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LIVRE III, CHAP. IV

Toute désloyauté, discipline abolie: Inomne fus nefasque avidos, aut vénales, non sacro> non prophano abstinentes1. Le petit et inférieur faict du compagnon avec le grand :

Iiheni mihi Cœsar in undis Dux erat, hic socius. Facimts quos inquinat œquat*.

Lequel n'ose parler , car il est du mestier , encores qu'il ne l'approuve : Obnoxiis ducibus et prohibere non ausis*. C'est une confusion horrible : Metu ac necessitate hue illucmutanturi. Somme ce n'est que misère. Mais il n'y a rien de si misérable que la victoire. Car quand pour le mieux elle tomberoit entre les mains de celuy qui a le droict de son costé, elle le rendroit insolent, cruel et farouche, voirequand il seroitd'un doux naturel, tant ceste guerre intestine acharne, et est un venin qui consomme toute l'humanité5. Et n'est en la puissance des chefs de retenir les autres. Il y a deux causes à considérer des guerres civiles : l'une est secrette, laquelle comme elle ne se sçait et ne se voit, aussi ne se peust-elle empescher ny remédier ^ c'est le destin, la volonté de Dieu, qui veust chastier ou du tout ranger un Estât :

In se magna ruunt, lœks hune mtmina rébus Crescendi posuere modum6;

l'autre est bien apperçeue par les sages, et s'y peut bien remédier, si l'on veut, et que ceux à qui il appartient y mettent la main ; c'est la dissolution et générale corruption des mœurs, par laquelle les vauneants et n'ayant que faire veulent remuer, mettre tout en combustion, couvrir leurs playes par les maux de

Ja victime il faut tromper et se cacher. — Ni l'âge, ni la dignité ne sont une sauvegarde. — Le fer se promène au loin sur toutes les tètes; la noblesse périt avec le peuple. Tac. Hist. liv. I, c. 58. — Id. ibid. liv. III, c. 55. — Lucain, liv. II, v. 101.

(1) Ce qui est permis, comme ce qui est défendu, le sacré comme le profane, leur avide cupidité ne respecte rien. Tac Hlst. liv. II, c. 56.

(2) Sur les rives du P.hin César était mon général ; il est ici mon camarade. Le'crime rend égaux tous les complices du crime. Licain, liv. V, v. 289.

(5) Les chefs étant eux-mêmes coupables, ils n'osent rien défendre.

(4) La crainte, la nécessité les fait passer d'un côté à l'autre. Tac. Hist. liv. I, c. 7G.

(5) Cic. liv. iv, 9, Epistol. ad familtar.

(6) Tout ce qui est grand tombe. Les dieux ont imposé aux choses les plus prospères de certaines bornes qu'elles ne peuvent dépasser. Lucain, liv. I, v. 81.

l' Estât. Car ils ayment mieux estre accablés de la ruine publicque que de la leur particulière : Mîscere cuncta, et privata vulnera reipublicœmalis operire : — nam itase res habei utpublica ruina quisque malit quani suaproleri, et idem passurus minus conspici * . Or les advis et remèdes à ce mal de guerre civile sont à la finir au plustost, ce qui se faict par deux moyens, accord ou victoire. Le premier vaut mieux ; encores qu'il ne fust pas tel que l'on le désire, le. temps remédiera au reste. Il faut quelques fois se laisser un peu tromper pour sortir de guerre civile, comme il est dict d'Antipater : Bellum finire cupienti opus erat decipi^. La victoire est dangereuse, car il est à craindre que le victorieux en abuse et ensuive une tyrannie. Pour bien s'y porter il se faut desfaire de tous les autheurs de troubles et autres remueurs et sanguinaires, tant d'une part que d'autre, soit en les envoyant loing, soubs quelque beau prétexte et charge, en les divisant ou en les employant contre l'estranger, et traictant au reste doucement le menu peuple.

§ 12. Advis pour les particuliers en toutes les susdictes divisions publiques.

Voilà plusieurs espèces de troubles et divisions publiques, auxquelles et à chacune d'icelles ont esté donnés advis et remèdes pour le regard du prince ; maintenant il en faut donner pour les particuliers. Cecy ne se vuide pas en un mot ; il y a deux questions : l'une, s'il est loisible à l'homme de bien de prendre party ou demeurer coy ; l'autre en tous les deux cas, c'està-dire estant d'un party ou n'en estant point, comment ons'ydoibt comporter. Quant au premier poinct, il se propose pour ceux qui sont libres et ne sont encores engagés à aucun party 5 car s'ils y sont jà engagés, ceste première question n'est pour eux ; ils sont renvoyés à la seconde. Je dis cecy à cause que l'on peut bien estre d'un party, non par choix et dessein, voire que l'on n'approuve pas, mais pource que l'on s'y trouve tout porté et attaché par très grandes et puissantes liaisons, que l'on ne peut honnestement rompre, qui couvrent et excusent assez, estant naturelles et

