‹ Choix de moralistes françaisChapitre 159 sur 509 · SÉNÈQUE · texte numérisé non relu

SÉNÈQUE

(2) Ou un dieu, ou une bête sauvage. Aiust. Politiq. liv. I , c. 2.

(3) je suis homme ; rien de ce qui tient à l'homme ne m'est étranger, ter, Ueautomimor. act. 1, se. i, v. 28.

sa femme, et non le rebuter, le hayr. Il ne doibt point refuser à participer à ses plaisirs naturels qui sont justes, et s'y complaire conjugalement, y apportant comme le plus sage de la modération. L'homme doibt estudier, savourer et ruminer ceste vie, pour en rendre grâces condignes à celuy qui la luy a octroyée. Il n'y a rien indigne de nostre soing en ce présent que Dieu nous a fait; nous en sommes contables jusques à un poil. Ce n'est pas une commission farcesque à l'homme de se conduire et sa vie selon sa condition naturelle ; Dieu la luy a donnée bien sérieusement et expressément.

Mais quelle folie et plus contre nature que d'estimer les actions vicieuses, pource qu'elles sont naturelles, indignes pource qu'elles sont nécessaires? Or c'est un très beau mariage de Dieu que la nécessité et le plaisir; nature a très sagement voulu que les actions qu'elle nous a enjoint pour nostre besoin fussent aussi voluptueuses, nous y conviant nonseulement par la raison, mais encores par l'appétit : et ceux-ci veulent corrompre ses reigles. C'est pareille faute et injustice, de prendre à contre -cueur et condamner toutes voluptés, comme de les prendre trop à cueur et en abuser ; il ne les faut ny courir ny fuyr, mais les recevoir et en user discrètement et modérément, comme sera tantost dict en la reigle. La tempérance, qui est la reigle des plaisirs, condamne aussi bien l'insensibilité et privation de tout plaisir , sluporem nalurœ, qui est l'extrémité défaillante, comme l'intempérance, libidinem, qui est l'extrémité excedente. Contra naturam est torquere corpus suum , faciles odisse munditias et squallorem appetere ; delicatas res cupere luxuriœ est, usitatas et non magno parabiles fugere dementiœ est1.

Qui a envie d'escarter son ame l'escarte hardiment s'il peust, lors que le corps se portera mal, et sera en grande douleur pour la descharger de ceste contagion : mais il ne peust, comme aussi ne doit-U ; car, à parler selon droit et raison, elle ne doit jamais abandonner le corps; c'est singerie que le vouloir faire :

(1) Il est contre nature de tourmenter son corps, de rechercher la saleté de préférence à une propreté facile. C'est un excès sans doute de ne vouloir rien que de délicat et de voluptueux; mais c'est folie de repousser les jouissances qu'on peut se procurer à peu de frais. Sén. Ëp. v.

DE LA. SAGESSE:, PAR CHARRON

elle doit regarder et le plaisir et la douleur d'une vue pareillement ferme; l'un si elle veust sévèrement, et l'autre gayement : mais en tout cas elle doit assister au corps, pour tousjours le maintenir en reigle.

