‹ Choix de moralistes françaisChapitre 158 sur 509 · LIVRE II, CIIAP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CIIAP. VI

ceste vie comme insensiblement, sans la gouster ou y estre attentif. A ces gens ceste phrase ordinaire de passer le temps convient fort bien ; car il leur semble que c'est très bien user et employer ceste vie que de la couler et passer, et comme se desrober et eschapper à elle, comme si c'estoit chose misérable, onéreuse et fascheuse ; veulent glisser et gauchir au monde, tellement que non-seulement les devis, les récréations et passe-temps leur sont suspects et odieux, mais encores les nécessités naturelles, que Dieu a assaisonné de plaisir, leur sont corvées. Ils n'y viennent qu'à regret et y estant tiennent tousjours leur ame en haleine hors de là 5 bref le vivre leur est corvée, et le mourir soûlas, festoyans ceste sentence qui peust et bien et mal estre prinse et entendue : Vitam habere in patienliâ, morlem in desiderio1.

Mais l'iniquité de ceste opinion se peust monstrer en plusieurs façons. Premièrement il n'y a rien de si beau et légitime que faire bien et duement l'homme , bien sçavoir vivre ceste vie. C'est une science divine et bien ardue que de sçavoir jouir loyalement de son estre, se conduire selon le modelle commun et naturel, selon ses propres conditions, sans en chercher d'autres estranges ; toutes ces extravagances, tous ces efforts artificiels et estudiés, ces vies escartées du naturel et commun, partent de folie et de passion ; ce sont maladies, ils se veulent mettre hors d'eux, eschapper à l'homme et faire les divins et font les sots-, ils se veulent transformer en anges et se transforment en bestes: Aut Deus , aut bestia":

Eomo sum, humani à vie nihil alienum puioz :

l'homme est une ame et un corps 5 c'est mal fait de desmembrer ce bastiment et mettre en divorce ceste fraternelle et naturelle joincture 5 au rebours il les faut renouer par mutuels offices 5 que l'esprit esveille et vivifie le corps pesant, que le corps arreste la légèreté de l'esprit qui souvent est un trouble-feste ; que l'esprit assiste et favorise son corps, comme le mary

(1) Supporter patiemment la vie, mais désirer la mort.

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