DE LA JUSTICE EN GENEKAL
Justice est rendre à chascun ce qui luy appartient, à soy premièrement et puis à autruy, et par ainsi elle comprend tous les dehvoirs et offices d'un chascun, qui sont douhles : le premier est à soy-mesme, le second à autruy ; et sont comprins en ce commandement gênerai, qui est le sommaire de toute justice : « Tu aymeras ton prochain comme toy mesme;» lequel non-seulement met le dehvoir envers autruy en second lieu, mais il le monte et le reigle au patron du dehvoir et amour envers soy; car, comme disent les Hehreux, il faut commencer la charité par soy-mesme.
Le commencement donc de toute justice, le premier et plus ancien commandement, est de la raison sur la sensualité. Auparavant que l'on puisse hien commander aux autres, il faut apprendre à commander à soy-mesme, rendant à la raison la puissance de commander et assubjectissant les appétits et les pliant à l'obeyssance. C'est la première originelle justice, interne, propre et la plus belle qui soit. Ce commandement de l'esprit sur la partie brutale et sensuelle, de laquelle sourdent les passions, est bien comparé à un escuyer qui dresse un cheval, pource que se tenant tousjours dedans la selle il le tourne et manie à sa volonté.
Pour parler de la justice qui s'exerce au dehors et avec autruy, il faut sçavoir premièrement qu'il y a double justice : une naturelle, universelle, noble, philosophique; l'autre aucunement artificielle, particulière, politique, faicte et contraincte au besoin des polices et Estats. Celle-là est bien mieux reiglée, plus roide, nette et belle, mais elle est hors l'usage, incommode au monde tel qu'il est: Verijuris germanœque justitiœ solidam et expressameffigiem nullam tenemus; umbris et imaginibus utimur1, il n'en est aucunement capable comme
(1) Nous n'avons du vrai droit et de sa sœur la justice aucune représentation solide et bien certaine ; nous tic pouvons en offrir que Vombre, le fantôme. Cic. de Offic.
a esté dict *. C'est la reigle de Polyclete, inflexible, invariable. Ceste-cy est plus lasche et molle, s'accommodant à la foiblesse et nécessité humaine et populaire. C'est la reigle lesbienne et de plomb, qui ployé et se tord selon qu'il est besoin, et que le temps, les personnes, les affaires et accidens le requièrent. Ceste-cy permet au besoin et approuve plusieurs choses que celle-là rejetteroit et condamneroit du tout. Elle a plusieurs vices légitimes et plusieurs actions bonnes illégitimes. Ceste-là regarde tout purement la raison, l'honneste; ceste-cy considère fort l'utile, le joignant tant qu'elle peut avec l'honnesteté. De celle-là, qui n'est qu'en idée et en théorique, n'en faut point parler.
La justice usuelle, et qui est en practique par le monde, est premièrement double : sçavoir égale, astreincte aux termes des loix, selon laquelle les magistrats et juges ont à procéder ; l'autre équitable, laquelle, sans s'assubjectir aux mots de la loy, marche plus librement, selon l'exigence des cas, voire quelques fois contre les mots de la loy. Or, pour mieux dire, elle mené et reiglela loy selon qu'il faut ; dont a dict un sage que les loix mesmes et la justice ont besoin d'estre menées et conduictes justement, c'est-à-dire avec équité : Quœ expesitio et emendatio legis est, exponit sensum, emendat defectum2. C'est la fine fleur de justice qui est en la main de ceux qui jugent en souveraineté. Item, pour en parler plus particulièrement, il y a double justice : l'une commutative entre les particuliers, laquelle se manie par proportion arithmétique; l'autre distributive, administrée publiquement par proportion géométrique ; elle a deux parties, la recompense et la peine.
Or, toute ceste justice usuelle et de practique n'est pointvrayement et parfaitement justice, et l'humaine nature n'en est pas capable non plus que de toute autre chose en sa pureté. Toute justice humaine est meslée avec quelque grain d'injustice, faveur, rigueur, trop et trop peu, et n'y a point de pure et vraye médiocrité, d'où sont sortis ces mots des anciens : qu'il est force de faire tort en détail qui veut faire droict en gros, et injustice en petites choses qui veut faire justice en grandes. Les législateurs, pour
(1) Liv. I, c. 39.
(2) L'explication d'une loi en est la meilleure critique; en présenter le sens, c'est en corriger le vice.
DE LA. SAGESSE, PAR CHARRON
donner cours à la justice communicative, tacitement permettent de se tromper l'un l'autre et à certaine mesure, mais qu'il ne passe point la moitié du juste prix, et c'est pour ce qu'ils ne sçauroient mieux faire. Et en la justice distrihutive, combien d'innocens prins et de coupa- Lies absous et relascbés, et sans la faute des juges, sans compter le trop ou le trop peu, qui est presque perpétuel en la plus nette justice ! La justice s'empesche elle-mesme, et la suffisance humaine ne peut voir ny pourvoir à tout. Voicy entre autres un grand deffaut en la justice distributive, de punir seulement, et non salarier, bien que ce soient les deux parties et les deux mains de la justice -, mais selon qu'elle s'exerce communément, elle est manchotte et incline toute à la peine. « La plus grande faveur que l'on reçoive d'elle, c'est l'indemnité, qui est une monnoye trop courte pour ceux qui font mieux que le commun. » Mais il y a encores plus ; car soyez déféré et accusé à tort, vous voylà en peine et souffrance beaucoup ; enfin vostre innocence cognue, vous en sortez absous de la dernière punition, mais sans réparation de l'affliction, qui vous demeure tousjours. Et l'accusateur, moyennant qu'il aye apporté si petite couleur que ce soit (qui est facile à faire), s'en va sans punition, tant est escharse la justice au loyer et recognoissance du bien, et toute au chastiment, dont est venu ce jargon : que faire justice et estre subject à justice s'entend tousjours de la peine; et est aysé à qui veut de mettre un autre en peine et le réduire en tel estât qu'il n'en sortira jamais qu'avec perte.
De la justice et du debvoir y a trois parties principales ; car l'homme doibt à trois : à Dieu, à soy, à son prochain : au dessus de soy, à soy et à costé. Du debvoir envers Dieu, qui est la pieté et religion, a esté dict assez amplement cy-dessus*. Il reste donc icy à parler du debvoir envers soy et son prochain.