‹ Choix de moralistes françaisChapitre 4 sur 509 · XX1J · texte numérisé non relu

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NOTICE SUR BLAJSE PASCAL

rence de fièvre , ils assuraient qu'il n'y avait aucun péril, se servant même de ces mots : « II n'y a pas la « moindre ombre de danger. » Nonobstant ce discours, voyant que la continuation de ses douleurs et de ses grandes veilles l'affaiblissait, dès le quatrième jour de sa colique , et avant même que. d'être alite', il envoya quérir M. le curé et se confessa. Cela lit du bruit parmi ses amis , et en obligea quelquesuns de le venir voir , tout épouvantés d'appréhension. Les médecins même en furent si surpris qu'ils ne purent s'empêcher de le témoigner, disant que c'était une marque d'appréhension, à quoi ils ne s'attendaient pas de sa part. Mon frère voyant l'émotioh que cela avait causée , en fut fâché et me dit: « J'eusse voulu communier ; mais puis- « que je vois qu'on est surpris de ma confession, « j'aurais peur qu'on ne le fût davantage; c'est pour- « quoi il vaut mieux différer. »M. le curé ayant été de cet avis, il ne communia pas. Cependant son mal continuait, et comme M. le curé le venait voir de temps en temps par visite , il ne perdait pas une de ces occasions pour se confesser, et n'en disait rien, de peur d'effrayer le monde , parce que les médecins assuraient toujours qu'il n'y avait nul danger à sa maladie ; et en effet il y eut quelque diminution en ses douleurs , en sorte qu'il se levait quelquefois dans sa chambre. Elles ne le quittèrent jamais néanmoins tout-à-fait , et même elles revenaient quelquefois , et il maigrissait aussi beaucoup , ce qui n'effrayait' pas beaucoup les médecins ; mais, quoi qu'ils pussent dire , il dit toujours qu'il était en danger , et ne manqua pas de se confesser toutes les fois que M. le curé le venait voir. Il fit même son testament durant ce temps-là , où les pauvres ne furent pas oubliés, et il se fit violence pour ne leur pas donner davantage; car il me dit que si M. Périer eût été à Paris, et qu'il y eût consenti, il aurait disposé de tout son bien en faveur des pauvres ; et enfin il n'avait rien dans l'esprit et dans le cœur que les pauvres, et il me disait quelquefois : « D'où « vient que je n'ai jamais rien fait pour les . pau- « vres, quoique j'aie toujours eu un si grand amour « pour eux ?» Je lui dis : « C'est que vous n'avez ja- « mais eu assez de bien pour leur donner de gran- « des assistances. « Et il me répondit : "Puisque je « n'avais pas de bien pour leur en donner, je devais « leur avoir donné mon temps et ma peine ; c'est « à quoi j'ai failli ; et si les médecins disent vrai , <■ et si Dieu permet que je me relève de cette ma- « ladie , je suis résolu de n'avoir point d'autre em- « ploi ni point d'autre occupation tout le reste de « ma vie que le service des pauvres. » Ce sont les sentiments dans lesquels Dieu l'a pris.

« Il joignait à cette ardente charité pendant sa maladie une patience si admirable qu'il édifiait et surprenait toutes les personnes qui étaient autour de lui , et il disait à ceux qui lui témoignaient avoir de la peine de voir l'état où il était : que, pour lui, il n'en avait pas , et qu'il appréhendait même de

guérir ; et quand on lui en demandait la raison , il disait : « C'est que je connais les dangers de la santé « et les avantages de la maladie. » Il disait encore au plus fort de ses douleurs , quand on s'affligeait de les lui voir souffrir : « Ne me plaignez point; la n»a- « ladie est l'état naturel des chrétiens, parce qu'on « est par là comme on devrait toujours être , dans « la souffrance des maux, dans la privation de tous « les biens et de tous les plaisirs des sens, exempt « de toutes les passions qui travaillent pendant tout « le cours de la vie , sans ambition , sans avarice , « dans l'attente continuelle de la mort. N'est-ce « pas ainsi que les chrétiens devraient passer la vie ? « Et n'est-ce pas un grand bonheur quand ort se « trouve par nécessité dans l'état où l'on est obligé « d'être , et qu'on n'a autre chose, à faire qu'à se « soumettre humblement et paisiblement? C'est « pourquoi je ne demande autre chose que de prier « Dieu qu'il me fasse cette grâce. » Voilà dans quel esprit il endurait tous ses maux.

