LIVRE II, CHAP. X
vement pour ceux qui cherchent conseil : pour ceux qui le donnent, sera parlé en la vertu de prudence ' , de laquelle le conseil est une grande et suffisante partie.
Le cinquiesme advis que je donne icy à se bien conduire aux affaires est un tempérament et médiocrité entre une trop grande fiance et défiance, crainte et asseurance : trop se fier et asseurer souvent nuist, et défier offense : il se faut bien garder de faire démonstration aucune de deffiance, quand bien elle y seroit et justement. Car c'est desplaire, voire offenser et donner occasion de nous estre contraire. Mais aussi ne faut-il user d'une si grande, Iasche et molle fiance, si ce n'est à ses bien asseurés amis. Il faut tousjours tenir la bride à la main, non la Iascher trop ou tenir trop roide. Il ne faut jamais dire tout, mais que ce que l'on dict soit vray : il ne faut jamais tromper ny affiner, mais bien se faut-il garder de l'estre : il faut tempérer et marier l'innocence et simplicité colombine, en n'offensant personne, avec la prudence et astuce serpentine , en se tenant sur ses gardes, et se préservant des finesses, trahisons et embusches d'autruy. La finesse à la défensive est autant louable comme deshonneste à l'offensive; il ne faut donc jamais tant s'advancer et s'engager que l'on n'aye moyen, quand l'on voudra et faudra, se retirer et se r'avoir sans grand dommage et regret. Il ne faut jamais abandonner le manche, ne jamais tant desestimer autruy, et s'asseurer de soy que l'on n'en vienne à une présomption et nonchalance des affaires, comme ceux qui pensent que personne ne voit si clair qu'eux, ou que tout plie soubs eux, et qu'on n'oseroit penser à leur desplaire, et par là viennent à se relascher et mespriser le soin, et enfin sont affinés, surprins et bien mocqués.
Un autre advis et bien important est de prendre toutes choses en leur temps et saison, et bien à propos. Et pource, il faut surtout éviter précipitation ennemie de sagesse, marastre de toute bonne action, vice fort à craindre aux gents jeunes et bouillans. C'est à la vérité un tour de maistre et bien habile homme de sçavoir bien prendre les choses à leur poinct, bien mesnager les occasions et commodités, se prévaloir du temps et des moyens. Toutes choses
(t) mreteUv. in, r. 2.
ont leur saison et mesmes les bonnes, que l'on peust faire hors de propos. Or la hastiveté et précipitation est bien contraire à cecy, laquelle trouble, confond et gastetout : Canis festinam eœcos facit calulos 4 . Elle vient ordinairement de passion qui nous emporte : Nam qui cupit festinat : qui festinat evertit 9; — unde festinatio improvida et cœca 3 : — duo adcersissima rectœ menti celeritas et ira * : et assez souvent aussi d'insuffisance. Le vice contraire, lascheté, paresse, nonchalance, qui semble aucunes fois avoir quelque air de maturité et de sagesse , est aussi pernicieux et dangereux, principalement en exécution. Car Tondit qu'il est permis d'estre en la délibération et consultation poisant et long, mais non en l'exécution, dont les sages disent qu'il faut consulter lentement, exécuter promptement, délibérer à loysir et vistement accomplir. Il s'est bien veu quelques fois le contraire, que l'on a esté heureux à l'événement, encores que l'on aye esté soudain et téméraire en la délibération. Subiti concïlii eventus felices5; mais c'est rarement et par coup d'adventure, à quoy ne se faut pas reigler, et se bien garder que l'envie ne nous en prenne : car le plus souvent une longue et inutile repentance est le salaire de leur course et hastiveté. Voicy donc deux escueils et extrémités qu'il faut pareillement éviter-, car c'est aussi grande faute de prendre l'occasion trop verte et trop crue que la laisser trop meurir et passer : le premier se fait volontiers par les jeunes, prompts et bouillans, qui, à faute de patience, ne donnent pas le loisir au temps et au ciel de faire rien pour eux ; ils courent et ne prennent rien : le second par les stupides, lasches et trop lourds. Pour cognoislre l'occasion et l'empoigner, il faut avoir l'esprit fort et esveillé, et aussi patient : il faut prévoir l'occasion, la guetter, l'attendre, la voir venir, s'y préparer, et puis l'empoigner au poinct qu'il faut.
Le septiesme advis sera de se bien porter et
(1) Le chien, en se hâtant, fait des chiens aveugles.
(2) On se haie lorsqu'on désire; mais en so hâtant on reo» verse. JrsT.-Lirs. Polit iq. liv. III.
p) C'est ainsi que la précipitation est imprévoyante et aveugle. Tit.-1.iv. liv. XXII, c. 5.
(i) Il y a deux choses qui nuisent à la droiture du jugement : la trop grande vivacité, la colère. Thugyd. liv. III.
(5) On réussit souvent pour avoir pris wihitejnent un parti.
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
conduire avec les deux maistres et sur-intendans des affaires du monde , qui sont l'industrie ou vertu et la fortune. C'est une vieille question, laquelle des deux a plus de crédit, de force et d'authorité ; car certes toutes deux en ont , et est trop clairement faux que Tune seule fasse tout et l'autre rien. Il seroit peutestre bien à désirer qu'il fust vray, et que une seule eust tout l'empire ; les affaires en iroient mieux , l'on seroit du tout regardant et attentif à celle-là et seroit facile ; la difficulté est à les joindre et entendre à toutes deux. Ordinairement ceux qui s'arrestent à l'une mesprisent l'autre ; les jeunes et hardis regardent et se fient à la fortune , en espérant bien ; et souvent par eux elle opère de grandes choses et semble qu'elle leur porte faveur ; les vieils et tardifs sont à l'industrie ; ceux-cy ont plus de raison. S'il les faut comparer et choisir l'un des deux, celuy de l'industrie est plus honneste, plus seur, plus glorieux ; car quand bien la fortune luy sera contraire et rendra toute l'industrie et diligence vaine, si est ce que ce contentement demeure , qu'on n'a point chaume , on s'est trouvé in officio , on s'est porté en gens de cueur. Ceux qui suyvent l'autre party sont en danger d'attendre en vain , et quand bien ils succederoient à souhait , si n'y a-t-il pas tant d'honneur et gloire. Or l'advis de sagesse porte de ne s'arrester pas du tout , et tant à l'une, que l'on mesprise et l'on exclue l'autre ; car toutes deux y ont bonne part, voire souvent se prestent la main et s'entendent mutuellement. Il faut donc se comporter avec toutes deux , mais inégalement , car l'advantage et prééminence doibt estre donné, comme dict est , à la vertu et industrie, virtute duce, comité fortunâ i.
Encores est requis cest advis de garder discrétion , qui assaisonne et donne bon goust à toutes choses , ce n'est pas une qualité particulière , mais commune , qui se mesle par-tout. L'indiscrétion gaste tout et oste la grâce aux meilleurs , soit-il à bien faire à autruy 5 car toutes gratifications ne sont pas bien faites à toutes gens ; à s'excuser, car excuses inconsidérées servent d'accusation \ à faire l'honneste et le courtois , car l'on peust excéder et dege-
(i) Ayant la vertu pour guide, la fortune pour compagne. Cic. liv. X,3, F.p. adfamil.
nerer en rusticité , soit à n'offrir ou à n'accepter.