NÉ LE 19 JUIN 1623. —MORT LE 19 AOUT
Madame Pe'rier, sœur du grand Pascal, a écrit quelques pages pleines d'àme sur la vie si pure de son frère. Qui pourrait aujourd'hui se placer dans un point de vue aussi bien approprié à un tel sujet? Je n'ai donc pas cru pouvoir me dispenser de donner cette biographie fraternelle, que je ferai suivre du discours préliminaire sur les Pensées, écrit par
Dubois, ami de l'auteur, pour rendre compte au public du plan général de ce grand ouvrage dont les Pensées n'offrent que les lambeaux ; mais ces lambeaux sont de Pascal.
« Mon frère , dit madame Périer, naquit à Clermont le 19 juin de l'année 1623. Mon père s'appelait Etienne Pascal, président eu la cour des aides,
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ma mère, Antoinette Begon. Dès que mon frère fut en âge qu'on lui pût parler, il donna des marques d'un esprit extraordinaire par les petites réparties qu'il faisait fort à propos, mais encore plus par les questions qu'il faisait sur la nature des choses, qui surprenaient tout le monde. Ce commencement , qui donnait de belles espérances , ne se démentit jamais, car k mesure qu'il croissait il augmentait toujours en force de raisonnement , en sorte qu'il était toujours beaucoup au-dessus de son âge.
« Cependant ma mère étant morte dès l'année 1 626, que mon frère n'avait que trois ans , mon père se voyant seul s'appliqua plus fortement au soin de sa famille ; et comme il n'avait point d'autres lils que. celui-là, cette qualité de fils unique et les grandes marques d'esprit qu'il reconnut dans cet enfant lui donnèrent une si grande affection pour lui qu'il ne put se résoudre à commettre son éducation k un autre, et se résolut dès lors k l'instruire lui-même, comme il a fait ; mon frère n'ayant jamais entré dans aucun collège et n'ayant jamais eu d'autre maître que mon père.
«En l'année 1631 mon père se retira k Paris, nous y mena tous et y établit sa demeure. Mon frère , qui n'avait que huit ans , reçut un grand avantage de cette retraite, dans le dessein que mon père avait de l'élever ; car il est sans doute qu'il n'aurait pas pu en prendre le même soin dans la province, où l'exercice de sa charge et les compagnies continuelles qui abordaient chez lui l'auraient beaucoup détourné ; mais il était k Paris clans une entière liberté ; il s'y appliqua tout entier, et il eut tout le succès que purent avoir les soins d'un père aussi intelligent et aussi affectionné qu'on le puisse être.
« Sa principale maxime dans cette éducation était de tenir toujours cet enfant au-dessus de son ouvrage ; et ce fut par cette raison qu'il ne voulut point commencer k lui apprendre le latin qu'il n'eût douze ans, afin qu'il le fit avec plus de facilité.
«Pendant cet intervalle il ne le laissait pas inutile, car il l'entretenait de toutes les choses dont, il le voyait capable. 11 lui faisait voir en général ce que c'était que les langues ; il lui montrait comme on les avait réduites en grammaires sous de certaines règles ; que ces règles avaient encore des exceptions qu'on avait eu soin de remarquer , et qu'ainsi l'on avait trouvé le moyen par là de rendre toutes les langues communicables d'un pays en un autre.
«Cette idée générale lui débrouillait l'espritet lui faisait voir la raison des règles de la grammaire ; de sorte que, quand il vint k l'apprendre, il savait pourquoi il le faisait, et il s'appliquait précisément aux choses k quoi il fallait le plus d'application.
« Après ces connaissances, mon père lui en donna d'autres ; il lui parlait souvent des effets extraordinaires de la nature, comme de la poudre k canon, çt d'autres choses qui surprennent quand on les cou-.
sidère. Mon frère prenait grand plaisir k cet entretien, mais il voulait savoir la raison de toutes choses ; et comme elles ne sont pas toutes connues, lorsque, mon père ne les disait pas ou qu'il disait celles qu'on allègue d'ordinaire, qui ne sont proprement que des défaites, cela ne le contentait pas : car il a toujours eu une netteté d'esprit admirable pour discerner le faux , et on peut dire que toujours et en toutes choses la vérité a été le seul objet de son esprit, puisque jamais rien ne l'a pu satisfaire que sa connaissance. Ainsi dès son enfance il ne pouvait se rendre qu'à ce qui lui paraissait vrai évidemment; de sorte que, quand on ne lui disait pas de bonnes raisons, il en cherchait lui-même, et quand il s'était attaché k quelque chose, il ne la quittait point qu'il n'en eût trouvé quelqu'une qui le pût satisfaire. Une fois entre autres quelqu'un ayant frappé k table un plat de faïence avec un couteau, il prit garde que cela rendait un grand son, mais qu'aussitôt qu'on eut mis la main dessus cela l'arrêta. Il voulut en même temps en savoir la cause, et cette expérience le porta k en faire beaucoup d'autres sur les sons. 11 y remarqua tant de choses qu'il en fit un traité k l'âge de douze ans , qui fut trouvé tout-k-fait bien raisonné.
«Son génie pour la géométrie commença k paraître lorsqu'il n'avait encore que douze ans, par une rencontre si extraordinaire qu'il me semble qu'elle mérite bien d'être déduite en particulier.
« Mon père était homme savant dans les mathématiques, et avait habitude par 1k avec tous les habiles gens en cette science, qui étaient souvent chez lui; mais comme, il avait dessein d'instruire mon frère dans les langues, et qu'il savait que la mathématique est une science qui remplit et qui satisfait beaucoup l'esprit, il ne voulut point que mon frère en eût aucune connaissance, de peur que cela ne le rendît négligent pour la latine et les autres langues dans lesquelles il voulait le perfectionner. Par cette raison il avait serré tous les livres qui en traitent , et il s'abstenait d'en parler avec ses amis en sa présence ; mais cette précaution n'empêchait pas que la curiosité de cet enfant ne fût excitée, de sorte qu'il priait souvent mon père de lui apprendre la mathématique; mais il le lui refusait, lui promettant cela comme une récompense. 11 lui promettait qu'aussitôt qu'il saurait le latin et le grec il la lui apprendrait. Mon frère , voyant cette résistance, lui demanda un jour ce que c'était que cette science, et de quoi on y traitait ; mon père lui dit en général que c'était le moyen de faire des figures justes, et de trouver les proportions qu'ellesavaiententreelles,eten même temps lui défendit d'en parler davantage et d'y penser jamais. Mais cet esprit qui ne pouvait demeurer dans ces bornes, dès qu'il eut cette simple ouverture, que la mathématique donnait des moyens de faire des figures infailliblement justes , il se mit lui-même k rêver sur cela k ses heures de récréa .
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tions ; et étant seul dans une salle où il avait accoutumé de se divertir, il prenait du charbon et faisait des figures sur des carreaux , cherchant les moyens de faire, par exemple, un cercle parfaitement rond, un triangle, dont les côtés et les angles fussent égaux, et les autres choses semblables. Il trouvait tout cela lui seul ; ensuite il cherchait les proportions des figures entre elles. Mais comme le soin de mon père avait été si grand de lui cacher toutes ces choses, il n'en savait pas même les noms. Il fut contraint de se faire lui-même des définitions; il appelait un cercle un rond, une ligne une barre, et ainsi des autres. Après ces définitions il se fit des axiomes, et enfin il fit des démonstrations parfaites ; et comme l'on va de l'un à l'autre clans ces choses , il poussa ses recherches si avant qu'il en vint jusqu'à la trente-deuxième proposition du premier livre d'Euclide. Comme il en était là-dessus, mon père entra dans le lieu où il était sans que mon frère l'entendît ; il le trouva si fort appliqué qu'il fut longtemps sans s'apercevoir de sa venue. On ne peut dire lequel fut le plus surpris, ou le fils de voir son père , à cause de la défense expresse qu'il lui en avait faite, ou du père de voir son fils au milieu de toutes ces choses. Mais la surprise du père fut bien plus grande lorsque, lui ayant demandé ce qu'il faisait, il lui dit qu'il cherchait telle chose qui était la trente-deuxième proposition du premier livre d'Euclide. Mon père lui demanda ce qui l'avait fait penser à chercher cela; il dit que c'était qu'il avait trouvé telle autre chose ; et sur cela lui ayant fait encore la même question, il lui dit encore quelques démonstrations qu'il avait faites; et enfin en rétrogradant et s'expliquant toujours par les noms de rond et de barre , il en vint à ses définitions et à ses axiomes.
