‹ Choix de moralistes françaisChapitre 173 sur 509 · LIVRE II, CHAR XI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAR XI

toute à ce but 5 il n'a pas mal employé sa vie, qui a apprins à bien mourir, il l'a perdue qui ne la sçait bien achever ; Maie vivet quisquis nesciet bene mori : non frustra nascilur qui ùene moritur : nec inutililer vixit , qui féliciter desiit : mori tolâ vilâ discendum est , et prœcijmum ex viiœ officiis est1. Il ne peust bien agir qui ne vise au but et au blanc; il ne peust bien vivre qui ne regarde à la mort ; bref , la science de mourir, c'est la science de liberté, de ne craindre rien, de bien doucement et paisiblement vivre ; sans elle n'y a aucun plaisir à vivre, non plus qu'à jouyr d'une chose que l'on craint tousjours de perdre.

Premièrement et sur-tout il faut s'efforcer que nos vices meurent devant nous ; secondement se tenir tout prest. 0 la belle chose ! pouvoir achever sa vie avant sa mort , tellement qu'il n'y aye plus rien à faire qu'à mourir ; que l'on n'aye plus besoin de rien , ni du temps ni de soy-mesme , mais tout saoul et content que l'on s'en aille disant tout doux :

Yixi et quem dederat cursum fortuna peregi3 ;

tiercement que ce soit volontairement, car bien mourir c'est volontiers mourir.

II semble que l'on se peust porter à l'endroit de la mort en cinq manières : la craindre et fuir comme un très grand mal, l'attendre doucement et patiemment comme chose naturelle, inévitable, raisonnable ; la mespriser comme chose indifférente et qui n'importe de beaucoup ; la désirer, demander, chercher, comme le port unique des tourmens de ceste vie, voire un très grand gain, se la donner soy-mesme. De ces cinq, les trois du milieu sont bonnes, d'ame bonne et rassise, bien que diversement et différente condition de vie ; les deux extrêmes vicieux et de foiblesse, bien que soit à divers visages : de chascune nous parlerons.

La première n'est approuvée de personne d'entendement, bien qu'elle soit pratiquée par la plus part, tesmoignage de grande foiblesse.

(1) Il aura mal vécu quiconque n'aura pas appris à bien mourir. — Ce n'est pas en vain qu'il est né celui qui meurt bien. — Et il n'a pas inutilement vécu celui dont la mort est heureuse. Il faut apprendre à mourir toute la vie ; c'est le plus important des devoirs. Sén. de Tranq. animi, c. 11; — de Brevit. vilœ, c. 7; — Ép. LXXVII.

(2) J'ai vécu , j'ai parcouru la carrière que le sort m'avait donné de parcourir. Virc. Aùneid., liv. IV, v. 653, '

Contre ceux-là et pour consolation contre la mort sienne advenir, ou celle d'aulruy, voicy de quoy. Il n'y a chose que les humains craignent tant et ayent en horreur que la mort : toutesfois il n'y a chose où y aye moins d'occasions et de subject de craindre, et au contraire il y aye tant de raisons pour l'accepter et se resouldre : dont il faut dire que c'est une pure opinion et erreur populaire, qui a ainsi gaigné tout le monde. Nous nous fions au vulgaire inconsidéré, qui nous dit que c'est un très grand mal, et en mescroyons la sagesse qui nous enseigne que c'est l'affranchissement de tous maux et le port de la vie. Jamais la mort présente ne fit mal à personne, et aucun de ceux qui l'ont essayé et sçavent que c'est ne s'en plaint : et si la mort est dict estre mal, c'est donc de tous les maux le seul qui ne fait point de mal ; c'est l'imagination seule d'elle absente qui fait ceste peur. Ce n'est donc qu'opinion, non de vérité, et c'est vrayement où l'opinion se bande plus contre la raison, et nous la veust effacer avec le masque de la mort : il n'y peust avoir raison aucune de la craindre, car l'on ne sçait que c'est. Pourquoy et comment craindra-t-on ce qu'on ne sçait que c'est? Dont disoit bien le plus sage de tous que craindre la mort c'estoit faire l'entendu et le suffisant, c'estoit feindre sçavoir ce que personne ne sçait : et pratiqua ce sien dire en soymesme ; car sollicité par ses amis de plaider devant ses juges pour sa justification, et pour sauver sa vie, voicy la harangue qu'il leur fit : « Messieurs, si je vous prie de ne me faire point mourir, j'ai peur de m'enferrer et parler à mon dommage, car je ne sçay que c'est de mourir, ny quel y fait : ceux qui craignent la mort présupposent la cognoistre : quant à moy je ne sçay quelle elle est, ny ce que l'on fait en l'autre monde ; à l'adventure la mort est chose indifférente, à l'adventure chose bonne et désirable. Les choses que je sçay estre mauvaises, comme offenser son prochain, je les fuis ; celles que je ne cognois point du tout, comme la mort, je ne les puis craindre. Parquoy je me remets à vous. Car je ne puis sçavoir quel est plus expédient pour moi mourir ou ne mourir pas, par ainsi vous en ordonnerez comme il vous plaira. »