* Il souhaitait beaucoup de communier ; mais les médecins s'y opposaient , disant qu' il ne le pouvait faire à jeun , à moins que ce ne fût la nuit : ce qu'il ne trouvait pas à propos de faire sans nécessité, et que pour communier en viatique il fallait être en danger de mort ; ce qui ne se trouvant pas en lui , ils ne pouvaient pas lui donner ce conseil. Cette résistance le fâchait ; mais il était contraint d'y céder. Cependant sa colique continuant toujours , on lui ordonna de boire des eaux , qui en effet le soulagèrent beaucoup : mais au sixième d'août il sentit un grand étourdissement avec une grande douleur de tête ; et quoique les médecins ne s'étonnassent pas de cela, et qu'ils l'assurassent que ce n'était que la vapeur des eaux , il ne laissa pas de se confesser , et il demanda avec des instances incroyables qu'on le fit communier, et qu'au nom de Dieu on trouvât moyeu de remédier à tous les inconvénients qu'on lui avait allégués jusqu'alors ; et il pressa tant pour cela qu'une personne qui se trouva présente lui reprocha qu'il avait de l'inquiétude , et qu'il devait se rendre au sentiment de ses amis ; qu'il se portait mieux , et qu'il n'avait presque plus de colique ; et que ne lui restant plus qu'une vapeur d'eau , il n'était pas juste qu'il se fit porter le Saint-Sacrement , qu'il valait mieux différer pour faire cette action à l'église. Il répondit à cela : « On ne sent pas mon mal , et ou y sera « trompé ; ma douleur de. tête a quelque chose de « fort extraordinaire. » Néanmoins, voyant une si grande opposition à son désir, il nosa plus en parler ; mais il dit : « Puisqu'on ne me veut pas accor- « der cette grâce , j'y voudrais bien suppléer par « quelque bonne œuvre , et ne pouvant pas com- « munier dans le chef, je voudrais bien communier « dans les membres ; et pour cela j'ai pensé d'avoir « céans un pauvre malade à qui on rende les mê « mes services comme à moi •, qu'on prenne une « garde exprès , et enfin qu'il n'y ait aucune, diffe-.

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« rence de lui à moi, afin que j'aie cette cousola- « tion de savoir qu'il y a uu pauvre aussi bien « traite que moi , dans la confusion que je souffre « de me voir dans la grande abondance de toutes « cboses où je me vois. Car quand je pense qu'au « même temps que je suis si bien il y aune infinité « de pauvres qui sont plus malades que moi, et qui « manquent des choses les plus nécessaires , cela « me fait une peine que je ne puis supporter ; et « ainsi je vous prie de demander un malade à mon- « sieur le curé pour le dessein que j'ai. »

«J'envoyai à monsieur le curé à l'heure même, qui manda qu'il n'y en avait point qui fût en état d'être transporté ; mais qu'il lui donnerait , aussitôt qu'il serait guéri , un moyen d'exercer sa charité, en se chargeant d'un vieux homme dont il prendrait soin le reste de sa vie : car monsieur le curé ne doutait pas alors qu'il ne dût guérir.

« Comme il vit qu'il ne pouvait pas avoir un pauvre en sa maison avec lui , il me pria donc de lui faire cette grâce de le faire porter aux Incurables , parce qu'il avait grand désir de mourir en la compagnie des pauvres. Je lui dis que les médecins ne trouvaient pas à propos de le transporter en l'état où il était , ce qui le fâcha beaucoup ; il me ht promettre que s'il avait un peu de relâche je lui donnerais cette satisfaction.

« Cependant cette douleur de tête augmentant, il la souffrait toujours comme tous les autres maux , c'est-à-dire sans se. plaindre ; et une fois , dans le plus fort de sa douleur , le dix-septième d'août , il me pria de faire une consultation , mais il entra en même temps en scrupule, et me dit : « Je crains qu'il « n'y ait trop de recherche dans cette demande. » Je ne laissai pourtant pas de la faire ; et les médecins lui ordonnèrent de boire du petit-lait , lui assurant toujours qu'il n'y avait nul danger , et que ce n'était que la migraine mêlée avec la vapeur des eaux. Néanmoins , quoi qu'ils pussent dire , il ne les crut jamais , et me pria d'avoir un ecclésiastique pour passer la nuit auprès de lui ; et moimême je le trouvai si mal que je donnai ordre, sans en rien dire, d'apporter des cierges et tout ce qu'il fallait pour le faire communier le. lendemain matin.