«Mon père fut si épouvanté de la grandeur et de la puissance de ce génie que sans lui dire mot il le quitta et alla chez M. Le Pailleur,qui était son ami intime, et qui était aussi très savant. Lorsqu'il y fut arrivé, il y demeura immobile comme un homme transporté. M. Le Pailleur voyant cela, et voyant même qu'il versait quelques larmes, fut épouvanté et le pria de ne lui pas celer plus longtemps la cause de son déplaisir. Mon père lui répondit: « Je ne pleure pas d'affliction, mais de joie ; vous savez les soins que j'ai pris pour ôter à mon fils la connaissance de la géométrie, de peur de le détourner de ses autres études : cependant voici ce qu'il a fait. » Sur cela il lui montra tout ce qu'il avait trouvé, par où l'on pouvait dire en quelque façon qu'il avait inventé les mathématiques. M. Le Pailleur ne fut pas moins surpris que mon père l'avait été, et il lui dit qu'il ne trouvait pas juste de captiver plus longtemps cet esprit et de lui cacher encore cette connaissance ; qu'il fallait lui laisser voir les livres sans le retenir davantage.
« Mon père ayant trouve cela à propos, lui donna les Éléments d'Euclide pour les lire à ses heures
de récréation. Il les vit et les entendit tout seul , sans avoir jamais eu besoin d'aucune explication ; et pendant qu'il les voyait il composait, et allait si avant qu'il se trouvait régulièrement aux conférences qui se faisaient toutes les semaines, où tous les habiles gens de Paris s'assemblaient pour porter leurs ouvrages ou pour examiner ceux des autres1. Mon frère y tenait fort bien son rang, tant pour l'examen que pour la production; car il était de ceux qui y portaient le plus souvent aussi des choses nouvelles. On voyait souvent dans ces assemblées-là des propositions qui étaient envoyées d'Italie, d'Allemagne , et d'autres pays étrangers, et l'on prenait son avis sur tout avec autant de soin que de pas un des autres ; car il avait des lumières si vives qu'il est arrivé quelquefois qu'il a découvert des fautes dont les autres ne s'étaient point aperçus. Cependant il n'employait à cette étude, de géométrie que ses heures de récréation; car il apprenait le latin sur les règles que mon père lui avait faites exprès. Mais comme il trouvait dans cette science la vérité qu'il avait si ardemment recherchée , il en était si satisfait qu'il y mettait son esprit tout entier ; de sorte que, pour peu qu'il s'y appliquât, il y avançait tellement qu'à l'âge de seize ans il fit un Traité des Coniques qui passa pour être un si grand effort d'esprit qu'on disait que depuis Archimècle on n'avait rien vu de cette force. Les habiles gens étaient d'avis qu'on les imprimât dès lors, parce qu'ils disaient qu'encore que ce fût un ouvrage qui serait toujours admirable, néanmoins si on l'imprimait dans le temps que celui qui l'avait inventé n'avait encore que seize ans, cette circonstance ajouterait beaucoup à sa beauté ; mais comme mon frère n'a jamais eu de passion pour la réputation , il ne fit pas de cas de cela ; et ainsi cet ouvrage n'a jamais été imprimé 2. «Durant tous ces temps-là il continuait toujours d'apprendre le latin et le grec ; et outre cela , pendant et après le repas , mon père l'entretenait tantôt de la logique , tantôt de la physique et des autres parties de la philosophie ; et c'est tout ce qu'il en a appris , n'ayant jamais été au collège , ni eu d'autres maîtres pour cela, non plus que poulie reste. Mon père prenait un plaisir tel qu'on le peut croire de ces grands progrès que mon frère faisait dans toutes les sciences , mais il ne s'aperçut pas que les grandes et continuelles applications dans un âge si tendre pouvaient beaucoup intéresser sa santé ; et en effet elle commença d'être
(1) Cette société , dont l'amitié et le goût pour les sciences formaient le double lien , se composait du père Mersenne, de Roberval, Mydorge, Carcavi, Le Pailleur, et de plusieurs autres savants distingués. Elle fut le berceau de .l' Académie royale des Sciences, dont l'autorité souveraine sanctionna l'existence en 1C06. (A. M.)
(2) Ce Traite des Sections coniques étonna Descaries luimême, et ce grand philosophe s'obstina à le regarder comme l'ouvrage des maîtres de Pascal , ne pouvant croire qu'un cufant de seize ans en fût l'auteur. (A. M.)
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altérée dès qu'il eut atteint l'âge de dix-huit ans. Mais comme les incommodités qu'il ressentait alors n'étaient pas encore dans une grande force , elles ne l'empêchèrent pas de continuer toujours dans ses occupations ordinaires ; de sorte que ce fut en ce temps-là et à l'âge de dix-neuf ans qu'il inventa cette machine d'arithmétique par laquelle on fait non-seulement toutes sortes de supputations sans plume et sans jetons , mais on les fait même sans savoir aucune règle d'arithmétique , et avec une sûreté infaillible.
« Cet ouvrage a été considéré comme une chose nouvelle dans la nature, d'avoir réduit en machine une science qui réside tout entière dans l'esprit , et d'avoir trouvé le moyen d'en faire toutes les opérations avec une entière certitude , sans avoir besoin de raisonnement. Ce travail le fatigua beaucoup , non pas pour la pensée ou pour le mouvement qu'il trouva sans peine , mais pour faire comprendre aux ouvriers toutes ces choses. De sorte qu'il fut deux ans à le mettre dans cette perfection où il est à présent l.
« Mais cette fatigue , et la délicatesse où se trouvait sa santé depuis quelques années , le jetèrent dans des incommodités qui ne l'ont plus quitté ; de sorte qu'il nous disait quelquefois que depuis l'âge de dix-huit ans il n'avait pas passé un jour sans douleur. Ces incommodités néanmoins n'étant pas toujours dans une égale violence , dès qu'il
(4) La sœur de Pascal oublie ici une aventure singulière, et qui est cependant la préface indispensable de l'invention du jeune géomètre. En 1638, le gouvernement ayant ordonne des retranchements sur les rentes de l'Hôlel-de-Ville de Paris, Etienne Pascal prit parti contre cette mesure spoliatrice, et l'ordre fut donné par le cardinal de Richelieu de l'enfermer à la Bastille. Instruit à temps, il se déroba à la colère du ministre et s'enfuit en Auvergne. Vers cette époque, la duchesse d'Aiguillon voulut faire représenter devant le cardinal une pièce de Scudéry, intitulée l'Amour tyrarmique , et jeta les yeux pour l'un des rôles sur Jacqueline Pascal, sœur cadette de Biaise. La pièce fut représentée le 3 avril 1639, et la jeune fiHe s'acquitta si bien de son rôle que le cardinal de Richelieu lui accorda la grâce de son père, qu'elle avait osé lui demander dans une supplique en vers. Bien plus, le ministre voulut ■voir le coupable, et , frappé de ses vastes connaissances, il résolut de l'employer, et lui accorda, peu de temps après, l'intendance de Rouen. Dans l'exercice de cet emploi, qu'il remplit pendant sept années, Etienne Pascal apprit à son Dis les opérations de calcul , et ce fut dans l'intention d'abréger ce travail que l'enfant inventa la machine arithmétique. La combinaison et l'exécution de cette machine, qui exécute mécaniquement tous les calculs sans autre secours que ceux des yeux et de la main, lui donnèrent des peines incroyables, et finirent par altérer sa santé. Etonné de cette découverte, le célèbre Leibnitz voulut encore la perfectionner; mais de nos jours, en Angleterre, un célèbre mécanicien nommé Babbage, suivant toujours la même idée, est parvenu à composer une machine mathématique qui résout les problèmes les plus compliqués, et calcule, comme un géomètre, le mouvement des astres et le retour des éclipses. Ainsi l'invention de Pascal a été le point de départ de cette invention prodigieuse. Nous remarquerons que la plupart des découvertes de Pascal avaient un but d'utilité générale. Ainsi il inventa la brouette, autrement nommée vinaigrette, ou chaise roulante traînée à bras d'hom» me, et le hoquet, ou charrette à longs brancards, qui est une eureuse combinaison du levier et du plan incliné. (A. il.;
avait un peu de relâche , son esprit se portait incontinent à chercher quelque chose de nouveau.
« Ce fut dans ce temps-là et à l'âge de vingt-trois ans qu'ayant vu l'expérience de Torricelli, il inventa ensuite et exécuta les autres expériences qu'on nomme ses expériences : celle du vide , qui prouvait si clairement que tous les effets qu'on avait attribués jusque-là à l'horreur du vide sont causés par la pesanteur de l'air ', Cette occupation fut la dernière où il appliqua son esprit pour les sciences humaines, et quoiqu'il ait inventé la roulette après, cela ne contredit point à ce que je dis ; car il la trouva sans y penser , et. d'une manière qui fait bien voir qu'il n'y avait pas d'application, comme je dirai dans son lieu.