Mespriser le monde, c'est une proposition brave, sur quoy on triomphe de parler et discourir : mais je ne vois pas qu'ils l'entendent bien, et encores moins qu'ils le pratiquent bien. Qu'est ce que mespriser le monde? Qu'est ce monde? le ciel, la terre, en un mot les créatures? Non, je crois: quoy donc! l'usage, le proffit, service et commodité que l'on en tire? Quelle ingratitude contre l'autheur qui les a faits à ces fins? quelle accusation contre nature? Et puis comment se peust-il faire de s'en passer ? Si enfin tu dis que ce n'est ny l'un ny l'autre, mais l'abus d'icelles, les vanités, c'est folies, excès et desbauches qui sont au monde ; bien dict, mais cela n'est pas du monde, ce sont des choses contre le monde et sa police : ce sont additions tiennes : ce n'est pas de nature, mais de ton propre artifice. S'en garder, comme la sagesse et la reigle de cy après l'enseigne, ce n'est pas de mespriser le monde, qui demeure tout entier sans cela, mais c'est bien user du monde, et comme la théologie enseigne, s'en servir, en user, et non jouyr, uti non frui. Or ces gens pensent bien pratiquer le mespris du monde par quelques mœurs et façons externes particulières, escartées du commun du monde, mais ce sont moequeurs. Il n'y a rien de si mondain et de si exquis au monde , ïe monde ne rit point et n'est point tant folastre et enjoué chez soy comme dehors, aux lieux où on fait la profession de le fuyr et fouler aux pieds. Ce qui est dict contre les hypocrites qui ont tant dégénéré de leur principe qu'il n'en est demeuré que l'habit, encores est-il de beaucoup changé, sinon en la forme, au moins en la matière, qui ne leur sert que pour les rendre plus enflés, hardis et effrontés, qui est toute Eopposite de leur institution : Vœ vobis qui circuilis mare et aridam ut faciatis unum proseîilum, et cum faclus fuerit facitis filium géhennes1 ! Et non contre les bons, moins encores contre Testât en soy, qui est l'eschole de la vraye et saincte philosophie. C'est donc une

(1) Malheur à vous qui parcourez les mers et les terres pour foire un prosélyte, et qui, après qu'il l'est devenu, le rendez (in fils de l'enlei. ' 5. Mat. c, 23, v. 13.

opinion malade, fantasque et desnaturée, que rejeter et condamner généralement tous désirs et plaisirs. Dieu est le créateur et autheur de plaisir : Plantavit Dominus paradisum voluplatis, posuit hnminem in paradiso voluptatis, protulit omne lignum pulchrum, suave, delectabile 1 , comme se dira, mais il faut apprendre à s'y bien porter, et ouyr la leçon de la sagesse là dessus.

Ceste instruction se peust réduire à quatre poincts ( lesquels si ces mortifiés et grand mespriseurs du monde sçavoient bien pratiquer, ils feroient beaucoup ) : sçavoir peu, naturellement, modérément, et par rapport court à soy. Ces quatre vont presque tousjours ensemble, et lors font une reigle entière et parfaite, et pourroit-on, qui voudroit raccourcir et comprendre tous ces quatre en ce mot, naturellement2; car nature est la reigle fondamentale et suffisante à tout. Mais pour rendre la chose plus claire et facile, nous distinguerons ces quatre poincts. Le premier poinct de ceste reigle est désirer peu : un bien court asseuré moyen de braver la fortune, luy coupant toutes les avenues, lui ostant toute prinse sur nous pour vivre contens et heureux ; et en un mot estre sage et retrancher fort court ses désirs, ne désirer que bien peu ou rien. Qui ne désire rien, encores qu'il n'aye rien, équipolle et est aussi riche que celui qui jouyt de tout : tous deux reviennent à mesme : Nihil interest an habeas, an non concupiscas 3 dont a esté bien dict que ce n'est pas la multitude et l'abondance qui contente et enrichit, mais la disette et le rien. C'est la disette de désirer, car est povre en désirs qui est riche en contentement, summœ opes inopia cupiditatumA; bref, qui ne désire rien est aucunement semblable à Dieu et desjà comme les bienheureux, qui sont heureux, non pource qu'ils ont et tiennent tout, maispource qu'ils ne désirent rien : Quideside-

(1) Dieu planta un jardin de volupté; il mit l'homme dans ce jardin ; il y croissait toutes sortes d'arbres agréables aux yeux et dont les fruits étaient délicieux au goût. Gcti. c. 2, v. 14 eUS.

(2) Quand on sait se contenter de ce qui est nécessaire pour la vie, on n'a pas besoin d'autre philosophie ni d'autre maître.

Polyb.

(5) Qu'importe que vous n'ayez rien si vous n'avez aucun désir ?

('<) C'est posséder d'immenses richesses que d'élre pauvia tu désirs.

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