‹ Choix de moralistes françaisChapitre 177 sur 509 · LIVRE II, CHAI?. XI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAI?. XI

peust remédier; c'est lors désirer la mort comme une retraite et le port unique des tourmens de ceste vie, le souverain bien de nature, seul appuy de nostre liberté. C'est bien foiblesse de céder aux maux, mais c'est folie de les nourrir. Il est bien temps de mourir lorsqu'il y a plus de mal que de bien à vivre ; car de conserver nostre vie à nostre tourment et incommodité, c'est contre nature : Dieu nous donne assez congé quand il nous met en cest estât. Il y en a qui disent qu'il faut mourir pour fuyr les voluptés qui sont selon nature. Combien plus pour fuyr les douleurs qui sont contre nature? Il y a plusieurs choses en la vie pires beaucoup que la mort pour lesquelles il vaut mieux mourir et ne vivre point que de vivre, dont les Lacedemoniens, asprement menacés par Antipater s'ils ne s'accordoient à sa demande, luy respondirent : Si tu nous menaces de pis que la mort, nous aymons mieux mourir. Et les sages disent que le sage vit tant qu'il doibt et non pas tant qu'il peust ; et puis la mort nous est bien plus en main et à commandement que la vie. La vie n'a qu'une entrée, et encores despend-elle de la volonté d'autruy. La mort despend de la nostre, et plus elle est volontaire, plus est-elle belle ; et à elle y a cent mille issues. Nous pouvons avoir faute de terre pour y vivre, mais non pour mourir. La vie peust estre ostée à tout homme par tout homme, la mort non :

Vblqvc mors est, optime hoc cavil Deus;

Eripere vilam neino non homini potest,

Al nemo mortem : mille ad hanc aditus paient '.

Le présent plus favorable que nature nous aye faict et qui nous oste tout moyen de nous plaindre de nostre condition, c'est de nous avoir laissé la clef des champs. Pourquoy te plains-tu en ce monde? il ne te tient pas; si tu vis en peine, ta lascheté en est cause : à mourir il n'y a que le vouloir.

L'autre cas est une vive appréhension et desir de la vie advenir qui leur faict souhaiter la mort comme un grand gain, semence de meil-

(4) partout on peut trouver la mort : c'ett à quoi la sagesse divine a pourvu. Tout le monde peut 6ler la vie à un homme, et personne ne peut l'empêcher d'aller à la mort. Il a mille chemins pour y arriver. Sén. Tlièbaïde, act. î, se. I, v. ist.

leurc vie, pont aux lieux délicieux, voye à tous biens, une reserve à la résurrection. La ferme créance et espérance de ces choses est incompatible avec la crainte et l'ennuy de la mort.: elle induicl plustost à s'ennuyer icy, et désirer la mort : Vilam habere in patientia, et mortem in desiderio, d'avoir la vie en affliction, et la mort en affection : le vivre leur est corvée, et le mourir soûlas ; dont leurs vœux et leurs voix sont : Cupio dissolvi : mihi mori lucrum. — ■ Quis me liberabit de corpore morlis hujus1? Dont bien justement a esté reproché aux philosophes et chrestiens ( ce qui est à entendre des lasches et trop foihles, non de tous) qu'ils sont des affronteurs et mocqueurs publics, et ne croyent pas en vérité ce qu'ils disent, tant haut louans, et preschans de l'immortalité bienheureuse, et tant de délices en la vie seconde, puisqu'ils paslissent et redoutent si fort la mort, passage et traject nécessaires pour y aller.

La cinquiesme et extresme, c'est l'exécution de la précédente, qui est se donner la mort. Ceste-cy semble bien venir de vertu et grandeur de courage, ayant esté anciennement practiquée par les plus grands et plus excellens hommes et femmes de toute nation et religion, Grecs, Romains, Egyptiens, Perses, Medois, Gaulois, Indois, philosophes de toutes sectes; Juifs, tesmoin ce bon vieillard Razias, homme le père des Juifs, pour sa vertu, et ces femmes, lesquelles sous Antiochus, après avoir circoncis leurs enfans, s'allaient précipiter quant et eux ; chrestiens, tesmoin ces deux sainctes canonisées, Pélagie et Sophronia, dont la première, avec sa mère et ses sœurs, se précipita dedans la rivière, et ceste-cy se tua d'un Cousteau, pour esviter la force de Maxentius, empereur ; voire par des peuples et communes toutes entières, comme de Capoue en Italie, Astupa, Numance en Espagne, assiégées par les Romains; des Abydécns pressés par Philippe ; une ville aux Indes assiégée par Alexandre ; mais encores approuvée et authorisée en plusieurs républiques par loix et reiglemens sur ce faict, comme à Marseille, en l'isle de Cea de Negrepont, et autres nations, comme en

(I) Je désire que toutes les parties de mon être se disjoignent. La mort est un avantage pour moi. — Qui me délivrera de ce corps de mort? Ép. ad Philippenses, c. i, v. 23, 24, — Ad Rmitanos; c. 7, v. 2î.

de là sagesse, par charron.