« Ces apprêts ne furent pas inutiles; mais ils servirent plus tôt que nous n'avions pensé : car environ minuit il lui prit une convulsion si violente que, quand elle fut passée , nous crûmes qu'il était mort, et nous avions cet extrême déplaisir, avec tous les autres, de le voir mourir sans le Saint-Sacrement , «près l'avoir demandé si souvent avec tant d'instance. Mais Dieu, qui voulait récompenser un désir Si fervent et si juste, suspendit comme par un miracle cette convulsion et lui rendit son jugement rntier, comme dans sa parfaite santé ; en sorte que monsieur le curé entrant dans sa chambre avec le Baint-Sacrement , lui cria : « Voici celui que vous « avez tant désiré. » Ces paroles achevèrent de le ré- Teiller ; et comme monsieur le curé approcha pour

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lui donner la communion , il fit un effort , et il se leva seul à moitié , pour le recevoir avec plus de respect ; et monsieur le curé l'ayant interrogé , suivant la coutume , sur les principaux mystères de la foi, il répondit distinctement : « Oui , monsieur , je « crois tout cela de tout mon cœur. » Ensuite il reçut le saint viatique et l'extrème-onction avec des sentiments si tendres qu'il en versait des larmes. 11 répondit à tout , remercia monsieur le curé ; et lorsqu'il le bénit avec le saint ciboire, il dit : « Que « Dieu ne m'abandonne jamais! » Ce qurfut comme ses dernières paroles; car, après avoir fait son action de grâces , un moment après ses convulsions le reprirent , qui ne le quittèrent plus , et qui ne lui laissèrent pas un instant de liberté d'esprit. Elles durèrent jusqu' à sa mort , qui fut vingt - quatre heures après , le dix-neuvième d'août mil six cent soixante-deux, à une heure du matin, âgé de trenteneuf ans deux mois. »

PRÉFACE

de l'ancien éditeur1,

Où l'on fait voir de quelle manière ces Pensées ont été écrites et recueillies; ce qui en a fait retarder l'impression ; quel était le dessein de l'auteur dans cet ouvrage, et comment il a passé les dernières années de sa vie.

M.Pascal ayant quitté fort jeune l'étude des mathématiques , de la physique , et des autres sciences profanes, dans lesquelles il avait fait un si grand progrès qu'il y a eu assurément peu de personnes qui aient pénétré plus avant que lui dans les matières particulières qu'il en a traitées, il commença, vers la trentième année de son âge, à s'appliquer à des choses plus sérieuses et plus relevées , et à s'adonner uniquement , autant que sa santé le put permettre, , à l'étude de l'Écriture , des Pères , et de la morale chrétienne.

Mais quoiqu'il n'ait pas moins excellé dans ces sortes de sciences qu'il avait fait dans les autres , comme il l'a bien fait paraître par des ouvrages qui passent pour assez achevés en leur genre , on peut dire néanmoins que , si Dieu eût permis qu'il eût travaillé quelque temps à celui qu'il avait dessein de faire sur la religion , et auquel il voulait employer tout le reste de sa vie , cet ouvrage eût beaucoup surpassé tous les autres qu'on a vus de lui , parce qu'en effet les vues qu'il avait sur ce sujet étaient infiniment au-dessus de celles qu'il avait sur toutes les autres choses.

Je crois qu'il n'y aura personne qui n'en soit fa cilemerit persuadé en voyant seulement le peu que l'on en donne à présent , quelque imparfait qu'il

(1) Il se nommait Dubois. Voyez la note 2 page xvi de cette notice.

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paraisse, et principalement sachant la manière dont il y a travaillé , et toute l'histoire du recueil qu'on en a fait. Voici comment tout cela s'est passé.

