CHAP. XI
frustra nili exiremœ dementiœ est*. Or estant ainsi nécessaire et inévitable, non-seulement ne sert de rien de la craindre, mais, faisant de nécessité vertu, il la faut accueillir et recevoir doucement ; car il est plus commode d'aller à la mort que si elle venoit à nous, et la prendre que si elle nous prenoit.
Tiercement c'est une chose raisonnable et juste oue de mourir, c'est raison d'arriver au lieu ou l'on ne cesse d'aller. Si l'on y craint d'arriver, if ne faut pas cheminer, mais s'arrester ou rebrousser chemin, ce que l'on ne peust. C'est raison que tu fasses place aux autres, puisque les autres te l'ont fait. Si vous avez faict vostre profit de la vie, vous estes repeu et satisfait ; allez-vous-en comme celuy qui, appelle en un banquet, a prins sa réfection. Si vous n'en avez sceu user et qu'elle vous soyt inutile, que vous chaut-il de la perdre? à quoy faire la voulez-vous encores? C'est un deble qu'il faut payer, c'est un despost qu'il faut rendre à toute heure qu'il est redemandé. Pourquoy plaidez-vous contre vostre cedule, vostre foy, vostre debvoir? C'est contre raison donc de regimber contre la mort, puisque par là vous vous acquittez de tant et vous vous déchargez d'un grand compte. C'est chose générale et commune à tous de mourir, pourquoy t'en fasches-tu? veux-tu avoir un privilège nouveau et non encores veu, et estre seul hors du sort commun de tous? Pourquoy crains-tu d'aller où tout le monde va, où tant de millions sont desjà et où tant de millions te suyvront? La mort est également certaine à tous et l'equalité est première partie de l'équité.
Omnes eodem cogimur, omnium Versatur urna : serins, ocyus, Sors exilura, etc. -
La troisiesme est d'ame forte et généreuse, qui se pratique avec raison en une condition de vie publique, eslevée, difficile et affaireuse, où y peut avoir plusieurs choses préférables à la vie pour lesquelles il ne faut doubter de mourir. Au pis aller il se faut tousjours plus aymer et estimer que sa vie. Qui se met sur Je trot-
(i) Faire sciemment des efforts inutiles, c'est là une extrême folie. Salust. Bcllum Jugtirth. c. H.
(2) Nous sommes tous poussés vers un même lieu. L'urne qui contient noire sort est continuellement agitée. Plus tôt, plus lard notre nom en sortira. Hor. Ode 5 du liv. II, v. 25.
DE LÀ SAGESSE, PAR CHARRON
toer et l'eschaffaut de ce monde, faut-il qu'il se résolve à ce marché pour esclairer aux autres et faire plusieurs belles choses utiles et exemplaires. Il faut qu'il couche de sa vie et la face courir fortune. Qui ne sçait mespriser la mort, non-seulement il ne fera jamais rien qui vaille, mais il s'expose à divers dangers ; car en voulant tenir couverte, asseurée sa vie, il met à descouvert et au hasard son debvoir, son honneur, sa vertu et preud'hommie. Le mespris de la mort est celuy qui produit les plus beaux, braves et hardis exploits, soit en bien ou en mal. Qui ne craint de mourir ne craint plus rien, faict tout ce qu'il veut , se rend maistrede la vie et sienne et d'autruy. Le mespris de la mort est la vraye et vive source de toutes les belles et généreuses actions des hommes. De là sont desrivées les braves resolutions et libres paroles de la vertu, prononçant ses sentences par la voix de tant de grands personnages. Elvidius Priscus, à qui l'empereur Vespasien avoit mandé de ne venir au sénat, ou y venant ne dire son advis, respondit qu'estant sénateur il ne fauldroit de se trouver au sénat, et s'il estoit requis de dire son advis, il diroit librement ce que sa conscience lui commanderoit ; estant menacé par le mesme que s'il parloit, il en mourroit : «Vous ay-je jamais dict (respondit-il) que je fusse immortel? Vous ferez ce que voudrez et moy ce que je debvray ; il est en vous de me faire mourir injustement et en moy de mourir constamment.» LesLacedemoniens, menacés de beaucoup souffrir s'ils ne s'accommodoient bientost avec Philippe, père d'Alexandre, qui estoit entré en leur pays avec main armée, un pour tous respondit : Que peuvent souffrir ceux qui ne craignent de mourir? Et leur ayant esté mandé par le mesme Philippe qu'il romproit et empescheroit tous leurs desseins, dirent : Quoi ! nous empescheras-tu aussi de mourir? Un autre interrogé du moyen de vivre libre, respondit, mesprisant la mort. Et un autre enfant prins et vendu pour serf dict à son acheteur : Tu verras ce que tu as acheté ; je serois bien sot de vivre serf, puis que je puis estre libre, et ce disant se jetta de la maison en bas. Et disoit un sage à un autre délibérant de quitter ceste vie pour se délivrer d'un mal qui le pressoit :Tu ne délibères pas de grande chose : ce n'est pas grande chose de vivre, et tes valets et tes bestes vivent ; mais c'est grande chose
de mourir honnestcment, sagement, constamment. Pour clorre et couronner cest article, nostre religion n'a point eu de plus ferme et asseuré fondement et auquel son autheur ayc plus insisté que le mespris de la vie. Mais il y a ici des feintes et des mescontes : plusieurs font mine de la mespriser qui la craignent; plusieurs ne se soucient d'estre morts, voire le voudroient estre, mais le mourir les fasche. Emori nulo, sed me esse mortuum nihili œstiwo1 : plusieurs délibèrent tous sains et rassis de souffrir fermes la mort, voire se la donner ; c'est un roolle assez commun, auquel Heliogabale mesme a trouvé place, faisant tant d'apprêts somptueux à ces fins. Mais estant venus aux prinses, aux uns le nez a saigné, comme à Lucius Domitius, qui se repentit de s'estre empoisonné; les autres en ont destourné les yeux et la pensée et se sont comme desrobés à elle, l'avallans et engloutissans insensiblement comme pilules, selon le dire de César, que la meilleure estoit la plus courte, et de Pline que la courte est le souverain heur de la vie humaine. Or nul ne se peut dire résolu à la mort qui craint de l'affronter et la soustenir les yeux ouverts, comme ont fait excellemment : Socrates, qui eut trente jours entiers à ruminer et digérer le décret de sa mort, ce qu'il fit sans esmoy, altération, voire sans aucun effort, mais tout mollement et gayement; Pomponius Atticus, Tullius Marcellinus, Romains, Cleante, philosophe, tous trois presque de mesme façon, car ayant essayé de mourir par abstinence pour sortir des maladies qui les tourmentoient, se trouvans guaris par elle, ne voulurent s'en désister, mais achevèrent, prenant plaisir à défaillir peu à peu et considérer le train et progrès de la mort ; Othon et Caton, car ayant fait les apprêts pour se tuer, sur le point de l'exécution se mirent à dormir profondement, ne s'estonnant non plus de la mort que d'un autre accident ordinaire et bien léger.
La quatriesme est d'ame forte et résolue, practiquée authentiquement par de grands et saints personnages en deux cas : l'un, le plus naturel et légitime, est une vie fort pénible et douloureuse ou appréhension d'une beaucoup pire mort, bref un estât misérable auquel on ne
(1) Je ne veux point mourir, mais je n'appréhende nullement d'être inort.Or. Tt.scu!. !, c. 8.