‹ Choix de moralistes françaisChapitre 204 sur 509 · LIVRE III, CHAP. VJ · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. VJ

quel il faut rendre compte exactement et par le menu. C'est nostre grand affaire, aussi tout le reste n'est que baboyes1, cboses accessoires et superficiaires. Il y en a qui délibèrent bien de ce faire, mais c'est quand il ne leur faut plus vivre, ressemblent à ceux qui attendent à vendre et acheptd jusques après que la foire est passée, et puis font des sottes et vaines plaintes. Ne me sera-t-il jamais loisible de faire ma retraicte et de vivre à moy? Quam sérum est incipere vivere cum desinendum est! quam stulla mortalitatis oblivio ! dumdiffertur, vita transcurrit-. Voilà pourquoy les sages crient de bien mesnager le temps : Tempori parce* , que nous n'avons besoin de chose tant que du temps, disoit Zenon ; car la vie est courte et l'art est longue ; non l'art de guarir, mais plustost de vivre, qui est la sagesse. A ce premier et capital advis servent les suyvans.

2° Apprendre à demeurer, se délecter et contenter seul, voire se passer de tout le monde, si besoin est 5 la plus grande chose est de savoir estre à soy, la vertu se contente de soy ; gaignons sur nous de pouvoir à bon escient vivre seuls, et y vivre à nostre ayse; apprenons à nous passer et nous despendre de toutes les liaisons qui nous attachent à autruy, et que nostre contentement despende de nous, sans chercher, ny aussi desdaigner ou refuser les compagnies, voire gayementy aller et s'y trouver, si le besoin nostre ou d'autruy le requiert ; mais ne nous accoquiner et y establir nostre plaisir, comme aucuns qui sont comme demyperdus estant seuls. Il faut avoir au dedans soy de quoy s'entretenir et contenter : Et in sinu suo gaudereA. Qui a gaignéce poinct se plaist par tout et en toutes choses. Il faut bien faire la mine conforme à la compagnie et à l'affaire qui se présente et se traicte, et s'accommoder à autruy, triste, si besoin est, mais au dedans se tenir tousjours mesme ; cecy est la méditation et considération, qui est l'aliment et la vie de l'esprit : Cujus vivere est cogitare t>. Or, par le

(1, Babioles.

(2) Qu'il est tard de commencer à vivre quand on louche au terme de la vie! Quel fol oubli de la loi commune qui nous condamne à mourir! — Tandis que l'on dîfTère, la vie s'écoule. SÉ»\. de Brevitate vitœ, ci- Id. ép. première.

(3) Sén. ép. XCIV.

(4) Sen. ép. CV.

(5/ Pour qui penser c'est vivre. Cic. Tiiscul. Qucest. li v. V, c. 58. Moral,*

bénéfice de nature, il n'y a occupation que nous fassions plus souvent, plus long-temps, qui soit plus facile, plus naturelle et plus nostre que méditer et entretenir ses pensées; mais elle n'est pas à tous de mesme, ains bien diverse, selon que les esprits sont ; aux uns elle est foible, aux autres forte; aux uns c'est fetardise, oysi veté languissante, vacance et disette de toute autre besongne ; mais les grands en font leur principale vacation et plus sérieux estude,dont ils ne sont jamais plus embesongnés ny moins seuls ( comme il est dict de Scipion) que quand ils sont seuls et séjournent d'affaires, à l'imitation de Dieu, qui vit et se paist d'éternelle pensée. C'est la besongne des dieux (dict Aristote ^ de laquelle naist leur béatitude et la nostre.

Or ceste solitaire occupation et cest entretien joyeux ne doibt point estre en vanité, moins en chose vicieuse, mais en l'estude et cognoissance profonde, et puis diligente culture de soy-mesme; c'est le prix faict, le principal, premier et plus plein ouvrage de chascun. Il faut tousjours se guetter, taster, sonder, jamais ne s'abandonner, estre toujours chez soy, se tenir à soy ; et trouvant que plusieurs choses ne vont pas bien, soit par vice et deffaut de nature ou contagion d'autruy, ou accident survenu, qui nous trouble, faut tout doucement les corriger et y pourvoir. Il faut s'arraisonner soymesme, se redresser et remettre courageusement, non pas se laisser aller et couler par desdain et nonchalance.

Il faut aussi, en évitant toute fainéantise et fetardise, qui ne faict qu'enrouiller et gaster et l'esprit et le corps, se tenir tousjours en haleine, en exercice et en office ; non toutesfois trop tendu, violent et pénible, mais sur-tout honneste, vertueux et sérieux, et plustost, pour ce faire, se tailler de la besongne et se proposer des desseins pour s'y occuper joyeusement, conférant avec les honnestes hommes et les bons livres, dispensant bien son temps el reiglant ses heures, et non vivre tumultuairement et par hasard.

Mesnager bien et faire son proffit de toutes choses qui se présentent, se font, se disent, s'en faire leçon, se les appliquer sans en faire bruict ny semblant.