M. Pascal conçut le dessein de cet ouvrage plusieurs années avant sa mort ; mais il ne faut pas néanmoins s'étonner s'il fut si longtemps sans en rien mettre par écrit ; car il avait toujours accoutumé de songer beaucoup aux choses, et de les disposer dans son esprit avant que de les produire au dehors , pour bien considérer et examiner avec soin celles qu'il fallait mettre les premières ou les dernières, et l'ordre qu'il leur devait donner à toutes , afin qu'elles pussent faire l'effet qu'il désirait. Et comme il avait une mémoire excellente, et qu'on peut dire même prodigieuse , en sorte qu'il a souvent assuré qu'il n'avait jamais rien oublié de ce qu'il avait une fois bien imprimé dans son esprit, lorsqu'il s'était ainsi quelque temps appliqué à un sujet , il ne craignait pas que les pensées qui lui étaient venues lui pussent jamais échapper ; et c'est pourquoi il différait assez souvent de les écrire , soit qu'il n'en eût pas le loisir, soit que sa santé, qui a presque toujours été languissante , ne fût pas assez forte pour lui permettre de travailler avec application.

C'est ce qui a été cause que l'on a perdu à sa mort la plus grande partie de ce qu'il avait déjà conçu touchant son dessein ; car il n'a presque rien écrit des principales raisons dont il voulait se servir, des fondements sur lesquels il prétendait appuyer son ouvrage , et de l'ordre qu'il voulait y garder : ce qui était assurément très considérable. Tout cela était parfaitement bien gravé dans son esprit et dans sa mémoire ; mais ayant négligé de l'écrire lorsqu'il l'aurait peut-être pu faire , il se trouva , lorsqu'il l'aurait bien voulu , hors d'état d'y pouvoir du tout travailler.

Il se rencontra néanmoins une occasion , il y a environ dix ou douze ans , en laquelle, on l'obligea, non pas d'écrire ce qu'il avait dans l'esprit sur ce sujet-là,mais d'en dire quelque chose de vive voix. Il le fit donc en présence et à la prière de plusieurs personnes très considérables de ses amis. Il leur développa en peu de mots le plan de tout son ouvrage : il leur représenta ce qui en devait faire le sujet et la matière : il leur en rapporta en abrégé les raisons et les principes , et il leur expliqua l'ordre et la suite des choses qu'il y voulait traiter. Et ces personnes, qui sont aussi capables qu'on le puisse être de juger de ces sortes de choses , avouent qu'elles n'ont jamais rien entendu de plus beau , de plus fort , de plus touchant , ni de plus convaincant ; qu'elles en furent charmées -, et que ce qu'elles virent de ce projet et de ce dessein dans un discours de deux ou trois heures fait ainsi sur-le-champ, et sans avoir été prémédité ni travaillé , leur fit juger ce que ce pourrait être un jour s'il était jamais exécuté et conduit à sa perfection par une personne dont elles connaissaient la force et la capajcijé ; qui

avait accoutumé de travailler tellement tous ses ouvrages qu'il ne se contentait presque jamais de ses premières pensées , quelque bonnes qu'elles parussent aux autres, et qui a refait souvent jusqu'à huit ou dix fois des pièces que tout autre que lui trouvait admirables dès la première.

Après qu'il leur eut fait voir quelles sont les preuves qui font le plus d'impression sur l'esprit des hommes et qui sont les plus propres à les persuader, il entreprit de montrer que la religion chrétienne avait autant de marques de certitude et d'évidence que les choses qui sont reçues dans le monde pour les plus indubitables.

Il commença d'abord par une peinture de l'homme, où il n'oublia rien de tout ce qui le pouvait faire connaître et au dedans et au dehors de luimême , et jusqu'aux plus secrets mouvements de son cœur. 11 supposa ensuite un homme qui, ayant toujours vécu dans une ignorance générale , et dans l'indifférence à l'égard de toutes choses , et surtout à l'égard de soi-même, vient enfin à se considérer dans ce tableau et à examiner ce qu'il est. 11 est surpris d'y découvrir une infinité de choses auxquelles il n'a jamais pensé, et il ne saurait remarquer sans étonnement et sans admiration tout ce que M. Pascal lui fait sentir de sa grandeur et de sa bassesse, de ses avantages et de ses faiblesses, du peu de lumières qui lui reste , et des ténèbres qui l'environnent presque de toutes parts , et enfin de toutes les contrariétés étonnantes qui se trouvent dans sa nature. Il ne peut plus après cela demeurer dans l'indifférence, s'il a tant soit peu de raison ; et quelque insensible qu'il ait été jusques alors, il doit souhaiter, après avoir ainsi connu ce qu'il est, de connaître aussi d'où il vient et ce qu'il doit devenir.

