LIVRE III, CHAR III
vient rarement, mesmement s'il est vray et légitime prince, sinon qu'il soit du tout fainéant, et qu'il se dégrade et prostitue soy-mesme, et videatur exire de imperio*. Toutesfois il faut voir d'où il peut venir pour s'en garder. Il vient de choses contraires aux moyens d'acquérir authorité, et spécialement de trois, sçavoir:
De la forme de gouverner trop làsche, efféminée, molle, languissante et nonchalante, ou bien légère et volage sans aucune tenue -, c'est estât sans estât. Soubs tels princes les subjects se rendent hardis, insolens, pensent que tout est permis, que le prince ne se soucie de rien: Malum principem habere sub quo nihil ulll liceat : pejus eum sub quo omnia omnibus-.
Secondement du malheur du prince, soit en ses affaires, qui ne succèdent pas bien, ou en lignée, s'il est sans enfans , qui servent d'un grand appuy au prince ou au moins certitude de successeurs, dont se plaignoit Alexandre le Grand : Orbilas mea quod sine liberis sum, spernitur'3. — Munimen aulœregii liberi*.
Tiercement des mœurs, spécialement dissolues , lasches et voluptueuses , yvrongnerie, gourmandise , aussi de lourdise, ineptie, laideur.
Voylà en gros parlé de l'action du souverain. Pour la traicter plus distinctement et particulièrement, il se faut souvenir, comme a esté dict au commencement, qu'elle est double, pacifique et militaire, j'entends icy l'action pacifique l'ordinaire, qui se faict tous les jours, et en tout temps, de paix ou de guerre ; la militaire qui ne s'exerce qu'en temps de guerre.
La pacifique et ordinaire du souverain ne se peut du tout prescrire; c'est ebose infinie, et consiste autant à se garder de faire comme à faire. Nous en donnerons icy des advis principaux et nécessaires. Pour un premier, le prince doibt pourvoir à ce qu'il soit fidèlement et diligemment adverty de toutes choses. Ces toutes choses reviennent à deux chefs, dont il y a deux sortes d'advertissemens et d'advertisseurs qui
(i) El qu'il paraisse abandonner le commandement. Tac. Uist. liv. III, c. 68.
(2) Apophthégme de Marcùs Cornélius Fronton, qui enseigna la rhétoiique à Marc-Aurèle.
(") On me méprise peut-être parce que je n'ai pas d'enfants. Qiint-Cikt. liv. VI, c. 0.
(il Des princes du sang royal sont la vraie sauvegarde d'une cour. Eurip.
tous doibvent est rebien confidens et asseufés, prudens et secrets : bien qu'aux uns est requise une plus grande liberté, fermeté et franchise, qu'aux autres. Les uns pour l'advertir de son honneur et debvoir, de ses défauts, et lui dire ses vérités. Il n'y a gens du monde qui ayent tant besoin de tels amis comme les princes, qui ne voyent et n'entendent que par les yeux et les oreilles d'autruy . Ils soustiennent une vie publique, ont à satisfaire à tant de gens, onleur celé tant de choses que, sans le sentir, ils se trouvent engagés en la hayne et detestation de leurs peuples, pour des choses fort remediables et fort aysées à esviter, s'ils en eussent esté advertis d'heure. D'autre part les advertissemens libres, qui sont les meilleurs officiers de la vraye amitié, sont périlleux à l'endroit des souverains : combien qu'ils soient bien délicats et bien foibles, si pour leur bien et proffit ils ne peuvent souffrir un libre advertissement, qui ne leur pince que l'ouye, estant le reste de l'opération en leur main. Les autres sont pour l'advertir de tout ce qui se passe et remue non • seulement parmy ses subjects et dedans l'enclos de son Estât, mais encores chez ses voisins ; de tout, dis-je, qui touche de loin ou près l' Estât sien et de ses voisins. Ces deux sortes de gens respondent aucunement à ces deux amis d'Alexandre, Ephestion et Craterus, dont l'un aimoit leroy, et fautre \lexandre, c'est-à-dire l'un l'Estat, et l'autre la personne.
En second lieu le prince doibt tousjours avoir en main un petit mémorial et livret contenant trois choses, principalement un registre abrégé des affaires d Estât, affin qu'il sache ce qu'il faut faire, ce qui est commencé de faire, et qu'il ne demeure rien imparfaict et mal exécuté ; une liste des plus dignes personnages qui ont bien mérité ou sont capables de bien mériter du public ; un mémoire des dons qu'il a faicts, à qui et pourquoy : autrement et sans ces trois il lui adviendra de faire de grandes fautes. Les grands princes et sages politiques l'ont ainsi bien practiqué, Auguste, Tibère, Vespasian, Trajan, Adrian, les Antonins.
En tiers lieu, d'autant que de l'un des principaux debvoirs du prince est à discerner et ordonner des loyers et des peines, et pource que l'un est favorable et l'autre odieux, le prince doibt retenir à soy la distribution des loyers et bienfaicts, qui sont estats, honneurs, offices,
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
bénéfices, privilèges, pensions, exemptions, immunités, restitutions, grâces et faveurs, et renvoyer à ses officiers à faire et prononcer condamnations, amendes, confiscations, privations, supplices et autres peines.
