CHAPITRE XII
Si? maintenir en vraye tranquillité d'esprit, le fruict el lacouronnede sagesse, etconclusion de ce livre.
La tranquillité d'esprit est le souverain bien de l'homme. C'est ce tant grand et riche thresor que les sages cherchent par mer et par terre, à pied et. à cheval ; tout nostre soin doibt tendre là ; c'est le fruict de tous nos labeurs et estudes, la couronne de sagesse. Mais aifin que l'on ne se mescompte, il est à sçavoir que ceste tranquillité n'est pas une retraicte, une oisiveté ou vacation de tous affaires , une solitude délicieuse et corporellement plaisante, ou bien une profonde nonchalance de toutes choses. S'il estoit ainsi, plusieurs femmes, fainéants, poltrons et voluptueux, jouiroient à leur ayse d'un si grand bien, auquel aspirent les sages avec tant d'estude : la multitude ny rareté des affaires ne faict rien à cecy. C'est une belle, douce, égale, unie, ferme et plaisante assiette et estât de l'ame, que les affaires, ny l'oisiveté, ny les accidens bons ou mauvais, ny le temps ne peut troubler, altérer, eslever, ny ravaller : Vera tranquillitas,non conculi *.
Les moyens d'y parvenir, de l'acquérir et conserver, sont les poincts que j'ay traictés en ce livre second, dont en voicy le recueil ; et gisent à se défaire et garantir de tous empeschemens, puis se garnir des choses qui l'entretiennent et conservent. Les choses qui plus empeschent et troublent le repos et tranquillité d'esprit sont les opinions communes et populaires, qui sont presque toutes erronées, puis les désirs et passions qui engendrent une délicatesse et difficulté en nous, laquelle faict que l'on n'est jamais content ; et icelles sont reschauffées et esmeues par les deux contraires fortunes, prospérité et adversité, comme par vents impétueux et violens, et finalement ceste vile et basse captivité, par laquelle l'esprit (c'est-à-dire le jugement et la volonté) est asservi et détenu esclave comme une besle, soubs le joug de cer--
\l) La vraie tranquillité, c "esl <Ic (Tétre ému de rien.
SES. IÎJ). L\.''
taines opinions et reigles locales et particulières. Or il se faut émanciper et. affranchir de tous ces ceps et injustes subjections, et mettre sou esprit en liberté, le rendre à soy, libre, uni . crscl, ouvert et voyant par tout, s'esgayaoi par toute l'cstenduc belle etuniverselle du monde et de la nature. In commune genitus, mundum ut unam domum spectans ; — toti se inferens mundo, et in omnes ej us actus conlemplatiunem suam mittens * .
La place ainsi nettoyée et apprestée, les fondemens premiers à y jetter sont une vraye preud'hommie, ctestre en un estât et vacation à laquelle l'on soit propre. Les parties principales qu'il faut esleveret asseurer sontpremierement une vraye pieté par laquelle d'une ame nonestonnée, maisnette, franche, respectueuse, dévote, l'on contemple Dieu, ce grand maistre souverain et absolu de toutes choses, qui ne se peut voir ny cognoistre ; mais le faut recognois- Ire, adorer, honorer, servir de tout son cueur, espérer tout bien de luy, et n'en craindre point de mal ; puis cheminer rondement en simplicité et droiture, selon les loix et coustumes, vivre à cueur ouvert aux yeux de Dieu et du monde: Conscientiam suam aperiens, semperque tamquam in publico vivens, se magis vcrilus quam altos 2. Garder en soy et avec autruy, et généralement en toutes choses, pensées, paroles, desseins, actions, modération, mère ou nourrice de tranquillité, laissant à part toute pompe et vanité: reigler ses désirs, et se contenter de médiocrité et suffisance,
Quod sit esse velit, nihilque malitz,
se resjouir en sa fortune ; la tempeste et l'orage a beaucoup moins de prinsc et de moyen de nuire quand les voiles sont recueillies que quand elles sont auvent : s'affermir contre tout ce qui peut blesser ou heurter, s'eslever par dessus toute crainte, mesprisant tous les coups de la fortune et la mort, la tenant pour fin (!>• tous maux, et non cause d'aucun : Contemplor
(!) Né pour la grande société, regardant le monde comn n uncseulë famille; portant son attention sur le monde enlier, il le contemple sans cosse dans tous les actes. Ses. de Beiièfic. liv. VII, c 1. — ](/. Ép. 1AVI.
(i) Découvrant sa conscience', vivant toujours comme 'i l'on était sous les yeux du public, se craignanl beaucoup plus soimême que les autres. Sén. île ISettefic. liv. VII, c. i.
(5) Qu'il veuille ftir-? ce qu'il est 'i ne veuille Cire rii-ji de n', is. «ART. li . N, épi ; i". .. 11.