Hyperborée, et justifiée par plusieurs grandes raisons desduites au précèdent article, qui est du juste désir et volonté de mourir. Car s'il est permis de désirer, demander, chercher la mort, pourquoy sera-t-il mal faict se la donner? Si la propre mort est permise et juste en la votante, pourquoy ne le sera-t-elle en la main et en l'exécution? Pourquoy attendray-je d'autruy ce que je puis de moy mesme? et ne vautil pas mieux encores se la donner que la souffrir; courir à son jour que l'attendre? Car la plus volontaire mort est la plus belle. Au reste je n'offense pas les loix faictes contre les larrons, quand j'emporte le mien, et je coupe ma bourse ; aussi ne suis-je tenu aux loix faictes contre les meurtriers pour m'avoir osté la vie. D'ailleurs elle est reprouvée par plusieurs, nonseulement chrestiens, mais juifs, comme dispute Josephe contre ses capitaines en la fosse du puits i ; et philosophes, comme Platon, Scipion, lesquels tiennent ceste procédure, non-seulement pour vice de lascheté, couardise, et tour d'impatience; car c'est s'aller cacher et tappir pour ne sentir les coups de la fortune. Or la vraye et vive vertu ne doibt jamais céder ; les maux et les douleurs sont ses alimens ; il y a bien plus de constance à user la chaine qui nous tient qu'à la rompre , et plus de fermeté en Regulus qu'en Caton ;

Rébus in adversis, facile est contemnere vitam, Foriius Me facit qui miser esse polest*.

Si fractus illabatur orbis, lmpavidum ferient ruinœ*.

Mais encores pour crimes de désertion ; car l'on ne doibt abandonner sa garnison sans l'exprès commandement de celuy qui nous y a mis ; nous ne sommes icy pour nous seuls, ny maistres de nous mesmes. Cecy donc n'est pas sans dispute ny sans double.

Il est premièrement sans doubte qu'il ne faut pas entendre à ce dernier exploict sans très grande et très juste raison ; afiin que ce soit,

(1) Josephe, Guerre des Jiri/s, liv. III, c. 23.

(2) Pour quiconque est dans l'adversité il y a peu de mérite à dédaigner la vie. Il montre bien plus de courage celui qui peut consentir à rester malheureux. Makt. liv. XI, épig, 57, v. 15.

(3) Et si le monde fracassé s'écroulait de toutes parts, il resterait encore intrépide au milieu des ruines dont il serait frappé, lion. liv. in, ode r>, v. 7, s.

comme ils disent sxiloyo; elvaytoyy, une honneste et raisonnable issue et départie. Ce ne doibt donc pas estre pour une légère occasion, quoy que disent aucuns que l'on peust mourir pour causes légères, puis que celles qui nous tiennent en vie ne sont gueres fortes ; c'est ingratitude à nature ne vouloir user de son présent , c'est signe de légèreté et d'estre trop chagrin et difficile, de s'en aller et rompre compagnie pour peu de chose; mais pour une grande et puissante, et icelle juste et légitime. Parquoy ne peuvent avoir eu suffisante excuse, ny cause assez juste en leur mort, tous ceuxcy : Pomponius Atticus, Marcellinus et Cleantes, dont a esté parlé, qui n'ont voulu arrester le cours de leur mort, pour ceste seule considération qu'ils s'y trouvoient desjà presques à mesme ; ces femmes de Pœtus, de Scaurus, de Labeo, de Fulvius, familier d'Auguste, de Seneque et tant d'autres, pour accompagner leurs maris en leur mort, ou les y inviter \ Caton et autres despités contre le succès des affaires, et de ce qu'il leur falloit venir es mains de leurs ennemis, desquels toutesfois ils ne craignoient aucun mauvais traitement ; ceux qui se sont tués pour ne vivre à la mercy et de la grâce de tel qu'ils abominoient, comme Gravais Silvanius et Statius Proximus, jà pardonnés par Néron ; ceux qui pour couvrir une honte et reproche pour le passé, comme Lucrèce Romaine, Sparzapizes, fils de la royne Tomyris, Boges, lieutenant du roy Xerxes ; ceux qui, sans aucun mal particulier, mais pour voir le public en mauvais estât, comme Nerva, grand jurisconsulte, Yibius Virius, Jubellius en la prinse de Capoue ; ceux qui pour satiété ou ennuy de vivre, et ne suffit qu'elle soit grande et juste, mais qu'elle soit nécessaire et irrémédiable, et que tout soit essayé jusques à l'extrémité. Parquoy la précipitation et le desespoir anticipé est icy très vicieux , comme en Brutus et Cassius,qui, se tuant avant le temps et l'occasion, perdirent les reliques delà liberté romaine, de laquelle ils estoienl protecteurs. Il faut, disoit Cleomenes, mesnager sa vie, et la faire valoir jusqu' à l'extrémité 5 car s'en défaire l'on le peust tousjours, c'est un remede que l'on a tousjours en main ; mais les choses se peuvent changer en mieux. Josephe et tant d'autres ont très utilement pracliqué ce conseil ; les choses qui semblent du tout desespe-

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