Tant se tourmenter de la mort, c'est premièrement grande foiblesse et couardise : il n'y

m; LA SAGESSE, PAR CHARRON.

a femmelette qui ne s'appaise dans peu de jours de la mort la plus douloureuse qui soit, de mary, d'enfant; pourquoy la raison, la sagesse, ne fera-t-elle en une heure voire tant promptement ( comme nous en avons mille exemples ), ce que le temps obtiendra d'un sot et d'un (bible . Que sert à l'homme la sagesse, la fermeté, si elle ne haste le pas, et ne fait plus et plustost que le sot et le foible? C'est de ceste foi blesse que la pluspart des hommes mourans ne peuvent du tout se resouldre que ce soit leur dernière heure, et n'est en droit où la piperie de l'espérance amuse plus; cela advient aussi peut-estre de ce que nous estimons grande chose nostre mort, et nous semble que l'université des choses a interest de compatir à nostre fin, tant fort nous nous estimons.

Et puis tu te monstres injuste, car si la mort est bonne chose, comme elle est, pourquoy la crains-tu ? Si c'est une mauvaise chose, pourquoy r empires-tu, et ajoustes mal sur mal, à la mort encoYes de la douleur? comme celuy qui, spolié d'une partie de ses biens par l'enneniy, jette le. reste en la mer, pour dire qu'en ceste façon il regrette qu'il a esté dévalisé.

Finalement craindre la mort c'est estre ennemy de soy et de sa vie; car celuy ne peust vivre à son ayse et content qui craint de mourir. Celuy-là vit vrayement libre qui ne craint point la mort : au contraire le vivre est servir, si la liberté de mourir en est à dire. La mort est le seul appuy de nostre liberté, commune et prompte recepte à tous maux : c'est donc estre bien misérable ( et ainsi le sont presque tous) qui troublent la vie parle soin et crainte de la mort, et la mort par le soin de la vie.

Mais, je vous prie, quelles plaintes et murmures y auroit-il contre nature, s'il n'y avoit point de mort, et qu'il fallust demeurer icy bon gré malgré? certes l'on la maudiroit. Imaginez combien seroit moins supportable et plus pénible une vie perdurable que la vie avec la condition de la laisser. Chiron refusa l'immortalité, informé des conditions d'icelle par le Dieu du temps, Saturne son père. Certes la mort est une très belle et riche invention de nature. Optimum naturœ inventum nusquam salis laudatum* , et un expédient très propre

(I) C'esl une très bonne invention de In nature ci que Jamais on no saurait trop louer. Siw. Rp. ci.

et utile à plusieurs choses: si elle nous estoit ostée, nous la regretterions beaucoup plus que nous ne la craignons, et si elle n'estoit, nous la souhaiterions plus fort que la vie : c'est un remède à tant de maux et moyen à tant de biens! Que seroit-ce d'autre part s'il n'y avoit. quelque peu d'amertume meslé en la mort? certes l'on y courroit trop avidement et indiscrètement : pour garder modération, qui est à ne trop aimer ny fuyr la vie, à ne craindre ny courir à la mort, tous les deux sont tempérés et destrempés de la douceur et de l'aigreur.

Le remède que baille en cecy le vulgaire est trop sot, qui est de n'y penser point, n'en parler jamais : outre que telle nonchalance ne peust loger en la teste d'homme d'entendement, encores enfin cousteroit-elle trop cher; car advenant la mort au despourveu, quels tourmens, cris, rage, desespoir! La sagesse conseille bien mieux de l'attendre de pied ferme, et la combattre ; et pour ce faire nous donne un advis tout contraire au vulgaire, c'est de l'avoir tousjours en la pensée, la practiquer, l'accoustumer, l'apprivoiser, se la représenter à toutes heures, et s'y roidir non seulement aux pas suspects et dangereux, mais au milieu des testes et des joyes : que le refrein soit que nous sommes tousjours en butte à la mort; que d'autres sont morts qui pensoyent en estre autant loin que nous maintenant -, que ce qui peust advenir une autre fois peust aussi advenir maintenant : et ce suyvant la coustume des Egyptiens, qui en leurs banquets tenoient l'image de la mort; et des chrestiens et tous autres qui ont leurs cimetières près des temples et lieux publics et fréquentés, pour tousjours ( disoit Licurgue) fait penser à la mort. Il est incertain où la mort nous attend; attendons-la partout et que tousjours elle nous trouve prests.

Omnem crede diem libi diluxisse suprnnum ; Grula super veniet, quee non sperubiutr, hora1.

Mais entendons les regrets et excuses que les poureux allèguent pour pallier leurs plaintes, qui sont toutes niaises et frivoles : ils se faschent de mourir jeunes, et se plaignent tant

(I) Crois que chaque jour sera le dernier qui luise pour toi; ton* ceux qui viendront après te paraîtront d'autant plus agréables (in'ili seront inespérés. Hor; Rp. IV, v. 13.

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