M. Pascal , l'ayant mis dans cette disposition de chercher à s'instruire sur un doute si important , l'adresse premièrement aux philosophes ; et c'est là qu'après lui avoir développé tout ce que les plus grands philosophes de toutes les sectes ont dit sur le sujet de l'homme , il lui fait observer tant de défauts, tant de faiblesses, tant de contradictions et tant de faussetés dans tout ce qu'ils en ont avancé , qu'il n'est pas difficile à cet homme de juger que ce n'est pas là où il doit s'en tenir.

Il lui fait ensuite parcourir tout l'univers et tous les âges , pour lui faire remarquer une infinité de religions qui s'y rencontrent ; mais il lui fait voir en même temps, par des raisons si fortes et si convaincantes , que toutes ces religions ne sont remplies que de vanité , de folies , d'erreurs , d'égarements et d'extravagances , qu'il n'y trouve rien encore qui le puisse satisfaire.

Enfin il lui fait jeter les yeux sur le peuple juif, et il lui en fait observer des circonstances si extraordinaires, qu'il attire facilement son attention. Après lui avoir représenté tout ce que ce peuple a ' de singulier, il s'arrête particulièrement à lui faire remarquer un livre unique par lequel il se gou-

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verne, et qui comprend tout ensemble son histoire, sa loi et sa religion. A peine a-t-il ouvert ce livre qu'il lui apprend que le monde est l'ouvrage d'un Dieu, et que c'est ce même Dieu qui a créé l'homme à sou image , et qui l'a doué de tous les avantages qui convenaient à cet état. Quoiqu'il n'ait rien encore qui le convainque de cette vérité , elle ne laisse pas de lui plaire ; et la raison seule suffit pour lui faire trouver plus de vraisemblance dans cette supposition qu'un Dieu est l'auteur des hommes et de tout ce qu'il y a dans l'univers, que dans tout ce que ces mêmes hommes se sont imaginé par leurs propres lumières. Ce qui l'arrête en cet endroit est de voir, par la peinture qu'on lui a faite de l'homme , qu'il est bien éloigné de posséder tous ces avantages qu'il a dû avoir lorsqu'il est sorti des mains de son auteur -, mais il ne demeure pas longtemps dans ce doute : car, dès qu'il poursuit la lecture de ce même livre , il y trouve qu'après que l'homme eut été créé de Dieu dans l'état d'innocence , et avec toute sorte de perfections , sa première action fut de se révolter contre son créateur, et d'employer à l'offenser tous les avantages qu'il en avait reçus.

M. Pascal lui fait alors comprendre que ce crime ayant été le plus grand de tous les crimes en toutes ses circonstances, il avait été puni non-seulement dans ce premier homme , qui , étant déchu par là de son état , tomba tout d'un coup dans la misère, dans la faiblesse , dans l'erreur et dans l'aveuglement, mais encore dans tous ses descendants, à qui ce même homme a communiqué et communiquera encore sa corruption dans toute la suite des temps.

Il lui montre ensuite divers endroits de ce livre où il a découvert cette vérité. 11 lui fait prendre garde qu'il n'y est plus parlé de l'homme que par rapport à cet état de faiblesse et de désordre; qu'il y est dit souvent que toute chair est corrompue , que les hommes sont abandonnés à leurs sens , et qu'ils ont une pente au mal dès leur naissance. Il lui fait voir encore que cette première chute est la source , non-seulement de tout ce qu'il y a de plus incompréhensible dans la nature de l'homme, mais aussi d'une infinité d'effets qui sont hors de lui , et dont la cause lui est inconnue. Enlin il lui représente l'homme si bien dépeint dans tout ce livre qu'il ne lui paraît plus différent de la première image qu'il lui en a tracée.

Ce n'est pas assez d'avoir fait connaître à cet homme son état plein de misère, M. Pascal lui apprend encore qu'il trouvera dans ce même livre de quoi se consoler. Et, en effet, il lui fait remarquer qu'il y est dit que le remède est entre les mains de Dieu ; que c'est à lui que. nous devons recourir pour avoir les forces qui nous manquent ; qu'il se laissera fléchir, et qu'il enverra même aux nommes un libérateur, qui satisfera pour eux, et qui suppléera à leur impuissance.