« Immédiatement après cette expérience, et lorsqu'il n'avait pas encore vingt-quatre ans , la providence de Dieu ayant fait naître une occasion qui l'obligea de lire des écrits de piété , Dieu l'éclaira de telle sorte par cette lecture qu'il comprit parfaitement que la religion chrétienne nous oblige à ne vivre que pour Dieu et à n'avoir point d'autre objet que 'ui ; et cette vérité lui parut si évidente, si nécessaire , et si utile , qu'elle termina toutes ses recherches : de sorte que dès ce temps-là il renonça à toutes les autres connaissances pour s'appliquer uniquement à l'unique chose que Jésus-Christ appelle nécessaire.
« Il avait été jusqu'alors préservé, par une protection de Dieu particulière , de tous les vices de la jeunesse ; et ce qui est encore plus étrange à un esprit de cette trempe et de ce caractère , il ne s'était jamais porté au libertinage pour ce qui regarde la religion , ayant toujours borné sa curiosité aux choses naturelles. Il m'a dit plusieurs fois qu'il joignait cette obligation à toutes les autres qu'il avait à mon père , qui , ayant lui-même un très grand respect pour la religion , le lui avait inspiré dès l'enfance, lui donnant pour maximes que tout ce qui est l'objet de la foi ne le saurait être de la raison , et beaucoup moins y être soumis. Ces maximes , qui lui étaient souvent réitérées par un père pour qui il avait une très grande estime , et en qui il voyait une grande science accompagnée d'un raisonnement fort net et fort puissant , fai-
(1) La pesanteur de l'air fut démontrée par l'ingénieuse expérience du baromètre, sur le Puy-de-Dôme, expérience faite le 19 septembre 1648. Baillet accuse Pascal d'ingratitude envers Descartes, et même de plagiat, à propos de cette expérience; mais Baillet a tort, ce qui lui arrive assez souvent. Voici, en quelques mots, toute l'histoire de cette découverte. Galilée soupçonne la pesanteur de l'air, et le premier nie l'horreur du vide; Torricelli conjecture qu'elle produit la suspension de l'eau dans les pompes à une élévation de trente-deux pieds ; enfin Pascal convertit toutes les conjectures en démonstration, en imaginant l'expérience du Puy-de-Dôme , moyen neuf et décisif, qui ne laissa plus aucun doute sur la pesanteur de l'air. Les deux traités de Pascal sur l'Equilibre des liqueurs et sur la Pesanteur de la masse de l'air furent achevés en l'année 1653; mais ils ne furent imprimés pour la première fois qu'en 1663, un au après la mort de l'auteur, (A. M.)
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saient une si grande impression sur son esprit que, quelques discours qu'il entendit faire aux libertins, il n'en était nullement ému ; et quoiqu'il fût fort jeune , il les regardait comme des gens qui étaient dans ce faux principe , que la raison humaine est au-dessus de toutes choses , et qui ne connaissent pas la nature de la foi. Et ainsi cet esprit si grand , si vaste et si rempli de curiosités , qui cherchait avec tant de soin la cause et la raison de tout , était en même temps soumis à toutes les choses de la religion comme un enfant ; et cette simplicité a régné en lui toute sa vie : de sorte que depuis même qu'il se résolut de ne plus faire d'autre étude que celle de la religion , il ne s'est jamais appliqué aux questions curieuses de la théologie, et il a mis toute la force de son esprit à connaître et à pratiquer la perfection de la morale chrétienne , à laquelle il a consacré tous les talents que Dieu lui avait donnés, n'ayant fait autre chose dans tout le reste de sa vie que méditer la loi de Dieu jour et nuit.
«Mais quoiqu'il n'eût pas fait une étude particulière de la seolastique , il n'ignorait pourtant pas les décisions de l'Eglise contre les hérésies qui ont été inventées par la subtilité de l'esprit; et c'est contre ces sortes de recherches qu'il était le plus animé , et Dieu lui donna dès ce temps-là une occasion de faire paraître le zèle qu'il avait pour la religion.
Il était alors à Rouen, où mon père était employé pour le service du roi , et il y avait aussi en ce même temps un homme qui enseignait une nouvelle, philosophie qui attirait tous les curieux. Mon frère, ayant été pressé d'y aller par deux jeunes hommes de ses amis , y fut avec eux ; mais ils furent bien surpris, dans l'entretien qu'ils eurent avec cet homme , qu'en leur débitant les principes de sa philosophie il en tirait des conséquences sur des points de foi contraires aux décisions de l'Église. 11 prouvait par ses raisonnements que le corps de Jésus-Christ n'était pas formé du sang de la sainte Vierge , mais d'une autre matière créée exprès , et plusieurs autres choses semblables. Ils voulurent le contredire ; mais il demeura ferme dans ce sentiment ; de sorte qu'ayant considéré entre eux le danger qu'il y avait de laisser la liberté d'instruire la jeunesse à un homme qui avait des sentiments erronés , ils résolurent de l'avertir premièrement , et puis de le dénoncer s'il résistait à l'avis qu'on lui donnait. La chose arriva ainsi, car il méprisa cet avis : de sorte qu'ils crurent qu'il était de leur devoir de le dénoncer à M. du Bellay , qui faisait pour lors les fonctions épiscopales dans le diocèse de Rouen , par commission de M. l'archevêque. M. du Bellay envoya quérir cet homme , et , l'ayant interrogé , il fut trompé par une confession de foi équivoque qu'il lui écrivit et signa de sa main , faisant d'ailleurs peu de cas d'un avis de cette importance , qui lui était donne par trois jeunes hommes.
« Cependant, aussitôt qu'ils virent cette con fession de foi , ils connurent ce défaut ; ce qui les obligea d'aller trouver à Gaillon M. l'archevêque de Rouen, qui, ayant examiné toutes ces choses , les trouva si importantes qu'il écrivit une patente à son conseil, et donna un ordre exprès à M. du Bellay de faire rétracter cet homme sur tous les points dont il était accusé, et de ne recevoir rien de lui que par la communication de ceux qui l'avaient dénoncé. La chose fut exécutée ainsi , et il comparut dans le conseil de M. l'archevêque , et renonça à tous ses sentiments : et on peut dire que ce fut sincèrement ; car il n'a jamais témoigné de fiel contre ceux qui lui avaient causé cette affaire : ce qui fait croire qu'il était lui-même trompé par les fausses conclusions qu'il tirait de ses faux principes. Aussi était-il bien certain qu'on n'avait eu en cela aucun dessein de lui nuire , ni d'autre vue que de le détromper par lui-même , et l'empêcher de séduire les jeunes gens qui n'eussent pas été capables de discerner le vrai d'avec le faux dans des questions si subtiles. Ainsi cette affaire se termina doucement; et mon frère continuant de chercher de plus en plus le moyen de plaire à Dieu , cet amour de la profession chrétienne s'enflamma de telle sorte dès l'âge de vingt-quatre ans qu'il se répandait sur toute sa maison. Mon père même, n'ayant pas de honte de se rendre aux enseignements de son fils , embrassa pour lors une manière de vie plus exacte par la pratique continuelle des vertus, jusqu'à sa mort , qui a été tout-à-fait chrétienne ; et ma sœur, qui avait des talents d'esprit tout extraordinaires, et qui était dès son enfance dans une réputation où peu de filles parviennent, fut tellement touchée des discours de mon frère qu'elle se résolut de renoncer à tous ces avantages qu'elle avait tant aimés jusqu'alors , pour se consacrer à Dieu tout entière , connue elle a fait depuis , s'étant faite religieuse dans une maison très sainte et très austère ' , où elle a fait un si bon usage des perfections dont Dieu l'avait ornée, qu'on l'a trouvée digne des emplois les plus difficiles , dont elle s'est toujours acquittée avec toute la fidélité imaginable , et où elle est morte saintement le 4 octobre 1GG1 , âgée de trente-six ans.
« Cependant mon frère, de qui Dieu se servait pour opérer tous ces biens , était travaillé par des maladies continuelles et qui allaient toujours en augmentant. Mais comme alors il ne connaissait pas d'autre science que la perfection , il trouvait une grande différence entre celle-là et celle qui avait occupé son esprit jusqu'alors j car au lieu que ses indispositions retardaient le progrès des autres , celle-ci au contraire le perfectionnait dans ces mêmes indispositions par la patience admirable avec laquelle il les souffrait. Je me contenterai , pour le faire voir , d'en rapporter un exemple.
«Il avait entre autres incommodités celle de ne (1) A Port-Royal.