En distribution des loyers, dons et bienl'aicts, il s'y doibt porter prompt et volontaire, les donner avant qu'ils soyent demandés, s'il se peut, et n'attendre pas qu'il lui faille les refuser, et les donner luy-mesme s'il peut, ou les faire donner en sa présence. Par ce moyen les dons et bienfaicts seront beaucoup mieux receus, auront plus d'efficace : et l'on esvilera deux grands inconveniens ordinaires, qui privent les gens d'bonneur et de mérite des loyers qui leur sont deus ; l'un est une longue poursuitte difficile et pleine de despense qu'il convient faire pour obtenir ce que l'on veust et l'on pense avoir mérité ; ce qui est grief à gens d'honneur et de cueur : l'autre, qu'après avoir obtenu du prince le don avant qu'en pouvoir jouir, il couste la moitié et plus de ce que vaut le bienfaict,etencoresquelquesfoisviendraàrien.
Venons à l'action militaire du tout nécessaire à la luition et deffense du prince, des subjects et de tout l'Estat; traictons-la briefvement. Toute ceste matière revient à trois chefs, entreprendre, faire, finir la guerre. A l'entrepiinse faut deux choses : justice et prudence, et fuir du tout les contraires, l'injustice et la témérité. Il faut premièrement que la guerre soit juste : la justice doibt marcher devant la vaillance, comme le délibérer va devant l'exécuter. Il faut abominer ces propos, que le droict est en la force, que l'issue en décidera , que le plus fort l'emportera. Il faut regarder la cause au fonds et au mérite , et non à l'issue : la guerre a ses droits et loix, comme la paix. Dieu favorise les justes guerres, donne les victoires à qui il lui plaist, et s'en faut rendre capable, premièrement par la juste entreprinse. Il ne faut donc pas pour toute cause ou occasion commencer la guerre : Non ex omni occasione quœrere triumphum*, et se bien garder que l'ambition, l'avarice, la cholere ne nous y fourrent, qui sont toutesfois à vray dire les plus ordinaires motifs des guerres : una etea velus causa bellandi est profunda cupido imperii et divi-
(i) Ne pas chercher toutes les occasions de triompher. Plin. Pantg. c. 10.
tiarum; maximum gloriam in maximo imperio pulanl*.
Rupere fœdiis impiiis lucri furor, Et ira prœceps-...
Pour rendre la guerre, de tous poincts juste, il faut trois choses : 1. Qu'elle soit indicte et entreprinse par celui qui peut, qui est seul souverain.
2. Pour cause juste, telle est absolument la deffensive justifiée, par toute raison aux sages, par nécessité aux Barbares, par la coustume à toutes gens, par la nature aux bestes : deffensive, dis-je, de soy, où je comprens sa vie, sa liberté, ses parens et sa patrie : de ses alliés et confédérés, c'est pour la foy donnée, pour les injustement oppressés : Qui non défendit nec obsistit , si potest injnriœ , tant est in vitio, quam si parentes, aut patriam, aut socios deserat 3. Ces trois chefs de deffense sont eomprinsenlajusticeparsainctAmbroise:For</fudo guœper bella tuelur a Barbaris patriam, vel défendit infirmas, vêla lalronibus socios, plena justitiœ est*. \Jn autre plus court la met en deux, foy et salut : Nu II uni hélium a civitate optima suscipilurnisiauipf o fide aut pro sainte^, etl'offensive avec deux conditions : qu'il y aye eu offense précédente, comme outrage ou usurpation, et après avoir redemandé clairement par héraut exprès ce qui a esté prins (post clarigatum6) et recherché la voye de la justice, qui doibt tousjours aller la première. Car si l'on y veust entendre, et se soubmestre à la raison, faut s'arrester : sinon, le dernier et par ainsi nécessaire est juste et permis : Juslum bellum
(Il La seule et ancienne cause des guerres, c'est une violente passion pour le commandement et pour les richesses. — Ils regardent comme une très grande gloire de commander en souverain. Saxlust. in fragment. Bellum Catilin. c. 2.
(2) C'est l'ardeur impie du gain et l'aveugle colère qui rompent les traites. Ses. Hippolyt. act. II, v. 838.
(">) Celui qui ne s'oppose pas quand il le peut à l'injustice qu'il voit commettre est aussi condamnable que s'il abandonnait ses amis, ses parents, sa pairie. Cic. de Offic. liv I, c. 7, n. 25.
(4) C'est une action pleine de justice que d'employer son courage a défendre sa patrie contre les Barbares, à protéger les faibles, à garantir ses compatriotes des brigands, ambroise, de Offic.
(;;) Dans une cite amie de la justice on ne soutient jamais d( guerre que pour la f.ii promise ou le salut des citoyens. CiQ. de Républ. liv. III , dans S. Augustin , de Civit. Dei, hv. X\II, c. C.
(o) Après déclaration. Plin. liv. XXII, c. 2.