Et pour plus particulariser, nous sçavons que le debvoir de l'homme envers soy est eu

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

trois, comme il a trois parties à reigler et conduire : l'esprit, le corps et les biens. Pour l'esprit (le premier et principal auquel appartiennent premièrement et par preciput les advis généraux que nous venons de dire), nous sçavons que tous ses mouvemens reviennent à deux, penser et désirer ; l'entendement et la volonté, ausquels respondent la science et la vertu, les deux ornemens de l'esprit. Quant au premier, qui est l'entendement, il le faut préserver de deux choses aucunement contraires et extrêmes, sçavoir sottise et folie, c'est-à-dire de vanités et niaiseries d'une part, c'est l'abastardir et le perdre ; il n'a pas esté faict pour niaiser : Non ad jocum et lusumgenilus, sedadseveritatempotiusi, et d'opinions fantasques, absurdes et extravagantes; d'autre c'est le sallir et villaner. Il le faut paistre et entretenir de choses utiles et sérieuses, le teindre et abreuver des opinions saines, naturelles ; et ne faut pas tant estudier à Peslever et guinder, à le tendre et roidir, comme à le reigler, ordonner et policer ; l'ordre et la pertinence, c'est l'effect de sagesse et qui donne prix à l'ame, et sur tout se garder de présomption, opiniastreté, vices familiers à ceux qui ont quelque gaillardise et vigueur d'esprit -, plustost se tenir au doubte en suspens, principalement es choses qui reçoivent oppositions et raisons de toutes paris, mal aysées à cuire et digérer; c'est une belle chose que sçavoir bien ignorer et doubter, et la plus seure, de laquelle ont faict profession les plus nobles philosophes-, voire c'est le principal effet et fruict de la science.

Pour le regard de la volonté, il faut en toutes choses se reigler et soubmettre à la droicte raison, qui est l'office de vertu, non à l'opinion volage, inconstante, faulse ordinairement, moins encores à la passion ; ce sont les trois qui remuent et régentent nos âmes. Mais voicy la différence -, le sage se reigle et se range à ce qui est selon nature et raison, regarde au debvoir, tient pour apocryphe et suspect ce qui est de l'opinion, condamne tout à faict ce qui est de la passion, et pource vit-il en paix, chemine tout doucement en toutes choses, n'est point subject à se repentir, se desdire, changer; car,

(1) La nature ne l'a pas formé pour les jeux el les amusements, mais bien plutôt pour les occupations sévères. Cic. de Offii: iiv. I, c. 7.0,11.103.

quoy qu'il advienne, il ne pouvoit mieux faire ny choisir ; et puis il ne s'eschauffe point, car la raison va tout doux. Le fol qui se laisse mener à ces deux ne faict qu'extravaguer, se gendarmer, jamais ne repose. II est tousjours à se radviser, changer, rhabiller, repentir, et jamais n'est content ; aussi n'appartient-il qu'au sage de l'estre, et qu'à la raison et à la vertu de nous faire et rendre tels : Nulla placidior quies, nisi quant ratio composuit1. L'homme de bien se doibt régenter, respecter, et craindre sa raison et sa conscience, qui est son bon génie, si qu'il ne prisse sans honte broncher en leur présence : Rarumest ut satisse quisque vereatur*. Quant au corps, l'on luy doibt assistance et conduicte ; c'est folie de vouloir séquestrer et desprendre ces deux parties principales l'une de l'autre ; au rebours il les faut rallier et rejoindre. La nature nous a donné le corps comme instrument nécessaire à la vie ; il faut que l'esprit, comme le principal, prenne la tutele du corps. Il ne le doibt pas servir 5 ceseroitla plus vile, injuste, honteuse et onéreuse servitude de toutes; mais l'assister, le conseiller et luy estre comme mary. Il luy doibt donc du soin et non du service ; il le doibt traicter comme seigneur, non comme tyran ; le nourrir, non l'engraisser, luy monstrer qu'il ne vit pas pour luy, mais qu'il ne peust vivre icy bas sans luy. C'est adresse à l'ouvrier de sçavoir bien user et se servir de ses outils ; aussi est-ce un grand advantage à l'homme de se sçavoir bien servir de son corps et le rendre instrument propre à exercer la vertu. Au reste, le corps se conserve en bon estât par nourriture modérée et exercice bien reiglé. Comment l'esprit doibt avoir part et luy faire compagnie aux plaisirs, il a esté dict cy-dessus et sera encores dict en la vertu de tempérance.

Quant aux biens et au debvoird'un chascun en cest endroict, il y a plusieurs et divers offices -, sont sciences différentes qu'amasser des biens, conserver, mesnager, emploitter et leur donner tour. Tel est sçavant en l'un qui n'entend rien en l'autre, ny n'y est propre. L'acquisilion a plus de parties que toutes les autres. L'emploite est plus glorieuse et ambitieuse. La

(t) 11 n'y a point de repos plus doux que celui que la raison nous a prépaie. Sf.n. Ep. 56.

(•2) il est rare que l'on sache se craindre, se respecter asser. QiHsr. Imtit. oral, liv, X, c. 7.

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