LIVRE il, CHAP. V
de ces premiers, qui ne se soucient que de religion. Us pervertissent tout ordre et brouillent tout, confondans la preud'hommie, la religion, la grâce de Dieu ( comme a esté dict cy-dessus), dont ils n'ont ny vraye preud'hommie ny vraye religion, ny par conséquent la grâce de Dieu, comme ils pensent, gens tant contens d'eux mesmes, et si prompts à censurer et condamner les autres : Qui confidunt in se et aspernantur alios1. Ils pensent que la religion soit une généralité de tout bien et de toute vertu, que toutes vertus soyent comprinses en elle et luy soyent subalternes, dont ne recognoissent autre vertu ny preud'bommie que celle qui se remue par le ressort de religion. Or c'est au rebours, car la religion, qui est postérieure, est une vertu spéciale et particulière, distincte de toutes les autres vertus, qui peust estre sans elles et sans probité, comme a esté dict des pharisiens, religieux et meschans; et elles sans religion comme en plusieurs philosophes, bons et vertueux, toutesfois irreligieux. Elle est aussi, comme enseigne toute la théologie, vertu morale, humaine, pièce appartenante à la justice, l'une des quatre vertus cardinales, laquelle nous enseigne en gênerai de rendre à chascun ce qui lui appartient, gardant à chascun son rang. Or Dieu estant par dessus tous, l'autheur et maistre universel, il luy faut rendre tout souverain honneur, service, obéissance, et c'est religion, subalterne et l'hypothèse de justice, qui est la thèse universelle plus ancienne et naturelle. Ceux-cy veulent au rebours que l'on soit religieux avant preud'homme, et que la religion qui s'acquiert et s'apprend au dehors, ex auditu, quomodo credent sine prœdicante1*, engendre la preud'hommie , laquelle nous avons montré devoir ressortir de nature, loy
«t de faict ne différent gueres des premiers, qui ne se soucient que de religion ; ce sont ceux qui veulent que la probité suyveet serve à la religion, et ne recognoissent autre preud'hommie que celle qui se remue par le ressort de la religion. Or, outre que telle preud'hommie n'est vraye, n'agissant par le bon ressort de nature, mais accidentale et inégale, selon qu'a esté dict au long cy-dessus ; encores est-elle bien dangereuse, produisant quelquesrois de très vilains et scandaleux elfects (comme l'expérience l'a de tout temps faict sentir), sous beaux et spécieux prétextes de pieté.
(i) Qui ne mettent leur confiance qu'en eux et méprisent les autres. S. Lie, Êvang., c. 18, v. 9.
(2) par les oreilles... car comment croire, si l'on ne prêche? S. Pau, , aux Romains, c. 10, v. 14.
Moral,
et lumière que Dieu a mis au dedans de nous dès notre origine, c'est un ordre renversé. Ils veulent que l'on soit homme de bien, à cause qu'il y a un paradis et un enfer; dont s'ils ne craignoyent Dieu et d'estre damnés (car c'est souvent leur jargon), ils feroyent de belles besongnes. 0 chetive et misérable preud'hommie ! quel gré te faut-il sçavoir de ce que tu fais? couarde et lasche innocence, quœ nisi metu non placet*lTu te gardes d'estre meschant, car tu n'oses et crains d'estre battu, et desjà en cela es-tu meschant.
Odcrunt peccare niali formidinepœnœ3.
Or je veux que tu l'oses, mais que tu ne veuilles quand tu n'en serois jamais tancé ; je veux que tu sois homme de bien, quand bien tu ne debvrois jamais aller en paradis, mais pource que la nature, la raison, c'est-à-dire Dieu le veust, pource que la loi et la police générale du monde, d'où tu es une pièce, le requiert ainsi, et tu ne peux consentir d'estre autre que tu n'ailles contre toy-mesme, ton estre , ta fin. Certes telle preud'hommie causée par l'esprit de religion, outre qu'elle n'est vraye et essentielle, n'agissant par le bon ressort autheur de nature3, mais accidentale ; encores est-elle très dangereuse , produisant quelques fois de très vilains et scandaleux effects (comme l'expérience l'a de tout temps fait sentir) sous beaux et spécieux prétextes de pieté. Quelles exécrables meschancetés n'a produit le zèle de religion? Mais se trouve-t-il autre subject ou occasion au monde qui en aye peu produire de pareilles? Il n'appartient qu'à ce grand et noble subject de causer les plus grands et insignes effects.
