LIVRE II, CM \P. M
pour eux que pour autruy, que la mort les anticipe et les moissonne encores au verd et dans le fort de leur aagc. Plaincte du vulgaire qui mesure tout à l'aulne et n'estime rien de précieux que ce qui est long et dure, où au contraire les choses exquises et excellentes sont ordinairement subtiles etdeliées. C'est un traict de grand maistre d'enclorre beaucoup en peu d'espace : et peut-on dire qu'il est quasi fatal aux hommes illustres de ne pas vivre longtemps. La grande vertu et la grande ou longue vie ne se rencontrent gueres ensemble : la vie se mesure par la fin , pourveu qu'elle en soit belle, tout le reste a sa proportion : la quantité ne sert de rien pour la rendre plus ou moins heureuse, non plus que la grandeur ne rend pas le cercle plus rond que le petit, la figure y fait tout. Un petit homme est homme entier comme un grand : ny les hommes ny leurs vies ne se mesurent à l'aulne.
Ils ont regret de mourir loin des leurs, ou d'estre tués, ou demeurer sans sépulture : ils souhaiteront de mourir en paix, dedans le lict entre les leurs, consolés d'eux, et en les consolant. Tant de gens qui vont à la guerre et prennent la poste pour se trouver en une bataille ne sont pas de cest advis : ils vont mourir tout en vie, et chercher un tombeau entre les morts de leurs ennemis : les petits enfans craignent les hommes masqués ; descouvrez-leur le visage, ils n'en ont plus de peur : aussi, croyez, le feu, le fer, la flamme nous estonnent, comme nous les imaginons : levons leur masque, la mort dont ils nous menacent n'est que la mesme mort dont meurent les femmes et les enfans.
Ils ont regret de laisser tout le monde, et pourquoy? Tu y as tout veu, un jour est égal à tous, il n'y a point d'autre lumière, ny d'autre nuict, d'autre soleil, ny d'autre train au monde ; au pis aller, tout se voit en un an ; l'on y void la jeunesse, l'adolescence, la virilité, la vieillesse du monde : il n'y a autre finesse que de recommencer.
Les parens et amis : vous en trouverez encores plus où vous allez, et tels que vous n?avez encores jamais veu ; et puis ceux d'icy que vous regrettez vous suyvront bientost.
De petits enfans orphelins, sans conduitte et sans support, comme si ces enfans-là estoient plus à vous qu'à Dieu, comme si vous les ay- Mokal.
niiez dadvantage que luy, qui en est le premier et plus vray père; et combien de tels sont parvenus grands plus que d'autres.
Peut-estre que vous craignez de vous en aller seul ; c'est grande simplesse : tant de gens meurent avec et à mesme heure que vous.
Au reste, vous allez en lieu où vous ne regretterez point ceste vie. Comment regretter? s'il estoit loisible de la reprendre, l'on la refuseroit; et si l'on eust sceu que c'estoit avant que de la recevoir, l'on n'en eust point voulu : Vitam nemo acciperet si daretur scientibus. Pourquoy regretter, puisque tu seras ou du tout rien selon les mescreans, ou beaucoup mieux, ce disent tous les sages du monde? Pourquoy donc t'esfarouches-tu de la mort, puisque tu es sans grief? Le mesme passage que tu as fait de la mort, c'est-à-dire du rien à la vie, sans passion, sans frayeur, refais- le de la vie à la mort :Beverti unde veneris, quid grave est1?
Peut-estre que le spectacle de la mort te desplaist à cause que ceux qui meurent font laide mine. Oui, mais ce n'est pas la mort, ce n'est que son masque. Ce qui est dessoubs caché est très beau ; la mort n'a rien d'espouvantable. Nous avons envoyé de lasches et poureux espions pour la recognoistre; ils ne nous rapportent pas ce qu'ils ont veu, mais ce qu'ils en ont ouy dire et ce qu'ils en craignent.
Mais elle nous ravit des mains tant de choses ou plustost nous ravit à elles et nous ravit à nous-mesmes, nous oste de ce que nous cognoissons et avons jà tant accoustumé pour nous mettre en un estât incognu, at horremus ignola'*, nous oste de la lumière pour nous mettre en ténèbres-, bref c'est nostre fin, ruine , dissolution, ce sont les plus pesans objects à quoy l'on peust en un mot respondre que, estant la mort la loy de nature inévitable, comme sera dict après, il ne faut point tant disputer-, c'est folie de craindre ce que l'on ne peust éviter. Démentis est timere morlem, quia cerla eoepeelantur , dubia metuuntur, mors habet necessitatem œquamet invictam*. Mais voicy que
(1) Retourner d'où l'on est venu, est-ce là une si grande atfaire? Ses. de Tranqiiillil. animi,c. H.
(2) Mais nous avons horreur de tout ce qui nous est inconnu. Sén. lîp. LXXII.