(t) Tac. Hist. liv. I, c. 55. — Vell. Paterc. liv. II. (-2) Qui, désirant de Unir la guerre, vit qu'il fallait se lai&ser tromper. Q. Grec. liv. VI, c. 5,

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

équivalentes. Or la première question a des raisons et exemples contraires. Il semble d'une part que l'homme de bien ne sçauroit mieux faire que de se tenir coy; car il ne sçauroit s'immiscer à aucun party sans faillir, pource que toutes ces divisions sont illégitimes de soy et ne peuvent estre menées ny subsister sans inhumanité et injustice. Et plusieurs gens de bien ont abhorré cela, comme respondict Asinius Pollio à Auguste, qui le prioit de le suyvre contre Marc- Antoine. D'autre part est-il pas raisonnable de se joindre aux bons et ceux qui ont le droict? Le sage Solon l'a ainsi jugé, voire il chastie rudement celuy qui s'en retire et ne prend party. Le professeur de vertu, Caton, l'a ainsi practiqué, ne se contentant de tenir un party, mais y commandant. Pour vuider ce double il semble que les hommes illustres, qui ont et cbarge publique et crédit et suflisance en l'Estat, peuvent et doibvent se ranger du party qu'ils jugeront le meilleur, car ils ne doibvent abandonner en la tourmente le gouvernail du vaisseau qu'ils conduisoient en bonace, doibvent servir à leur dignité, pourvoir à la seureté de l'Estat ; et les privés ou qui sont moindres en charge et en suffisance d'estat s'arrester et se retirer en quelque lieu paisible et asseuré durant la division, et tous les deux se comporter comme il va estre dict. Au reste, pour le choix du party , quelques fois il n'y a point de difficulté, car l'un est si injuste et si malheureux que l'on ne s'y peut mettre avec aucune raison. Mais d'autres fois la difficulté est bien grande, et puis il y a plusieurs choses à penser outre la justice et le droict des parties.

3° Venons à l'autre poinct qui est du comportement de tous. Or il se vuide en un mot parl'advis et la reigle de modération, suivant l'exemple d'Atticus , tant renommé pour sa modestie et prudence en tels orages, tenu tousjours et estimé pour favoriser le bon party, toutesfois sans s'envelopper aux armes et sans offense de l'autre party.

Parquoy ceux qui sont déclarés d'un party s'y doibvent porter non outrés, mais avec modération, ne s'embesongnant point aux affaires, s'ils n'y sont tout portés et pressés, et en ce cas s'y porter avec tel ordre et attrempance que l'orage passe sur leur teste sans offense, n'ayant aucune part à ces grands desordres et insolences oui s'y commettent; mais au re-

bours les adoucissant, destournant, esludant comme ils pourront. Ceux qui ne sont déclarés ny engagés à un party (desquels la condition est plus douce et meilleure), encores que peut estre au dedans et en affection ils en ont un, doibvent demeurer neutres, c'est-à-dire ne se soucier de l'issue et de Testât des uns ny des autres, demeurant à eux seuls, et comme spectateurs en théâtre se paissant des misères d'autruy. Tels sont odieux à tous, et courent enfin grande fortune, comme il se lit des Thebains en la guerre deXerxès et de Jabes Galaad: Neutr alitas nec amicos parit, nec inïmicos tollit1. La neutralité n'est ny belle ny honneste, si ce n'est avec consentement des partis, comme César qui déclara de tenir les neutres pour siens, au contraire de Pompée, qui les déclara ennemys ; ou à un estranger, ou à tel, qui pour sa grandeur et dignité ne s'en doibt point mesler, mais plustost estre reclamé arbitre et modérateur de tous, ny aussi et moins encores inconstans, chancelans, mestifs, protées, plus odieux encores que les neutres et offensifs à tous. Mais ils doibvent (demeurant partisans d'affection s'ils veulent, car la pensée et. l'affection est toute nostre ) estre communs en actions, offensifs à nuls, officieux et gracieux à tous, se complaignant du malheur commun. Tels ne se font point d'ennemys et ne perdent leurs amys. Ils sont propres à estre médiateurs et amiables compositeurs, qui sont encores meilleurs que les communs. Ainsi des non partisans, qui sont quatre, deux sont mauvais, les neutres et les inconstans, et deux bons, les communs et les médiateurs; mais tousjours l'un plus que l'autre, comme des partisans il y en a deux, les outrés et modérés.

§ 13. Des troubles et divisions privées.

Aux divisions privées l'on peust commodément et loyalement se comporter entre ennemys, si ce n'est avec une égale affection, au moins tempérée ; ne s'engager tant aux uns qu'ils puissent requérir tout de nous, et aussi se contenter d'une moyenne mesure de leur grâce ; ne rapporter que les choses indifférentes ou cognues ou qui servent en commun, disant rien à l'un que l'on ne puisse dire à l'au-

(l) La neutralité ne fait point d'amis, n'ôte point d'ennemis. Tite-Livf, liv. IX, c. 3.

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