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pouvoir rien avaler de liquide , à moins qu'il ne fût chaud ; encore ne le pouvait-il faire que goutte à goutte : mais comme il avait outre cela une douleur de tête insupportable, une chaleur d'entrailles excessive, et beaucoup d'autres maux, les me'decins lui ordonnèrent de se purger de deux jours l'un durant trois mois ; de sorte qu'il fallut prendre toutes ces médecines , et pour cela les faire chauffer et les avaler goutte à goutte : ce qui était un véritable supplice , et qui faisait mal au cœur à tous ceux qui étaient auprès de lui , sans qu'il s'en soit jamais plaint.
« La continuation de ces remèdes, avec d'autres qu'on lui lit pratiquer, lui apportèrent quelque soulagement , mais non pas une santé parfaite ; de sorte que les médecins crurent que pour la rétablir entièrement il fallait qu'il quittât toute sorte d'application d'esprit , et qu'il cherchât autant qu'il pourrait les occasions de se divertir. Mon frère eut quelque peine à se rendre à ce conseil , parce qu'il y voyait du danger: mais enfin il le suivit, croyant être obligé de faire tout ce qui lui serait possible pour remettre sa santé, et il s'imagina que lés divertissements honnêtes ne pourraient pas lui nuire ; et ainsi il se mit dans le monde. Mais quoique par la miséricorde de Dieu il se soit toujours exempté des vices , néanmoins, comme Dieu l'appelait à une plus grande, perfection , il ne voulut pas l'y laisser et il se servit de ma sœur pour ce dessein, comme il s'était autrefois servi de mon frère lorsqu'il avait, voulu retirer ma sœur des engagements où elle était dans le monde.
« Elle était alors religieuse, et elle menait une vie si sainte qu'elle édifiait toute la maison : étant en cet état , elle eut de la peine de voir que celui à qui elle était redevable, après Dieu, des grâces dont elle jouissait , ne fût pas dans la possession de ces grâces ; et comme mon frère la voyait souvent , elle lui en parlait souvent aussi , et enfin elle le fit avec tant de force et de douceur qu'elle lui persuada ce qu'il lui avait persuadé le premier, de quitter absolument le monde ; en sorte qu'il se résolut de quitter tout-à-fait, toutes les conversations du monde, et de retrancher toutes les inutilités de la vie au péril même de sa santé, parce qu'il crut que le salut était préférable à toutes choses.
« Il avait pour lors trente, ans, et il était toujours infirme ; et c'est depuis ce temps-là qu'il a embrassé la manière de vivre où il a été jusqu'à la mort '.
« Pour parvenir à ce dessein et rompre toutes ses
(1) Il y a ici une assez longue lacune ; madame Péricr ne parle ni des Provinciales, qui parurent trois ans plus tard, en 1G5G, ni des questions proposées à Pascal par Fermât, et discutées dans les lettres de ces deux grands géomètres, et qui a aient produit en 1654 le Traité du triangle arithmétique , ouvrage très court, mais plein d'originalité et de génie. Les problèmes dont Pascal y donne la solution consistent à sommer les nombres naturels triangulaires pyramidaux, et à trouver aussi Jes sommes de leurs carrés et de toutes leurs puissances. Les formules données par Pascal ont cela d'important qu'elles
habitudes, il changea de quartier et fut demeurer quelque temps à la campagne; d'où étant de retoïir , il témoigna si bien qu'il voulait quitter le monde qu'enfin le. monde le quitta ; et il établit le règlement de. sa vie dans cette retraite sur deux maximes principales , qui furent de renoncer a tout plaisir et à toutes superlluités ; et c'est dans celte pratique qu'il a passé le reste de sa vie. Pour y réussir , il commença dès lors , comme il fit toujours depuis, à se passer du service de ses domestiques autant qu'il pouvait. Il faisait son lit luimême-, il allait prendre son dîner à la cuisine et le portait à sa chambre; il le rapportait; et enfin il ne se servait de son monde que pour faire sa cuisine , pour aller en ville , et pour les autres choses qu'il ne pouvait absolument faire. Tout son temps était employé à la prière et à la lecture de l'Ecriture-Sainte : et il y prenait un plaisir incroyable. Il disait que l'Écriture-Sainte n'était pas une science de l'esprit , mais une science du cœur, qui n'était intelligible que pour ceux qui ont le cœur droit , et que tous les autres n'y trouvent que de l'obscurité.
« C'est dans cette disposition qu'il la lisait , renonçant à toutes les lumières de son esprit ; et il s'y était si fortement appliqué qu'il la savait toute par cœur ; de sorte qu'on ne pouvait la lui citer à faux ; car lorsqu'on lui disait une parole sur cela , il disait positivement : « Cela n'est pas de l'Ecriture- Sainte, » ou : « Cela en est ; » et alors il marquait précisément l'endroit. Il lisait aussi tous les commentaires avec grand soin ; car le respect pour la religion où il avait été élevé dès sa jeunesse était alors changé en un amour ardent et sensible pour toutes les vérités de la foi , soit pour celles qui regardent la soumission de l'esprit, soit pour celles qui régardent la pratique dans le monde , à quoi toute la religion se termine; et cet amour le portait à travailler sans cesse à détruire tout ce qui se pouvait opposer à ces vérités.
« 11 avait une éloquence naturelle qui lui donnait une facilité merveilleuse à dire ce qu'il voulait; mais il avait ajouté à cela des règles dont on ne s'était pas encore avisé , et dont il se servait si avantageusement qu'il était maître de son style; en sorte que non-seulement il disait tout ce qu'il voulait, mais il le disait en la manière qu'il le voulait , et son discours faisait l'effet qu'il s'était proposé. Et cette manière d'écrire naturelle, naïve, et forte en même temps , lui était si propre et si particulière qu'aussitôt qu'on vit paraître les Lettres au Provincial , on vit bien qu'elles étaient de lui , quelque soin qu'il ait toujours pris de le cacher, même à ses proches. Ce fut dans ce temps-là qu'il plut à Dieu de guérir ma fille d'une fistule lacrymale qui avait fait un si grand progrès
conduisent à celles du binôme de Newton , lorsque l'exposant du binôme est positif et entier. ( Voyez à ce sujet l'Éloge de Pascal par Condorcet.) (A. M.)
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dans trois ans et demi , que le pus sortait nonseulement par l'œil , mais aussi par le nez et par la bouche. Et cette fistule était d'une si mauvaise qualité que les plus habiles chirurgiens de Paris la jugeaient incurable. Cependant elle fut guérie en un moment par l'attouchement d'une sainte épine -, et ce miracle fut si authentique qu'il a été avoué de tout le monde , ayant été attesté par de très grands médecins et par les plus habiles chirurgiens de France , et ayant été autorisé par un jugement solennel de l'Église.
« Mon frère fut sensiblement touché de cette grâce, qu'il regardait comme faite à lui-même , puisque c'était sur une personne qui , outre sa proximité , était encore sa fille spirituelle dans le baptême ; et sa consolation fut extrême de voir que Dieu se manifestait si clairement dans un temps où la foi paraissait comme éteinte dans le cœur de la plupart du monde. La joie qu'il en eut fut si grande qu'il en était pénétré ; de sorte qu'en ayant l'esprit tout occupé , Dieu lui inspira une infinité de pensées admirables sur les miracles ',qui, lui donnant de nouvelles lumières sur la religion , lui redoublèrent l'amour et le respect qu'il avait toujours eus pour elle.
« Et ce fut cette occasion qui ht paraître cet extrême désir qu'il avait de travailler k réfuter les principaux et les plus faux raisonnements des athées. Il les avait étudiés avec grand soin, et avait employé tout son esprit à chercher tous les moyens de les convaincre. C'est k quoi il s'était mis tout entier. La dernière année de son travail a été toute employée à recueillir diverses pensées sur ce sujet; mais Dieu, qui lui avait inspiré ce dessein et toutes ses pensées, n'a pas permis qu'il l'ait conduit k sa perfection , pour des raisons qui nous sont inconnues2.
« Cependant l'éloignement du monde qu'il pratiquait avec tant de soin n'empêchait point qu'il ne vit souvent des gens de grand esprit et de grande condition, qui, ayant ces pensées de retraite, demandaient ses avis et les suivaient exactement; et d'autres qui étaient travaillés de doutes sur les matières de la foi, et qui, sachant qu'il avait de grandes lumières lk-dessus, venaient k lui le consulter, et s'en retournaient toujours satisfaits; de sorte que toutes ces personnes, qui vivent présentement fort chrétiennement, témoignent encore aujourd'hui
(l) Voyez les Pensées de Pascal.
