‹ Choix de moralistes françaisChapitre 160 sur 509 · LIVRE II, CHAR VI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAR VI

rium snum clausii, cum Jove de felicilate contenait '.Au contraire, si nous laschons la bride à l'appétit pour suivre l'abondance ou la délicatesse , nous serons en perpétuelle peine : les cboses superflues nous deviendront nécessaires, nostre esprit deviendra serf de nostre corps, et ne vivrons plus que pour la volupté, si nous ne modérons nos plaisirs et désirs, et ne les mesurons par le compas de la raison ; l'opinion nous emportera en un précipice où n'y aura fond ny rive. Par exemple, nous ferons nos souliers de velours, puis de drap d'or, enfin de broderie, de perles et diamans ; nous baserons nos maisons de marbre, puis de jaspe et de porpbire.

Or ce moyen de s'enrichir et se rendre content est très juste, et en la main de chascun ; il ne faut point chercher ailleurs et hors de soy le contentement, demandons-le et l'obtenons de nous-mesmes : arrestons le cours de nos désirs ; il est inique et injuste d'aller importuner Dieu, nature, le monde, par vœux et prières de nous donner quelque chose, puis que nous avons en main si beau moyen d'y pourvoir. Pourquoy demanderay-je plustost à autruy qu'il me donne qu'à moy que je ne désire ? Quare putius a fortuna impetremut det, quamamc ne pelam ? quare autem petam oblitus fragilitatis humanœ2? Si je ne puis et ne veux obtenir de moy de ne désirer poinct, pourquoy et de quel front irai-je presser et extorquer de celui sur lequel je n'ai aucun droit ny pouvoir? Ce sera donc ici la reigle première aux désirs et plaisirs, que le peu ou bien la médiocrité et suffisance, qui contentera le sage, et le tiendra en paix. C'est pourquoi j'ai prins pour ma devise paix et peu. Au fol n'y a poinct d'assez, rien de certain, de content. Il ressemble à la lune, qui demandoit à sa mère un vestement qui luy fust propre : mais il lui fut respondu qu'il ne se pouvoit, car elle estoit tantost grande, tantost petite, et tousjours changeante.

L'autre poinct fort germain à cestuy-cy, est { naturellement ) ; car nous sçavons qu'il y a deux sortes de désirs et plaisirs, les uns natu-

(1) Qui a su meure des bornes à ses désirs le dispute en félicité à Jupiter même. sén. Ep. XXIX.

(2) Pourquoi demaiiderai-je à la fortune de me donner plutôt qu'à moi de ne pas demander? Et comment demander, à moins que l'on ne se souvienne pas de toute la fragilité humaine"' Sus. Ëj>. XV, presque à la fin.

rels , ceux-cy sont justes et légitimes, sont mesme aux bestes, sont limités et courts, l'on en voit le bout ; selon eux personne n'est indigent, car par-tout il se trouve de quoy les contenter. Nature se contente de peu, et a tellement pourveu, que, par-tout, ce qui suffit nous est en main : Parabile est quod natiira desiderat et expositum : ad manum est quod sat est1. C'est ce que nature demande pour la conservation de son estre, c'est une faveur dont nous devons remercier la nature, qu'elle a rendu les choses nécessaires pour nostre vie faciles à trouver, et fait que celles qui sont difficiles à obtenir ne nous sont point nécessaires : et cherchant sans passion ce que nature désire, la fortune ne nous en peust priver. Ace genre de désir on pourra adjouster et rapporter ( combien qu'ils ne soient vrayement et à la rigueur naturels, mais ils viennent incontinent après ) ceux qui regardent l'usage, et la condition d'un chascun de nous, qui sont un peu au delà, et plus au large que les exactement naturels ; et après eux sont justes et aussi légitimes. Les autres sont outre nature, procedans de nostre opinion et fantasie , artificiels , superflus et vrayement passions, que nous pouvons, pour les distinguer par nom des autres, appeler cupidités, desquels a esté cy-dessus amplement parlé aux passions ; et il faut que le sage s'en garde entièrement et absolument.

Le troisiesme, qui est modérément et sans excès, a grande estendue et diverses pièces, mais qui reviennent à deux chefs, sçavoir, sans dommage d'autruy et le sien : d'autruy, son scandale, son offense, sa perte et préjudice ; le sien, de sa santé, son loisir, ses fonctions et affaires, son honneur, son debvoir.

Le quatriesme est un court et essentiel rapport à soy ; outre que la carrière de nos désirs et plaisirs doit estre circonscrite, bornée et courte, encores leur course se doit manier, non en ligne droite, qui face bout ailleurs et hors de soy, mais en rond, duquel les deux pointes se tiennent et terminent en nous. Les actions qui se conduisent sans ceste reflexion, et ce contour court et essentiel, comme des avaricieux, ambitieux et tant d'autres qui courent de pointe

(l) Ce que demande la nature est toujours prêt et facile a obtenir; ce qui suffit est sous la main. Se». Ep. IV, à la lin.

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