CHAPITRE VI
Régler ses désirs et plaisirs.
C'est un grand office de sagesse, sçavoir bien modérer et régler ses désirs et plaisirs ; car d'y renoncer du tout, tant s'en faut que je le requière en mon sage, que je tiens ceste opinion non-seulement fantasque, mais encores vitieuse et desnaturée. II faut donc premièrement réfuter ceste opinion, qui extermine et condamne totalement les voluptés, et puis apprendre comment il s'y faut gouverner.
C'est une opinion plausible et estudiée par ceux qui veulent faire les entendus et professeurs de singulière saincteté que mespriser et fouler aux pieds généralement toutes sortes de plaisirs et toute culture du corps, retirant l'esprit à soy sans avoir commerce avec le corps, l'eslevant aux choses hautes, et ainsi passer
que lu le sois quand l'on n'en debvroit jamais rien sçavoir : je veux que lu sois homme de bien, pource que nature el la raison (c'est Dieu) le veust : l'ordre et la police générale du monde, dont tu es une pièce, le requiert ainsi, pource que tu ne peux consentir cslre aulre, que lu n'ailles contre toymesme, ton estre, ton bien , ta fin ; et puis en advienne ce qu'il pourra. Je veux aussi la pieté cl la religion, non qui fasse, cause ou engendre la preud'hommie j;"i née en loy, et avec toy plantée de nature, mais qui l'approuve, l'authorise et la couronne. La religion est postérieure à la preud'hommie; c'est aussi chose apprinse, receue par l'ouye, fides ex auditu el per verbum Dei, par révélation et instruction, et ainsi ne la peust pas causer. Ce serait plustost la preud'hommie qui debvroit causer et engendrer la religion ; car elle est première, plus ancienne et naturelle ; laquelle nous enseigne qu'il faut rendre à un chascun ce qui lui appartient, gardant à chascun son rang. Or Dieu est par dessus tous, l'aulheur el le maisirc universel; et les théologiens mettent la religion entre les parties de justice, vertu et pièce de preud'hommie. Ceuxlà donc pervertissent tout ordre qui font suyvre et servir la probité à la religion.
Ce morceau, l'un des plus forlemcnl penses, et de» mieux éerilsde lout l'ouvrage, a été retranché diras les éditions de iTn^, et années suivantes, faites à Pari.- et Rouen , sous les jeux de la Sorbonne el du Parlement. ( Amimiv DlVAI.. )
(l) Dieu donne le bon esprit à tous ceux qui lo lui demandent, s. Lie, Êvançj. c. il , v. 15.