\-2) Telle est l'origin<- du beau livre que les éditeurs ont inti tulé Pensées. Ces pensées étaient écrites sans ordre sur des feuilles détachées. Les solitaires de Port-Royal les recueillirent dans une première édition bien incomplète, en 1670. Depuis, le père Desmolets, de l'Oratoire , réunit en un petit volume supplémentaire toutes les pensées supprimées. Enfin une édition plus complète fut publiée à Paris en 1687, 2 vol. in-12, avec la vie de Pascal par madame Périer, un discours de Dubois sur les Pensées , et un autre discours sur les preuves des livres de Moïse. Mais c'est Bossut qui le premier a rétabli les Pensées dans toute leur intégrité. On lui doit aussi l'ordre dans lequel on les voit aujourd'hui. (A. M.)
que c'est k ses avis et k ses conseils, et aux éclaircissements qu'il leur a donnés, qu'ils sont redevables de tout le bien qu'ils font.
« Les conversations auxquelles il se trouvait souvent engagé, quoiqu'elles fussent toutes de charité, ne laissaient pas de lui donner quelque crainte qu'il ne s'y trouvât du péril ; mais comme il ne pouvait pas aussi en conscience refuser le secours que les personnes lui demandaient, il avait trouvé un remède k cela. Il prenait dans les occasions une ceinture de fer pleine de pointes, il la mettait k nu sur sa chair ; et lorsqu'il lui venait quelque pensée de vanité ou qu'il prenait quelque plaisir au lieu où il était, ou quelque chose semblable, il se donnait des coups de coude pour redoubler la violence des piqûres, et se faisait ainsi souvenir lui-même de son devoir. Cette pratique lui parut si utile qu'il la conserva jusqu'à la mort , et même dans les derniers temps de sa vie, où il était dans des douleurs continuelles, parce qu'il ne pouvait écrire ni lire ; il était contraint de demeurer sans rien faire et de s'aller promener. Il était dans une continuelle crainte que ce manque d'occupation ne le détournât de ses vues. Nous n'avons su toutes ces choses qu'après sa mort, et par une personne de très grande vertu qui avait beaucoup de confiance e-n lui, k qui il avait été obligé de le dire pour des raisons qui la regardaient elle-même.
« Cette rigueur qu'il exerçait sur lui-même était tirée de cette grande maxime de renoncer k tout plaisir, sur laquelle il avait fondé tout le règlement de sa vie. Dès le commencement de sa retraite, il ne manquait pas non plus de pratiquer exactement cette autre qui l'obligeait de renoncer k toute superfluité ; car il retranchait avec tant de soin toutes les choses inutiles, qu'il s'était réduit peu k peu à n'avoir plus de tapisserie dans sa chambre , parce qu'il ne croyait pas que cela fût nécessaire , et de plus n'y étant obligé par aucune bienséance, parce qu'il n'y venait que ses gens k qui il recommandait sans cesse le retranchement ; de sorte qu'ils n'étaient pas surpris de ce qu'il vivait lui-même de la manière qu'il conseillait aux autres de vivre.
« Voilà comme il a passé cinq ans de sa vie, depuis trente ans jusqu'à trente-cinq « : travaillant sans
(i) C'est dans cet intervalle, en 1634, que lui arriva le malheureux accident qui opéra celte révolution dans ses idées, et détermina son amour pour la retraite et pour les pratiques les plus rigoureuses de la pénitence. Il allait se promener du côté du pont de Neuilly, dans un carrosse à quatre chevaux , suivant l'usage du temps. Quand il fut près du pont, les deux premiers chevaux prirent le mors aux dents et se précipitèrent dans la rivière ; heureusement les traits se rompirent, et la voiture resta sur les bords. La commotion subite et violente que reçut Pascal faillit lui coûter la vie, et ébranla son imagination au point que depuis cette époque il crut voir un précipice ouvert à ses côtés. Mais le précipice véritable dans lequel sa raison s'était engloutie, c'était le doute sur toutes les matières métaphysiques qui occupent les âmes supérieures ; doute terrible dont les pratiques positives du christianisme purent seules l'affranchir. Quand on lit que Pascal en était venu à porter sous ses vêtements un symbole formé de paro-
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cesse pour Dieu, pour le prochain et pour luimême, en tâchant de se perfectionner de plus en plus, et on pouvait dire en quelque façon quec'est tout le temps qu'il a vécu ; car les quatre années que Dieu lui a données après n'ont été qu'une continuelle langueur. Ce n'était pas proprement une maladie qui lût venue nouvellement , mais un redoublement des grandes indispositions où il avait été sujet dès sa jeunesse. Mais il en fut alors attaqué avectantde violence qu'enfin il yest succombé; et durant tout ce temps-là il n'a pu en tout travailler un instant à ce grand ouvrage qu'il avait entrepris pour la religion, ni assister les personnes qui s'adressaient à lui pour avoir des avis, ni de bouche ni par écrit : car ses maux étaient si grands qu'il ne pouvait les satisfaire, quoiqu'il en eût un grand désir.
« Ce renouvellement de ses maux commença par un mal de dents qui lui ôta absolument le sommeil. Dans ses grandes veilles il lui vint une nuit dans l'esprit sans dessein quelques pensées sur la proposition de la roulette. Cette pensée étant suivie d'une autre, et celle-ci d'une autre, enlin une multitude de pensées qui se succédèrent les unes aux autres lui découvrirent comme malgré lui la démonstration de toutes ces choses dont il fut luimême surpris '. Mais comme il y avait longtemps qu'il avait renoncé à toutes ses connaissances, il ne s'avisa pas seulement de les écrire ; néanmoins, en ayant parlé par occasion à une personne à qui il devait toute sorte de déférence, et par respect et par reconnaissance de l'affection dont il l'honorait, cette personne, qui est aussi considérable par sa piété que par les éminentes qualités de son esprit et par la grandeur de sa naissance, ayant formé sur cela un dessein qui ne regardait que la gloire de Dieu, trouva à propos qu'il en usât comme il lit, et qu'ensuite il le fit imprimer.
«Ce fut seulement alors qu'il l'écrivit, mais avec une précipitation extrême, en huit jours ; car c'était en même temps que les imprimeurs travailles mystiques, on sent, suivant l'expression de M. Villemain, que cette puissante inlellgence avait recule jusqu'à ces pratiques superstitieuses pour fuir de plus loin une effrayante incertitude. C'était là sa terreur. Le précipice imaginaire, que depuis un accident funeste les sens affaiblis de Pascal croyaient voir s'ouvrir sous ses pas, n'était qu'une faible image de cet abîme du doute qui épouvantait intérieurement son âme. (A.-M.)
(1) Baillet prête au travail sur la cycloïde un motif tout religieux. On croyait alors en France que l'étude des sciences naturelles, et des mathématiques surtout, menait à l'incrédulité ; c'est principalement aux géomètres et aux physiciens , à ces hommes qui doivent être les plus difficiles en preuves, que Pascal destinait son ouvrage; il voulait leur prouver, par la solution d'un problème vainement cherché jusqu'à lui , que le même écrivain qui avait entrepris de les éclairer sur la foi aurait pu les instruire même dans les sciences abstraites, objet de leurs plus profondes méditations. (Voyez le récit de l'examen st du jugement des écrits envoyés pour les prix attachés à la solution des problèmes concernant la cycloïde, tome V des Œuvres de Pascal.) (A. M.)
Moral.
laient, fournissant à deux en même temps sur deux différents traités, sans que jamais il en eût d'autre copie que celle qui fut faite pour l'impression ; ce qu'on ne sut que six mois après que la chose fut trouvée.
« Cependant ses infirmités, continuant toujours sans lui donner un seul moment de relâche , le réduisirent, comme j'ai dit, à ne pouvoir plus travailler et à ne voir quasi personne. Mais si elles l'empêchèrent de servir le public et les particuliers, elles ne furent point inutiles pour lui-même, et il les a souffertes avec tant de paix et tant de patience qu'il y a sujet de croire que Dieu a voulu achever par là de le rendre tel qu'il le voulait pour paraître devant lui ; car durant cette longue maladie il ne s'est jamais détourné de ces vues , ayant toujours dans l'esprit ces deux grandes maximes, de renoncer à tout plaisir et à toute superfluité. Il les pratiquait dans le plus fort de son mal avec une vigilance continuelle sur ses sens , leur refusant absolument tout ce qui leur était agréable -, et quand la nécessité le contraignait à faire quelque chose qui pouvait lui donner quelque satisfaction, il avait une adresse merveilleuse pour en détourner son esprit, afin qu'il n'y prît point départ; par exemple, ses continuelles maladies l'obligeant de se nourrir délicatement, il avait un soin très grand de ne point goûter ce qu'il mangeait; et nous avons pris garde que, quelque peine qu'on prît à lui chercher quelque viande agréable, à cause des dégoûtsàquoi il était sujet, jamais il n'a dit: «Voilà « qui est bon ; » et encore lorsqu'on lui servait quelque chose de nouveau selon les saisons, si l'on lui demandait après le repas s'il l'avait trouvé bon, il disait simplement : « 11 fallait m'en avertir devant, et je vous avoue que je n'y ai point pris garde.» Et lorsqu'il arrivait que quelqu'un admirait la bonté de quelque viande en sa présence, il ne le pouvait souffrir; il appelait cela être sensuel, encore même que ce ne fût que des choses communes, parce qu'il disait que c'était une marque qu'on mangeait pour contenter le goût, ce qui était toujours mal.