P) On ne {«'ut qu'alte" <re les choses qui doivent arriver,
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
ces gens font bien mal leur compte, car c'est tout le contraire de ce qu'ils disent ; au lieu de nous ravir aucune chose, elle nous donne tout; au lieu de nous oster à nous-mesmes, elle nous rend et restitue libres à nous ; au lieu de nous mettre en ténèbres, elle nous en oste et nous met à la lumière, et nous fait le mesme tour que nous faisons à tous fruits, les despouillant de leurs estuys, boettes et envelopures, espics, balles, coques, escorces pour les mettre en vue, en usage, en nature : lia solet fieri, pereunt semper velamenta nascentium 1 ; elle nous oste d'un lieu estroit, incommode, catarreux, obscur, d'où l'on ne voit qu'une bien petite partie du ciel et la lumière que de loin et par deux petits trous des yeux, pour nous mettre en pleine liberté, santé asseurée, clarté perpétuelle, en tel lieu et tel estai que tous entiers nous voyons le ciel entier et la lumière toute en son lieu : Mqualiter tibi splendcbit omne cœli latus, totam lucem suo loco prope totus aspicies, quam nunc per angustissimas oculorum viasprocuî intueris et miraris. Bref, nous oste de la mort qui avoit commencé au ventre de la mère et finit maintenant pour nous mettre en la vie qui ne finira jamais. Dies iste quem tanquam eœiremum reformidas, œlerni natalis est1*.
La seconde est d'ame bonne, douce et reiglée, et se practique justement en une vie commune, equable et paisible, par ceux qui avec raison estiment beaucoup ceste condition de vie et se contentent d'y durer ; mais se rangeans à la raison l'acceptent quand elle vient. C'est une attrempée médiocrité, sortable à telle condition de vie entre les extrémités (qui sont désirer et craindre, chercher et fuyr, vicieuses et blasmables)
Summum ne metuas diem, nec opiesz ;
Mortem concupiscentes et limentes œque objur-
comme on ne peut craindre que ce qui est certain. C'est donc folie de redouter la mort qui est d'une nécessité égale pour tous et dont rien ne saurait triompher. Sén. Ép. XXX.
(1) C'est ainsi que l'on Ole toujours aux enfants nouveaunés l'enveloppe avec laquelle ils viennent au jour.
Sén. Ép. Cil.
f-2) Ce môme jour que tu redoutes comme le dernier est Celui où tu nais dans l'éternité. /(/. ibid.
(5) Ne crains ni ne désire le dernier jour. MART. épig. XLVH, liv. X.
gatEpicurus1, si elles ne sont couvertes et excusées par quelque raison non commune et ordinaire comme sera puis dict en son lieu. Désirer et chercher est mal ; c'est injustice de vouloir mourir sans cause ; c'est porter envie au monde à qui nostre vie peust estre utile ; c'est estre ingrat à nature que de mespriser et ne vouloir user du meilleur présent qu'elle nous puisse faire, et estre par trop chagrin et difficile de s'ennuyer et ne pouvoir durer en un estât qui ne nous est point onéreux et par trop en charge ; la fuyr et craindre, c'est aller contre nature, raison, justice et tout debvoir.
D'autant que mourir est chose naturelle, nécessaire et inévitable, juste et raisonnable. Naturelle, car c'est une pièce de l'ordre de l'univers et de la vie du monde. Youlez-vous qu'on ruine ce monde et qu'on en face un tout nouveau pour vous? La mort tient un très grand rang en la police et grande republique de ce monde, et est de très grande utilité pour la succession et durée des œuvres de nature \ la défaillance d'une vie est passage à mille autres :
... Sicremm summa novatur*.
Et non-seulement c'est une pièce de ce grand tout, mais de ton estre particulier, non moins essentielle que le vivre, que le naistre. En fuyant de mourir, tu te fuis toy-mesme; ton estre est légalement parti en ces deux, à la vie et à la mort, c'est la condition de ta création. Si tu te fasches de mourir, il ne falloit pas naistre ; on ne vient point en ce monde à autre marché que pour en sortir ; qui se fasche d'en sortir n'y debvoit pas entrer. Le premier jour de ta naissance t'oblige et t'achemine à mourir comme à vivre.
Nasecntes morimur, finisque ab origine pendet*.
Sala mors jus œquum est generis humani. — Vivere noluit qui mori non vult, vita cum exceptione mortis data est. — Tarn stultus qui ti met mortem quam qui senectutem/i.
(1) Épicure se déclare également contre ceux qui craignent la mort et contre ceux qui la désirent. Sén. Ep. XXXIV.
(2) Ainsi se renouvelle la chaîne des élrcs. Lucr.
(Si Nous mourons parce que nous sommes nés ; tout commencement veut une fin. Manilius, Asironomicon, liv. IV, v. tfi.
(4j La mort est le droit commun du genre humain. — Celui qui ne veut pas mourir devrait [refuser de vivre; car la vie