au petit à demander : Beatius dare quam aecipere l.
Ne faut toutesfois mespriser et desdaigner le service extérieur et public, auquel il se faut trouver et assister avec les autres, et observer les cérémonies ordonnées et accoustumées avec modération, sans vanité, sans ambition ou hypocrisie, sans luxe ny avarice, et tousjours avec ceste pensée , que Dieu veut estre servi d'esprit, et que ce qui se faict au dehors est plus pour nous que pour Dieu, pour l'unité et édification humaine que pour la vérité divine : Quœ potius ad morem quam ad rem pertinent 2.
Nos vœux et prières à Dieu doyvent estre toutes reiglées et subjectes à sa volonté ; nous ne devons rien désirer ny demander que suyvant ce qu'il a ordonné, ayant tousjours pour nostre refrain : Fiat voluntas tua*. Demander chose contre sa providence est vouloir corrompre le juge et gouverneur du monde ; le penser flatter et gaigner par presens et promesses, c'est l'injurier ; Dieu ne désire pas nos biens, aussi n'en avons-nous point, à vray dire, tout est à luy : Non accipiam de domo tua vitulos*, etc., meus est enim orbis terrœ etplenitudo e/wss, mais seulement que nous nous rendions dignes des siens, et ne demande pas que nous luy donnions, mais que nous lui demandions et prenions. Aussi est-ce à luy à donner comme grand, et à l'homme petit et nécessiteux à demander et à prendre; luy vouloir prescrire ce qu'il nous faut ou nous voulons, c'est s'exposer à l'inconvénient de Midas, mais ce qui luy plaist et sçait nous estre salutaire.
Bref il faut penser, parler et agir avec Dieu, comme tout le monde nous entendant, vivre et converser avec le monde, comme Dieu le voyant.
* Variante. Au rebours de luy penser donner, tout est à luy ; il luy faut demander et l'implorer ; c'est au grand à donner et au petit à demander : bcatius dare quam aecipere.
(1) Il est plus doux de donner que de recevoir. Act. Apost.', c. 20, v. 55.
(2) Et cela , plutôt pour suivre la coutume que pour nous procurer un avantage particulier. S. Aie. de Civit. Dei,liv. VI, c. 10 , et dans Sén.
(3) Que ta volonté soit faite. S. Mat. Evang., c. VI, v. 10.
[i) Je n'ai que faire des veaux de vos étables. Psalm. XLIX, v. 9.
(•'-) Car le monde et tout ce qu'il contient est à moi. Ibid,
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
Ce n'est pas respecter et honorer le nom de Dieu comme il faut, mais plustost le violer que de le mesler en toutes nos actions et parolles, légèrement et promiscuëment, comme par exclamation ou par coustume, ou sans y penser, ou bien tumultuairement et en passant ; il faut rarement et sobrement, mais sérieusement, avec pudeur, craincte et révérence, parler de Dieu et de ses œuvres, et n'entreprendre jamais d'en juger.
Voylà sommairement pour la pieté, laquelle doibt estre en première recommandation, contemplant tousjours Dieu d'une ame franche, alegre et filiale, non effarouchée ny troublée, comme les superstitieux.* Pour les particularités tant de la créance qu'observance, il se faut tenir à la chrestienne comme la vraye, plus riche, plus relevée, plus honorable à Dieu, profitable et consolative à l'homme, ainsi qu'avons monstre en nostre seconde vérité et en icelle demeurant ; il faut d'une douce soubmission et obeyssance s'en remettre et arrester à ce que l'Église catholique a de tout temps universellement tenu et tient, sans disputer et s'embrouiller en nouveauté ou opinion triée et particulière pour les raisons desduites en nostre troisiesme vérité, spécialement es premier et dernier chapitres, qui suffiront à celui qui ne pourra ou ne voudra lire tout le livre.
Seulement ay-je icy à donner un advis nécessaire à celui qui prétend à la sagesse, qui est de ne séparer la pieté de la vraye preud'hommie, de laquelle nous avons parlé cydessus, se contentant de l'une, moins encores les confondre et mesler ensemble ; ce sont deux choses bien distinctes et qui ont leurs ressorts divers, que la pieté et probité, la religion et la preud'hommie, la dévotion et la conscience; je les veux toutes deux joinctesen celuy que j'instruis icy, comme aussi l'une sans l'autre ne peut estre entière et parfaite , mais non pas confuses. Voicy deux escueils dont il se faut garder, et peu s'en sauvent, les séparer se con-
* Var imite. Pour les particularités, tant de la créance qu'observance, il faut d'une douce soubmission et obeyssance s'en remettre et arrester entièrement à ce que l'Eglise en a de tout icmps et universellement tenu et lient, sans disputer et s'embrouiller en aucune nouveauté ou opinion triée et particulière, pour les raisons desduites es premier et dernier chapitres de nostre troisiesme vérité, qui suffiront a celuy qui ne pourra ou voudra lire tout le livre.
tentant de l'une, les confondre et mesler, tellement que l'une soit le ressort de l'autre.
Les premiers qui les séparent, et n'en ont qu'une, sont de deux sortes, car les uns s'adonnent totalement au culte et service de Dieu, ne se souciant gueres de la vraye vertu et preud'hommie, de laquelle ils n'ont aucun goust, vice remarqué comme naturel aux juifs spécialement (race superstitieuse sur toutes et à cause de ce odieuse à toutes), fort descrié par leurs prophètes et puis par le Messie, qui leur reprochent que de leur temple et cérémonies ils en faisoient une caverne de larrons , couverture et excuse de plusieurs meschancetés, lesquelles ils ne sentoient, tant ils estoient affublés et coiffés de ceste dévotion externe, en laquelle mettans toute leur confiance pensoient estre quittes de tout debvoir, voire s'en rendoient plus hardis à mal faire. Plusieurs sont touchés de cest esprit féminin et populaire, attentifs de tout à ces petits exercices d'externe dévotion , qui ■ pour cela n'en valent mieux, dont est venu le proverbe ange en l'église, diable en la maison. Ils prestent la mine et le dehors à Dieu, à la pharisaïque, sepulchres et murailles blanchies : Populus hic labiis me honorât, cor eorum longe a me1, voire ils font pieté couverture d'impiété ; ils en font, comme l'on dict, mestier et marchandise, et allèguent leurs offices de dévotion en atténuation ou compensation de leurs vices et dissolutions ; les autres au rebours ne font estât que de la vertu et preud'hommie, se soucient peu de ce qui est de la religion, faute d'aucuns philosophes, et qui se peust trouver en des atheistes.
Ce sont deux extrémités vicieuses ; qui l'est plus ou moins et sçavoir qui vaut mieux, religion ou preud'hommie, je ne veux traicter ceste question : seulement je diray, pour les comparer hors de là en trois poincts, que la première est bien plus facile et aysée, de plus grande monstre et parade, des esprits simples et populaires ; la seconde est d'exploict beaucoup plus difficile et laborieux, qui a moins de monstre, et est des esprits forts et généreux.
* Je viens aux autres qui ne différent gueres
(1) Ce peuple m'honore des lèvres , mais son cœur est loin de moi. S. mat., Evang., c. 15, v. 8.
* Var imite. Je viens aux autres qui confondent et gaslent lout , et ainsi n'ont ny vraye religion, ny vraye preud'Uoimnie ,