« Pour éviter d'y tomber, il n'a jamais voulu permettre qu'on lui fit aucune sauce ni ragoût , non pas même de l'orange et du verjus , ni rien de tout ce qui excite l'appétit , quoiqu'il aimât naturellement toutes ces choses. Et pour se tenir dans des bornes réglées , il avait pris garde , dès le commencement de sa retraite , à ce qu'il fallait pour son estomac ; et depuis cela il avait réglé tout ce qu'il devait manger ; en sorte que , quelque appétit qu'il eût , il ne passait jamais cela , et quelque dégoût qu'il eût , il fallait qu'il le mangeât ; et lorsqu'on lui demandait la raison pourquoi i! se contraignait, ainsi, il répondait que c'était le besoin de l'estomac qu'il fallait satisfaire, et non pas l'appétit.
« La mortification de ses sens n'allait pas seulement à se retrancher tout ce qui pouvait leur êlrc
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agréable , mais encore à ne leur rien refuser, par cette raison qu'il pourrait leur déplaire , soit par sa nourriture, soit par ses remèdes. Il a pris quatre ans durant des consommés sans en témoigner le moindre dégoût; il prenait toutes les choses qu'on lui ordonnait pour sa santé sans aucune peine , quelque difficiles qu'elles fussent: et lorsque je m'étonnais de ce qu'il ne témoignait pas la moindre répugnance en les prenant , il se moquait de moi et me disait qu'il ne pouvait pas comprendre luimême comment on pouvait témoigner de la répugnance quand on prenait une médecine volontairement, après qu'on avait été averti qu'elle était mauvaise , et qu'il n'y avait que la violence ou la surprise qui dussent produire cet effet. C'est en cette manière qu'il travaillait sans cesse à la mortification.
« Il avait un amour si grand pour la pauvreté qu'elle lui était toujours présente *, de sorte que dès qu'il voulait entreprendre quelque chose , ou que quelqu'un lui demandait conseil , la première pensée qui lui venait, en l'esprit , c'était de voir si la pauvreté pouvait être pratiquée. Une des choses sur lesquelles il s'examinait le plus, c'était cette fantaisie de vouloir exceller en tout , comme de se servir en toutes choses des meilleurs ouvriers , et autres choses semblables. Il ne pouvait encore souffrir qu'on cherchât avec soin toutes ses commodités , comme d'avoir toutes choses près de soi , et mille autres choses qu'on fait sans scrupule , parce qu'on ne croit pas qu'il y ait du mal. Mais il n'en jugeait pas de même , et nous disait qu'il n'y avait rien de si capable d'éteindre l'esprit de pauvreté , comme cette recherche curieuse de ses commodités , et cette bienséance qui porte à vouloir toujours avoir du meilleur et du mieux fait; et il nous disait que , pour les ouvriers , il fallait toujours choisir les plus pauvres et les plus gens de bien , et non pas cette excellence qui n'est jamais nécessaire, et qui ne saurait jamais être utile. 11 s'écriait quelquefois : « Si j'avais le cœur aussi « pauvre que l'esprit, je serais bien heureux ; car je « suis merveilleusement persuadé que la pauvreté « est un grand moyen pour faire son salut. »
« Cet amour qu'il avait pour la pauvreté le portait à aimer les pauvres avec tant de tendresse qu'il n'a jamais pu refuser l'aumône , quoiqu'il n'en fît que de son nécessaire , ayant peu de bien , et étant obligé de faire une dépense qui excédait son revenu, à cause de ses infirmités. Mais lorsqu'on lui voulait représenter cela , quand il faisait quelque aumône considérable, il se fâchait, et disait : « J'ai re- « marqué une chose : que , quelque pauvre qu'on " soit , on laisse toujours quelque chose en mou- * rant. » Ainsi il fermait la bouche : et il a etéquelauefoissi avant qu'il s'est réduit à prendre de l'argent au change, pour avoir donné aux pauvres tout ce ou'il avait , et ne voulant pas après cela importuner ses amis.
«Dès que l'affaire des carrosses fut établie, il me dit qu'il voulait demander mille francs par avance sur sa part à des fermiers avec qui l'on traitait , si l'on pouvait demeurer d'accord avec eux , parce qu'ils étaient de sa connaissance, pour envoyer aux pauvres de Blois ; et comme je lui disais que l'affaire n'était pas assez sûre pour cela , et qu'il fallait attendre à une autre, année , il me fit tout aussitôt cette réponse : qu'il ne voyait pas un grand inconvénient à cela, parce que s'ils perdaient, il le leur rendrait de son bien , et qu'il n'avait garde d'attendre à une autre année , parce que le besoin était trop pressant pour différer la charité. Et comme on ne s'accordait pas avec ces personnes , il ne put exécuter cette résolution , par laquelle il nous faisait voir la vérité de ce qu'il nous avait dit tant de fois, c'est qu'il ne souhaitait avoir du bien que pour en assister les pauvres , puisqu'en même temps que Dieu lui donnait l'espérance d'en avoir il commençait à le distribuer par avance , avant même qu'il en fût assuré.
« Sa charité envers les pauvres avait toujours été fort graude; mais elle était si fort redoublée à la fin de sa vie que je ne. pouvais le satisfaire davantage que de l'en entretenir. 11 m'exhortait avec grand soin depuis quatre ans à me consacrer au service des pauvres et à y porter mes enfants. Et quand je lui disais que je craignais que cela ne me divertît du soin de ma famille , il me disait que ce n'était que manque de bonne volonté, et que, comme il y a divers degrés dans cette vertu, on peut bien la pratiquer en sorte que cela ne nuise point aux affaires domestiques. Il disait que c'était la vocation générale des chrétiens , et qu'il ne fallait point de marque particulière pour savoir si on y était appelé, parce que cela était certain ; que c'est sur cela que Jésus-Christ jugera le monde ; et que quand on considérait que la seule omission de cette vertu est cause, de la damnation , cette seule pensée serait capable de nous porter à nous dépouiller de tout , si nous avions de la foi. Il nous disait encore : que la fréquentation des pauvres est extrêmement utile, en ce que, voyant continuellement les misères dont ils sont accablés , et que même dans l'extrémité de leurs maladies ils manquaient des choses les plus nécessaires, qu'après cela il faudrait être bien dur pour ne pas se priver volontairement des commodités inutiles et des ajustements superflus.
« Tous ces discours nous excitaient et nous portaient quelquefois à faire des propositions pour trouver des moyens pour des règlements généraux qui pourvussent à toutes les nécessités ; mais il ne trouvait pas cela bon , et il disait que nous n'étions j pas appelés au général , mais au particulier , et qu'il croyait que la manière la plus agréable à Dieu était de servir les pauvres pauvrement, c'est-à-dire chacun selon son pouvoir, sans se remplir l'esprit i de ces grands desseins qui tiennent de cette excel- I lence dont il blâmait la recherche en toutes choses.
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Ce n'est pas qu'il trouvât mauvais l'établissement des hôpitaux généraux ; au contraire, il avait beaucoup d'amour pour cela, comme il l'a bien témoigné par son testament; mais il disait que ces grandes entreprises étaient réservées à de certaines personnes que Dieu destinait à cela, et qu'il conduisait quasi visiblement ; mais que ce n'était pas la vocation générale de tout le monde, comme l'assistance journalière et particulière des pauvres.
