CHAPITRE XVIII
Debvoir des grands et des petits
Le debvoir des grands est en deux choses, prester main forte et employer leurs moyens et sang à la manutention et conservation de la
(l) Ce dont il doit se pénétrer, c'est qu'il représente la cité elle-même, et qu'il doit en soutenir la dignité et l'honneur. Cic. deOfftc. liv. I, c. 34, n. 124.
(-2) Accepter des presens, c'est consentir à fermer l'oreille a la vérité. Eecï. c. 20, v. 31
pieté, justice du prince, de l'Eslat, et généralement du bien public, duquel ils doibvent estre les colomnes, le soustien, et puis à la deffense et protection des petits affligés et opprimés, résistant à la violence des meschans, et comme le bon sang, courir à la partie blessée, selon le proverbe que le bon sang, c'est-à-dire noble et généreux, ne peust mentir, c'est-à-dire faillir où il faict besoing. Par ce moyen, Moyse se rendit capable d'estre le chef de la nation des Juifs, entreprenant la deffense des injuriés et foulés injustement1. Hercules fut déifié délivrant de la main des tyrans les oppressés. Ceux qui ont faict le semblable ont esté dicts héros et demy-dieux, et à tels tous honneurs ont esté anciennement décernés, sçavoir est aux bienmeritans du public et libérateurs des oppressés. Ce n'est pas grandeur de se faire craindre et redoubter ( sinon à ses ennemys ) , et faire trembler le monde, comme font aucuns qui aussi se font hayr : Oderint dum metuanfî. Il vaut mieux estre aymé qu'adoré. Cela vient d'un naturel altier, farouche, dont ils morguent et desdaignent les autres hommes, comme l'ordure et la voirie du monde, et comme s'ils n'estoient pas aussi hommes, et de là dégénèrent à la cruauté et abusent des petits, de leurs corps et biens ; chose toute contraire à la vraye grandeur et noblesse qui en doibt prendre la deffense.
Le debvoir des petits envers les grands est aussi en deux choses, les honorer et respecter non-seulement par cérémonie et contenance, qui se doibt rendre aux bons et aux meschans ; mais de cueur et d'affection, s'ils le méritent et sont amateurs du public. Ce sont deux, honorer et estimer, deus aux bons et vrayement grands ; aux autres ployer le genouil, faire inclination de corps, non de cueur, qui est estimer et aymer ; puis, par humbles et volontaires services, leur plaire et s'insinuer en leurs grâces,
Principibus plaeuisse viris non iihima laits est 5.
et se rendre capables de leur protection. Que si l'on ne peut se les rendre amys, au moins ne
(1) Exode, c. 2, v. il et suiv.
(2) Qu'ils haïssent pourvu qu'ils craignent. Eissius, dans Cic. de Offic. liv. I , c. 7.
(5) Ce n'est pas un petit mérite que de plaire aux grands. Hor-Ep. XVII, v. 55.
les avoir pas pour ennemys ; ce qui se doibt avec mesure et discrétion. Car trop ambitieusement décliner leur indignation ou rechercher leur grâce, outre que c'est tesmoignage de foihlesse, c'est tacitement les offenser et accuser d'injustice ou cruauté : Non ex professo cavere aut fugere : nam quem quis fugil damnât1, ou bien leur faire venir l'envie de l'exercer et d'excéder, voyant une si profonde et peureuse submission.
De la force, troisiesme vertu.
Préface. Les deux vertus précédentes reiglent l'homme en compagnie et avec autruy -, ces deux suivantes le reiglent en soy et pour soy , regardent les deux visages de la fortune, les deux chefs et genres de tous accidens, prospérité et adversité-, caria force l'arme contre l'adversité, la tempérance le conduict en la prospérité , modèrent les deux parties brutales de nostre ame; la force reigle l'irascible, la tempérance la concupiscible. Toutes ces deux vertus pourroient estre comprimes et entendues par ce mot de constance, qui est une droicte et equable fermeté d'ame pour toutes sortes d'accidens et choses externes, par laquelle elle ne s'esleve pour la prospérité, ny ne s'abaisse pour l'adversité : Nec adversis frangitur necprosperis œstuat -.