Tantum religio potnit suadere malorum...
Quœ peperit sœpe scelerosa atque impia facta *,
(1) Qui, sans la crainte, ne trouverait point de prosélytes. Sén. Kat. Quœst., c. 42; in fine.
(2) Ils se gardent de mal faire, mais par la crainte du châtiment. Ilor.. liv. I, Ep. XVI, v. 52. Il y a dans Horace :
Oderunt peccare boni virtutis amore; Tu nihil admittes in te, formidinc pœnœ.
(3) Voy. ci-dessus c. 5, art. 5 et 4; voy. aussi la deuxième vérité, c. 1 , art. 2.
(i) Tant! la religion à pu conseiller tant de crimes!... Tant elle a produit d'actions scélérates et impies ! Llckèce, liv. I , v. 102. — ïbid. v. 83.
DE LÀ SAGESSE, PAR CHARRON
N'aymcr point, regarder d'un mauvais œil, comme un monstre, celui qui est d'autre opinion que la leur, penser estre contaminé de parler ou hanter avec luy, c'est la plus douce et la plus molle action de ces gens-, qui est homme de hien par scrupule et hride religieuse, gardez-vous en, et ne l'estimez gueres; et qui a religion sans preud'hommie, je ne le veux pas dire plus meschant, mais hien plus dangereux que celuy qui n'a ny l'un ny l'autre. Omnis qui interficiet vos putabit seobsequium prœstare Deo1. Ce n'est pas que la religion enseigne ou favorise aucunement le mal, comme aucuns ou trop sottement, ou trop malicieusement voudroyent ohjecter et tirer de ces propos ; car la plus ah.surde et la plus faulse mesme ne le fait pas; mais cela vient que n'ayant aucun goust ny image ou conception de preud'hommie qu'à la suite et pour le service de la religion , et pensant qu'estre homme de hien n'est autre qu'estre soigneux d'avancer et faire valoir sa religion, croyent que toute chose, quelle qu'elle soit, trahison, perfidie, sédition, rehellion et toute offense à quiconque soit, est non seulement loisible et permise, colorée du zèle et soin de religion, mais encores louable, méritoire et canonisahle, si elle sert au progrès et advancement de la religion et reculement de ses adversaires. Les Juifs estoient impies et cruels à leurs parens, iniques à leur prochain, ne prestans ny payans leurs debtes, à cause qu'ils donnoient au temple; pensoient estre quittes de tous dehvoirs et renvoyoient tout le monde, en disant Corban^.
* Je veux donc (pour finir tout ce propos)
(!) Quiconque vous tuera croira faire une chose agréable à Dieu. S. Jean, Evang.,c. 1G, v. 2.
(-2) En arabe, offrande, oblaiion, espèce d'aumône pour expier ses péchés.
* Variante. Or voicy, pour achever ce propos, ce que je veux et requiers en mon sage, une vraie preud'bommie et une vraye pieté, joinclcs et mariées ensemble; que chascunc subsiste et se souslienne de soy-mesme, sans l'ayde de l'autre, et agisse par son propre ressort. Je veux que, sans paradis et enfer, l'on soit homme de bien ; ces mots me sont horribles et abominables : « Si j'e n'eslois chreslien , si je ne craignois Dieu, et d'estre damné, je ferois ou ne ferois cela. » 0 chetif et misérable '. quel gré te faut-il sçavoir de tout ce que tu fais? Tu n'es méchant, car lu n'oses, et crains d'estre battu; je veux que lu oses, mais que tu ne veuilles, quand bien scrois asseuré tic n'en estre jamais lansé ; tu fais l'homme de bien aflm que l'on te paye, cl l'on t'en dise grand inercy ; je veux
en mon sage une vraye preud'hommie et une vraye pieté jointes et mariées ensemble, et toutes deux complettes et couronnées de la grâce de Dieu, laquelle il ne refuse à aucun qui la demande : Deus dut spiritum bonum omnibus pelc?itibus ewm1, comme a esté dict av. préface, art. xiv.