Après qu'il lui a expliqué un grand nombre de Moral.

remarques très particulières sur le livre de ce peuple, il lui fait encore considérer que c'est le seul qui ait parlé dignement de l'Être souverain, et qui ait donné l'idée d'une véritable religion. Il lui en fait concevoir les marques les plus sensibles qu'il applique à celles que ce livre a enseignées ; et il lui fait faire une attention particulière sur ce qu'elle fait consister l'existence de son culte dans l'amour du Dieu qu'elle adore : ce qui est un caractère tout singulier, et qui la distingue visiblement de toutes les autres religions , dont la fausseté paraît par le défaut de cette marque si essentielle.

Quoique M. Pascal, après avoir conduit si avant cet homme qu'il s'était proposé de persuader insensiblement , ne lui ait encore rien dit qui le puisse convaincre des vérités qu'il lui a fait découvrir, il l'a mis néanmoins dans la disposition de les recevoir avec plaisir, pourvu qu'on puisse lui faire voir qu'il doit s'y rendre, et souhaiter même de tout son cœur qu'elles soient solides et bien fondées , puis qu'il y trouve de si grands avantages pour son repos et pour l'éclaircissement de ses doutes. C'est aussi l'état où devrait être tout homme raisonnable , s'il était une fois bien entré dans la suite de toutes les choses que M. Pascal vient de représenter : il y a sujet de croire qu'après cela il se rendrait facilement a toutes les preuves que l'auteur apportera ensuite pour continuer la certitude et l'évidence de toutes ces vérités importantes dont il avait parlé, et qui font le fondement de la religion chrétienne, qu'il avait dessein de persuader.

Pour dire en peu de mots quelque chose de ces preuves, après qu'il eut montré en général que les vérités dont il s'agissait étaient contenues dans un livre de la certitude duquel tout homme de bon sens ne pouvait douter, il s'arrêta principalement au livre de Moïse, où ces vérités sont particulièrement répandues , et il fit voir, par un très grand nombre de circonstances indubitables , qu'il était également impossible que Moïse eût laissé par écrit des choses fausses , ou que le peuple à qui il les avait laissées s'y fût laissé tromper, quand même Moïse aurait été capable d'être fourbe.

11 parla aussi des grands miracles qui sont rapportés dans ce livre } et comme ils sont d'une grande conséquence pour la religion qui y est enseignée , il prouva qu'il n'était pas possible qu'ils ne fussent vrais, non-seulement par l'autorité du livre où ils sont contenus , mais encore par toutes les circonstances qui les accompagnent et qui les rendent indubitables.

Il fit- voir encore de quelle manière toute la loi de Moïse était ligurative ; que tout, ce qui était arrivé aux Juifs n'avait été que la ligure des vérités accomplies à la venue du Messie , et que , le voile qui couvrait ces figures ayant été levé, il était aisé d'en voir l'accomplissement et la consommation parfaîte en faveur de ceux qui ont reçu Jésus- Christ.

Il entreprit ensuite de prouver la vérité de la

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religion par les prophéties, et ce fut sur ce sujet qu'il s'étendit beaucoup plus que sur les autres. Comme il avait beaucoup travaillé là-dessus , et qu'il y avait des vues qui lui étaient toutes particulières , il les expliqua d'une manière fort intelligible; il en fit voir le sens et la suite avec une facilité merveilleuse , et il les mit dans tout leur jour et dans toute leur force.

Enfin , après avoir parcouru les livres de l'Ancien-Testament et fait encore plusieurs observations convaincantes pour servir de fondements et de preuves à la vérité de la religion, il entreprit encore de parler du Nouveau-Testament , et de tirer ses preuves de la vérité même de l'Évangile.

11 commença par Jésus-Christ ; et quoiqu'il l'eût déjà prouvé invinciblement par les prophéties et par toutes les ligures de la loi , dont on voyait en lui l'accomplissement parfait , il apporta encore beaucoup de preuves tirées de sa personne même , de ses miracles, de sa doctrine, et des circonstances de sa vie.

11 s'arrêta ensuite sur les apôtres ; et pour faire voir la vérité de la foi qu'ils ont publiée hautement partout, après avoir établi qu'on ne pouvait les accuser de fausseté qu'en supposant, ou qu'ils avaient été des fourbes , ou qu'ils avaient été trompés euxmêmes, il fit voir clairement que l'une et l'autre de ces suppositions étaient également impossibles.