« Voilà une partie des instructions qu'il nous donnait pour nous porter à la pratique de cette vertu qui tenait une si grande place dans son cœur ; c'est un petit échantillon qui nous fait voir la grandeur de sa charité. Sa pureté n'était pas moindre , et il avait un si grand respect pour cette vertu qu'il était continuellement en garde pour empêcher qu'elle ne fût blessée ou dans lui ou dans les autres, et il n'est pas croyable combien il était exact sur ce point. J'en étais même dans la crainte ; car il trouvait à redire à des discours que je faisais , et que je croyais très innocents , et dont il me faisait ensuite voir les défauts, que je n'aurais jamais connus sans ses avis. Si je disais quelquefois par occasion que j'avais vu une belle femme', il se fâchait, et me disait qu'il ne fallait jamais tenir ce discours devant des laquais ni des jeunes gens , parce que je ne savais pas quelles pensées je pourrais exciter par là en eux. II ne pouvait souffrir aussi les caresses que je recevais de mes enfants , et il me disait qu'il fallait les en désaccoutumer, et que cela ne pouvait que leur nuire ; et qu'on leur pouvait témoigner de la tendresse en mille, autres manières. Voilà les instructions qu'il me donnait là-dessus ; et voilà quelle, était sa vigilance pour la conservation de la pureté dans lui et dans les autres.
« II lui arriva une rencontre, environ trois mois avant sa mort, qui en fut une preuve bien sensible, et qui fait voir en même temps la grandeur de sa charité : comme il revenait un jour de la messe de Saint-Sulpice, il vint à lui une jeune lî lie d'environ quinzaans, fort belle, qui lui demanda l'aumône ; il fut touché de voir cette personne exposée à un danger si évident; il lui demanda qui elle était et ce qui l'obligeait ainsi à demander l'aumône ; et ayant su qu'elle était de la campagne , et que son père était mort , et que sa mère étant tombée malade on l'avait portée à l'Hôtel-Dieu ce jour-là même, il crut que Dieu la lui avait envoyée aussitôt, qu'elle avait été dans le besoin ; de. sorte que dès l'heure même il la mena au séminaire , où il la mit entre les mains d'un bon prêtre à qui il donna de l'argent , et le pria d'en prendre soin , et de la mettre en quelque condition où elle pût recevoir de la conduite à cause de sa jeunesse, et où elle fût en sûreté de. sa personne. Et pour le soulager dans ce soin il lui dit qu'il lui enverrait le lendemain une femme pour lui acheter des habits, et tout ce qui lui serait nécessaire pour la mettre en état de pouvoir servir une maîtresse. Le lendemain il lui envoya une femme qui
travailla si bien avec ce bon prêtre, qu'après l'avoir fait habiller ils la mirent dans une bonne condition.. Et cet ecclésiastique ayant demandé à cette femme, le nom de celui qui faisait cette charité , elle lui dit qu'elle n'avait point charge de le dire , mais qu'elle le viendrait voir de temps en temps pour pourvoir avec lui aux besoins de cette fille ; et il la pria d'obtenir de lui la permission de lui dire son nom: «Je vous promets, dit-il, que je n'en par- « lerai jamais pendant sa vie ; mais si Dieu permettait qu'il mourût avant moi , j'aurais delà conso- « lationde publier cette action : car je la trouve si «belle que je ne puis souffrir qu'elle demeure dans «l'oubli. «Ainsi, par cette seule rencontre, ce bon ecclésiastique, sans le connaître, jugeait combien il avait de, charité et d'amour pour la pureté. Il avait une extrême tendresse pour nous ; mais cette affection n'allait pas jusqu'à l'attachement. Il en donna une preuve bien sensible à la mort de ma sœur, qui précéda la sienne de dix mois. Lorsqu'il reçut cette nouvelle, il ne dit rien, sinon : « Dieu nous fasse, la grâce d'aussi bien mourir ! » et il s'est toujours depuis tenu dans une soumission admirable aux ordres de la providence de Dieu, sans faire jamais réflexion que sur les grandes grâces que Dieu avait faites à ma sœur pendant sa vie , et les circonstances du temps de sa mort , ce qui lui faisait dire sans cesse : « Bienheureux ceux qui meurent, « pourvu qu'ils meurent au Seigneur ! » Lorsqu'il me voyait dans de continuelles afflictions pour cette perte que je ressentais si fort , il se fâchait, et me disait que cela n'était pas bien , et qu'il ne fallait pas avoir ces sentiments pour la mort des justes, et qu'il fallait au contraire louer Dieu de ce qu'il l'avait si fort récompensée des petits services qu'elle lui avait rendus.
« C'est ainsi qu'il faisait voir qu'il n'avait nulle attache pour ceux qu'il aimait; car s'il eût été capable d'en avoir, c'eût été sans doute pour ma sœur, parce que c'était assurément la personne du monde, qu'il aimait le plus. Mais il n'en demeurait pas là ; car non-seulement il n'avait point d'attache pour les autres, mais il ne voulait point du tout que les autres en eussent pour lui. Je ne parle pas de ces attaches criminelles et dangereuses , car cela est grossier , et tout le monde le voit, bien ; mais je parle de ces amitiés les plus innocentes ; et c'était une des choses sur laquelle il s'observait le plus régulièrement, afin de n'y point donner de sujet , et même pour l'empêcher : et comme je ne savais pas cela , j'étais toute surprise des rebuts qu'il me, faisait quelquefois , et je le disais à ma sœur , me plaignant à elle que mon frère ne m'aimait pas , et qu'il semblait que je lui faisais de la peine lors même que je lui rendais mes services les plus affectionnés dans ses inlirmites. Ma sœur me disait là-dessus que : je me trompais ; qu'elle savait le contraire ; qu'il avait pour ino* une affection aussi grande que je le pouvais so*
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Imiter. C'est ainsi que nu sœur remettait mon es prit , et je ne tardais guère à en voir des preuves ; ear aussitôt qu'il se présentait quelque occasion où j'avais besoin du secours de mon frère, il l'embrassait avec tant de soin et de témoignage d'affection que je n'avais pas lieu de douter qu'il ne m'aimât beaucoup ; de sorte que j'attribuais au chagrin de sa maladie les manières froides dont il recevait les assiduités que je lui rendais pour le désennuyer, et cette énigme ne m'a été expliquée que le jour même de sa mort , qu'une, personne des plus considérables par la grandeur de son esprit et de sa piété , avec qui il avait eu de grandes communications sur la pratique de la vertu, me dit qu'il lui avait donné cette instruction entre autres, qu'il ne souffrît jamais de qui que ce fût qu'on l'aimât avec attachement ; que c'était une faute sur laquelle on ne s'examine pas assez, parce qu'on n'en conçoit pas assez la grandeur , et qu'on ne considérait pas qu'en fomentant et souffrant ces attachements on occupait un cœur qui ne devait être qu'à Dieu seul ; que c'était lui faire un larcin de la chose du monde qui lui était la plus précieuse. Nous avons bien vu ensuite que ce principe était bien avant dans son cœur ; car , pour l'avoir toujours présent , il l'avait écrit de sa main sur un petit papier séparé où il y avait ces mots : « 11 est in- « juste qu'on s'attache , quoiqu'on le fasse avec « plaisir et volontairement ; je tromperais ceux en « qui je ferais naître ce désir, car je ne suis la tin « de personne, et n'ai de quoi le satisfaire. Ne suis- « je pas prêt à mourir? et ainsi l'objet de leuratta- « chement mourra donc ? Comme je serais coupable « de faire croire une fausseté, quoique je lapersua- <• dasse doucement , qu'on la crût avec plaisir , et « qu'en cela on me fit plaisir ; de même je suis cou- « pable si je me fais aimer , et si j'attire des gens à « s'attacher à moi. Je dois avertir ceux qui seraient « prêts à consentir au mensonge qu'ils ne le doivent « pas croire, quelque avantage qu'il m'en revienne ; « et de même , qu'ils ne doivent pas s'attacher à « moi , car il faut qu'ils passent leur vie et leurs « soins à plaire à Dieu et à le chercher. »
«Voilà de quelle manière il s'instruisait lui-même, et comme il pratiquait si bien ses instructions que j'y avais été trompée moi-même. Par ces marques que nous avons de ses pratiques, qui ne sont venues à notre connaissance que par hasard , on peut voir une partie des lumières que Dieu lui donnait pour la perfection de la vie chrétienne.
« 11 avait un si grand zèle pour la gloire de Dieu qu'il ne pouvait souffrir qu'elle fût violée en quoi que ce soit ; c'est ce qui le rendait si ardent pour le service du roi qu'il résistait à tout Je monde lors des troubles de Paris ; et toujours depuis il appelait des prétextes toutes les raisons qu'on donnait pour excuser cette rébellion ; et il disait que dans un Etat établi en république comme Venise , c'était un grand mal de contribuer à y mettre un roi , et op-
primer la liberté des peuples à qui Dieu l'a donnée , mais que clans un Etat où la puissance royale est établie, on ne pouvait violer le respect qu'on lui doit que par une espèce de sacrilège , puisque c'est nonseulement une image de la puissance de Dieu, mais une participation de cette même puissance , à laquelle on ne pouvait s'opposer sans résister visiblement à l'ordre de Dieu ; et qu'ainsi l'on ne pouvait assez exagérer la grandeur de cette faute , outre qu'elle est toujours accompagnée de la guerre civile, qui est le plus grand péché que l'on puisse commettre contre la charité du prochain. Et il observait cette maxime si sincèrement qu'il a refusé dans ce temps-là des avantages très considérables pour n'y pas manquer. Il disait ordinairement qu'il avait un aussi grand éloignement pour ce péché-là que pour assassiner le monde ou pour voler sur les grands chemins; et qu'enfin il n'y avait rien qui fût plus contraire à son naturel et sur quoi il fût moins tenté.
