CHAPITRE XXXVII
De la prospérité et advis sur icelle.
La prospérité qui nous arrive doucement par le commun cours et train ordinaire du monde, ou par nostre prudence et sage conduicte, est bien plus ferme et asseurée et moins enviée que celle qui vient comme du ciel avec éclat, outre et contre l'opinion de tous, et l'espérance mesme de celui qui en est estrené.
La prospérité est très dangereuse; tout ce qu'il y a de vain et de léger en l'aine se sousleve au premier vent favorable. Il n'y a chose qui tant perde et fasse oublier les hommes que la grande prospérité , comme les bleds se couchent par trop grande abondance, et les branches trop chargées se rompent ; dont il est bien requis, comme en un pas glissant, de se bien tenir et garder, et sur-tout de l'insolence, de la fierté et présomption. Il y en a qui se noyent à deux doigts d'eau, et à la moindre faveur de la fortune s'enflent, se mescognoissent, deviennent insupportables, qui est la vraye peincture de folie.
Delà il vient qu'il n'y a chose plus caduque et qui soit de moindre durée que la prospérité mal conseillée, laquelle ordinairement change les choses grandes et joyeuses en tristes et calamiteuses, et la fortune d'amoureuse mère se change en cruelle marastre.
Or, le meilleur advis pour s'y bien porter est de n'estimer gueres toutes sortes de prospérités et bonnes fortunes, et par ainsi ne les désirer aucunement; si elles arrivent de leur bonne grâce, les recepvoir tout doucement et allègrement, mais comme choses estrangeres, nullement nécessaires, desquelles l'on se fust bien passé, dont il ne faut faire mise ny recepte, ne s'en hausser ny baisser : Non est tuum fortuna quod fecit tuum-. — Qui tutmnvitam agere volet, ista viscata bénéficia devitet. —
(1) Le simple nécessaire exige peu de soins ; c'est ia délicatesse qui nous prescrit mille recherches laborieuses. — Nous sommes nés pour des jouissances faciles ; mais, dégoûtés de ces jouissances, nous avons trouvé l'art d'en créer de nouvelles, de très difliciles à nous procurer. Sén. Ep. XC.
(2) Ce que t'a ùoiuui la fortune, ne le crois pas lien.