‹ Choix de moralistes françaisChapitre 161 sur 509 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Se porter modérément et également en prospérité et adversité.

Il y a une double fortune avec qui il nous faut combattre la bonne et la mauvaise, la prospérité et adversité ; ce sont deux duels, les deux temps dangereux ausquels il faut demeurer en cervelle-, ce sont les deux escholes, essais et pierre de touche de l'esprit humain.

Le vulgaire ignorant n'en recognoist qu'un , ne croit pas que nous ayons affaire, ny qu'il y aye de la difficulté et du contraste avec la prospérité et la douce fortune en laquelle sont si transportés de joye, qu'ils ne sçavent ce qu'ils font et personne ne peust durer avec eux ; et en afflictions ils sont tous estonnés et abattus, comme les malades qui sont en angoisse, lesquels ne peuvent endurer ny froid ni chaud.

Les sages recognoissent tous les deux et imputent à mesme vice et folie ne savoir se commander en prospérité et ne pouvoir porter les adversités. Mais qui est plus difficile et dangereux, ils n'en sont pas du tout d'accord; aucuns disent l'adversité, à cause de son horreur et sa rigueur. Diffieilius est tristitiam sustinere quam a deïectabilibus abstinere i : majus est difficilia perslringere quam tœla moderari*. Autres disent la prospérité, laquelle par son rire et ses mignardes douceurs agit d'aguet, relasche et r'amollit l'esprit et luy desrobe insensiblement sa trempe, sa force et vigueur, comme Dalila à Samson, tellement que plusieurs durs, opiniastres et invincibles à l'adversité, se sont laissés aller aux flatteries de la prospérité : Magni laborisest ferre prosperilatem. — Segetem nimia sternit ubertas , sic immoderata félicitas rwmpiJ3, et puis l'affliction incite mesme nos ennemis à pitié, la prospérité esmeut nos amis à envie. Item en l'adver-

(1) Il est plus difficile de supporter les chagrins que de s'abstenir des plaisirs. Arist. Eth. liv. III, c. 12.

(2) Il y a plus de mérite à ne point se laisser abattre par ,les circonstances difliciles qu'à se conduire avec modération dans les circonstances heureuses. Sén. Ép. LXVI.

(ô) C'est une assez forte lâche que d'avoir à supporter la prospérité. — Trop de bonheur brise , renverse les hommes, comme trop d'abondance les moissons. Sén. Ëp. XXXIX.

site, se voyant tombé et abandonné de tous, et que toute l'espérance est réduite à soy-mesme, l'on prend courage, l'on se relevé, se ramasse, l'on s'esvertue de toute sa force, et en la prospérité, se voyant assisté de tous qui rient et applaudissent, l'on se relasche, l'on se rend nonchalant, l'on se lie à tous, sans appréhension de mal et difficulté, et pense-t-on que tout est en seureté, en quoy l'on est souvent trompé. Peut-estre que, selon la diversité des naturels et complexions, toutes les deux opinions sont véritables, mais quant à l'utilité, il est certain que l'adversité a l'advantage -, c'est la semence, l'occasion, la matière de bien faire, le champ des plus héroïques vertus :

Virescit vaincre virlus l,

JEgrœ forlunœ sana consilia ; melius in malis sapimus; secunda rectum auferunl^.

Or la sagesse nous apprend à tenir égalité en toute nostre vie et monstrer tousjours un mesme visage doux et ferme. Le sage est un suffisant artisan qui fait son proffitdetout \ de toute matière il forme la vertu, comme l'excellent peintre Phidias tout simulachre. Quoy qu'il luy vienne ou tombe en main, il y trouve subject de bien faire; il regarde d'un mesme visage les deux faces différentes de la fortune : Ad ulrosque casus sapiens aptus est, bonorum rector, malorum victor. — In secundis non confiait, in adversis non déficit, nec avidus periculi nec fugax, prosperitalem non expectans, ad utrumque paratus, adversus utrumque intrepidus, nec illius lumultu, nec hujus fulgore percussus. Contra calamitates fortis et contumax, luxuriœ non adversus lantum, sedet infestus : hoc prœcipuum in humanis rébus erigere animum supra minas et promissa fortunœ"°. La sagesse nous fournit d'armes et de

(i) Le courage s'accroît par les blessures. Furius, dans Aulu-Gcllc. JSoct. Allie, liv. XVIII, c. 2.

(2) La mauvaise fortune inspire de bons conseils; dans l'adversité il est plus facile d'être sage : la prospérité détruit en nous tout esprit de droiture et de justice.

Sén. Ép. XCIV.

(2) Le sage est préparé à toute espèce d'événements. Sontils favorables, il en profile avec modération ; s'ils sont contraires, il les surmonte par son courage. — Il ne se fie pas aux premiers et n'est point abattu par les derniers. Snns chercher ni fuir le danger, sans compter sur la prospérité, la mauv ise comme la bonne fortune le trouvent toujours prêt. L'éclat de l'une ni la foudre de l'autre ne sauraient l'allein-

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