'« Ce sont là les sentiments où il était pour le service du roi : aussi était-il irréconciliable avec ceux qui s'y opposaient ; et ce qui faisait voir que ce n'était pas par tempérament ou par attachement à ses sentiments , c'est qu'il avait une douceur admirable pour ceux qui l'offensaient en particulier. En sorte qu'il n'a jamais fait de différence de ceux-là d'avec les autres ; et il oubliait si absolument ce qui ne regardait que sa personne, qu'on avait peine à l'en faire souvenir , et il fallait pour celacirconstancier les choses. Et comme on admirait quelquefois cela, il disait : « Ne'vous en étonnez pas, ce n'est pas par « vertu , c'est par oubli réel ; je ne m'en souviens « point du tout. » Cependant il est certain qu'on voit par là que les offenses qui ne regardaient que sa personne ne lui faisaient pas de grandes impressions , puisqu'il les oubliait si facilement ; car il avait une mémoire si excellente qu'il disait souvent qu'il n'avait jamais rien oublié des choses qu'il avait voulu retenir.
« Il a pratiqué cette douceur dans la pratique des choses désobligeantes jusqu'à la fin ; car peu de temps avant sa mort , ayant été offensé dans une partie qui lui était fort sensible par une personne qui lui avait de grandes obligations , et ayant en même temps reçu un service de cette personne , il la remercia avec tant de compliments et de civilités qu'il en était excessif ; cependant ce n'était pas par oubli , puisque c'était dans le même temps ; mais c'est qu'en effet il n'avait point de ressentiment pour les offenses qui ne regardaient que sa personne.
«Toutes ces inclinations, dont j'ai remarqué les particularités , se verront mieux en abrégé par une peinture qu'il a faite de lui-même dans un petit papier écrit de. sa main en cette manière :
« J'aime la pauvreté parce que Jésus-Christ l'a «aimée. J'aime les biens, parce qu'ils donnent « moyen d'en assister les misérables. Je garde la
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« fidélité à tout le monde. Je ne rends pas le mal à «ceux qui m'en font, mais je leur souhaite une « condition pareille à la mienne , où l'on ne reçoit « pas le mal ni le bien de la plupart des hommes. « J'essaie d'être toujours véritable , sincère , et fi- « dèle à tous les hommes , et j'ai une tendresse de « cœur pour ceux que Dieu m'a unis plus étroite- « ment ; et soit, que je sois seul ou à la vue des « hommes, j'ai en toutes mes actions la vue de Dieu « qui les doit juger, et à qui je les ai toutes consacrées. Voilà quels sont mes sentiments , et je bé- « nis tous les jours de. ma vie mon Rédempteur, qui « les a mis en moi , et qui d'un homme plein de « faiblesse, de misère, de concupiscence , d'orgueil « et d'ambition , a fait un homme exempt de tous « ces maux par la force de la grâce à laquelle tout « en est dû , n'ayant de moi que la misère et l'hor- « reur. »
«Il s'était ainsi dépeint lui-même, afin qu'ayant continuellement devant les yeux la voie par laquelle Dieu le conduisait, il ne pût jamais s'en détourner. Ses lumières extraordinaires , jointes à la grandeur de son esprit , n'empêchaient pas une simplicité merveilleuse qui paraissait dans toute la suite de sa vie , et qui le rendait exact à toutes les pratiques qui regardaient la religion. 11 avait un amour sensible pour tout l'office divin , mais surtout pour les petites heures , parce qu 'elles sont composées du psaume 118 , dans lequel il trouvait tant de choses admirables qu'il sentait de la délectation à le réciter. Quand il s'entretenait avec ses amis de la beauté de ce psaume , il se transportait en sorte qu'il paraissait hors de lui-même ; et cette méditation l'avait rendu si sensible à toutes les choses par lesquelles on tâche d'honorer Dieu qu'il n'en négligeait pas une. Lorsqu'on lui envoyait des billets tous les mois , comme on fait en beaucoup de lieux , il les recevait avec un respect admirable ; il en récitait tous les jours la sentence ; et dans les quatre dernières années de sa vie , comme il ne pouvait travailler , son principal divertissement était d'aller visiter les églises où il y avait des reliques exposées ou quelque solennité ; et il avait pour cela un almanach spirituel qui l'instruisait des lieux où il y avait des dévotions particulières; et il faisait tout cela si dévotement et si simplement que ceux qui le voyaient en étaient surpris : ce qui a donné lieu à cette belle parole d'une personne très vertueuse et très éclairée : que la grâce de Dieu se fait connaître, dans les grands esprits par les petites choses , et dans les esprits communs par les grandes.
« Cette grande simplicité paraissait lorsqu'on lui parlait de Dieu ou de lui-même ; de sorte que , la veille de sa mort, un ecclésiastique qui est un homme d'une très grande science et d'une très grande vertu l'étant venu voir , comme il l'avait, souhaité , et ayant demeuré une heure avec lui , il en sortit si édifié, qu'il me dit: «Allez, consolez-
« vous ; si Dieu l'appelle , vous avez bien sujet de « le louer des grâces qu'il lui fait. J'avais toujours « admiré beaucoup de grandes choses en lui , mais « je n'y avais jamais remarqué, la grande simplicité » que. je viens de voir ; cela est incomparable dans « un esprit tel que le sien ; je voudrais de tout mon « cœur être en sa place. »
«Monsieur le curé de Saint-Etienne1, qui l'a vu dans sa maladie , y voyait la même chose , et disait à toute heure : « C'est un enfant : il est humble , il «est soumis comme un enfant.» C'est par cette même simplicité qu'on avait une liberté tout entière pour l'avertir de ses défauts , et il se rendait aux avis qu'on lui donnait , sans résistance. L' extrême vivacité de son esprit le rendait quelquefois si impatient qu'on avait peine à le satisfaire ; mais quand on l'avertissait , ou qu'il s'apercevait qu'il avait fâché quelqu'un dans ses impatiences , il réparait incontinent cela par des traitements si doux et par tant de bienfaits que jamais il n'a perdu l'amitié de personne parla. Je tâche tant que je puis d'abréger , sans cela j'aurais bien des particularités à dire, sur chacune des choses que j'ai marquées ; mais comme je ne veux pas m'étendre , je viens à sa dernière maladie.
« Elle commença par un dégoût étrange qui lui prit deux mois avant sa mort: son médecin lui conseilla de s'abstenir de manger du solide et de se purger. Pendant qu'il était en cet état , il fit une action de charité bien remarquable. Il avait chez lui un bon homme avec sa femme et tout son ménage , à qui il avait donné une chambre , et à qui il fournissait du bois , tout cela par charité ; car il n'en tirait point d'autre service que de n'être point seul dans sa maison. Ce bon homme avait un fils , qui, étant tombé malade, en ce temps-là , de. la petite vérole , mon frère qui avait besoin de mes assistances , eut peur que je n'eusse l'appréhension d'aller chez lui à cause de mes enfants. Cela l'obligea à penser de se séparer de ce malade ; mais comme il craignait qu'il ne fût en danger si on le transportait en cet état hors de sa maison , il aima mieux en sortir lui-même, quoiqu'il fût déjà fort mal, disant : « Il y a moins de danger pour moi dans ce « changement de demeure ; c'est, pourquoi il faut que « ce soit moi qui quitte.» Ainsi il sortit de sa maison le 29 juin , pour venir chez nous , et il n'y rentra jamais ; car trois jours après il commença d'être attaqué d'une colique très violente qui lui ôtait absolument le sommeil. Mais comme il avait une grande force d'esprit et un grand courage, il endurait ses douleurs avec une patience admirable. Il ne laissait pas de se lever tous les jours et de prendre lui-même ses remèdes, sans vouloir souffrir qu'on lui rendit le moindre service. Les médecins qui le traitaient voyaient que ses douleurs étaient considérables ; mais parce qu'il avait le pouls fort bon , sans aucune altération ni appa-
(i) Celait le père Beurrier, depuis abbé clc SaiiUc-Gene\iève