‹ Choix de moralistes françaisChapitre 175 sur 509 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Se fascher de mourir, c'est se fascher d'estre homme-, car tout homme est mortel : dont disoit tout froidement un sage, ayant receu nouvelles de la mort de son fils. Je sçavois bien que je Pavois engendré mortel. Estant donc la mort chose si naturelle et essentielle, et pour le monde en gros, et pour toy en particulier, pourquoy l'as-tu en si grand horreur? Tu vas contre nature : la crainte de douleur est bien naturelle, mais de la mort non ; car estant de si grand service à nature et l'ayant elle instituée, à quoy faire nous en auroit-elle imprimé la haine et l'horreur? Les eni'ans, les bestes, ne craignent pas la mort, voire la souffrent gayement. Ce n'est donc pas nature qui nous apprend à la craindre, plustost nous apprendelle à l'attendre et recevoir comme envoyée par elle.

Secondement est nécessaire, fatale, inévitable, et tu le sçais toy qui crains et pleures : quelle plus grande folie que se tourmenter pour néant et à son escient? Qui est le sot qui va prier et importuner celuy qu'il sçait estre inexorable et frapper à une porte qui ne s'ouvre point? Qu'y a-t-il plus inexorable et sourd que la mort? il faut craindre les choses incertaines, se remuer pour les remediables, mais les certaines comme la mort, il les faut attendre et se resouldre aux irrémédiables. Le sot craint et fuit la mort, le fol la cherche et la court, le sage l'attend. C'est sottise de regretter ce qu'on ne peust recouvrer, craindre ce qu'on ne peust fuyr :

Feras, non culpcs qitoci vilarl non pôles t l.

L'exemple de David est beau, lequel ayant entendu la mort de son petit tant cher prend ses habillemens de teste et veut banquetter, disant à ceux qui s'esbahyssoient de ceste façon de faire qu'il avoit voulu essayer à gaigner Dieu pour luy sauver son fils ; mais qu'estant mort cela estoit faict et n'y avoit point de remède. Le sot pense bien répliquer, disant que c'est proprement pourquoy il se dueil et se tourmente à cause qu'il n'y a point de remède; mais il redouble et achevé sa sottise : Scienter

ne nous a été donnée que sous la condition de la mort. — Il y a autant de folie à craindre la mort que la vieillesse. Sén. Ép. XXX, passim.

(1) Souffre sans te plaindre ce que m ne peux éviter.

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