Enfin il n'oublia rien de tout ce qui pouvait servir à la vérité de l'histoire évangélique , faisant de très belles remarques sur l'Évangile même , sur le style des évangélistes et sur leurs personnes, sur les apôtres en particuliei et sur leurs écrits, sur le nombre prodigieux de miracles , sur les martyrs , sur les saints en un mot, sur toutes les voies par lesquelles la religion chrétienne s'est entièrement établie. Et quoiqu'il n'eût pas le loisir, dans un simple discours , de traiter au long une si vaste matière , comme il avait dessein de faire dans son ouvrage, il en dit néanmoins assez pour convaincre que tout cela ne pouvait être l'ouvrage des hommes, et qu'il n'y avait que Dieu seul qui eût pu conduire l'événement de tant d'effets différents , qui concourent tous également à prouver d'une manière invincible la religion qu'il est venu lui-même établir parmi les hommes.

Voilà en substance les principales choses dont il entreprit de parler dans tout ce discours , qu'il ne proposa à ceux qui l'entendirent que comme l'abrégé du grand ouvrage qu'il méditait ; et c'est par le moyen d'un de ceux qui y furent présents qu'on a su depuis le peu que je viens d'en rapporter.

Parmi les fragments que l'on donne au public , on verra quelque chose de ce grand dessein, mais on y en verra bien peu ; et les choses mêmes que l'on y trouvera sont si imparfaites , si peu étendues et si peu digérées , qu'elles ne peuvent donner qu'une idée très grossière de la manière dont il se proposait de les traiter.

Au reste il ne faut pas s'étonner si , dans le peu qu'on en donne , on n'a pas gardé son ordre et sa suite pour la distribution des matières. Comme on n'avait presque rien qui se suivît, il eût été inutile de s'attacher à cet ordre ; et l'on s'est contenté de les disposer à peu près en la manière qu'on a jugé être plus propre et plus convenable à ce que l'on en avait. On espère même qu'il y aura peu de personnes qui , après avoir bien conçu une fois le dessein de l'auteur, ne suppléent d'elles-mêmes au défaut de cet ordre , et qui , en considérant avec attention les diverses matières répandues dans ces fragments , ne jugent facilement où elles doivent être rapportées suivant l'idée de celui qui les avait écrites.

Si l'on avait seulement ce discours-là par écrit tout au long et en 1» manière qu'il fut prononcé , l'on aurait quelque sujet de se consoler de la perte de cet ouvrage , et l'on pourrait dire qu'on en aurait au moins un petit échantillon , quoique fort imparfait. Mais Dieu n'a pas permis qu'il nous ait laissé ni l'un ni l'autre -, car peu de temps après il tomba malade d'une maladie de langueur et de faiblesse qui dura les quatre dernières années de sa vie , et qui , quoiqu'elle parût fort peu au dehors et qu'elle ne l'obligeât pas de garder le lit ni la chambre , ne laissait pas de l'incommoder beaucoup, et de le rendre presque incapable de s'appliquer à quoi que ce fût ; de sorte que le plus grand soin et la principale occupation de ceux qui étaient auprès de lui était de le détourner d'écrire, et même de parler de tout ce qui demandait quelque contention d'esprit , et de ne l'entretenir que de choses indifférentes et incapables de le fatiguer.

C'est néanmoins pendant ces quatre dernières années de langueur et de maladie qu'il a fait et écrit tout ce que l'on a de lui de cet ouvrage qu'il méditait et tout ce que l'on en donne au public. Car quoiqu'il attendit que sa santé fût entièrement rétablie pour y travailler tout de bon , et pour écrire les choses qu'il avait déjà digérées et disposées dans son esprit , cependant lorsqu'il lui survenait quelques nouvelles pensées, quelques vues, quelques idées, ou même quelque tour et quelques expressions qu'il prévoyait lui pouvoir un jour servir pour son dessein, comme il n'était pas alors en état de s'y appliquer aussi fortement que lorsqu'il se portait bien , ni de les imprimer dans son esprit et dans sa mémoire , il aimait mieux en mettre quelque chose par écrit pour ne les pas oublier 5 et pour cela il prenait le premier morceau de papier qu'il trouvait sous sa main , sur lequel il mettait sa pensée en peu de mots , et fort sou-vent même seulement à demi-mot : car il ne l'écrivait que pour lui •, et c'est pourquoi il se contentait de le faire fort légèrement , pour ne pas se fatiguer l'esprit, et d'y mettre seulement les choses qui étaient nécessaires pour le faire ressou. venir des vues et des idées qu'il avait.

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