CHAPITRE VIL
De l'ame en gênerai.
* Voicy une matière difficile sur toutes, trait-
(1) Qu'est-ce qui t'a indiqué que tu étais nu? N'est-ce pas parce que tu as mangé du fruit de l'arbre dont je t'avais défendu de manger? Gen. c. 5, v. H.
(2) Liv. III, c. 59 et 40.
* Variante. Voicy une matière difficile sur toutes, traînée et agitée par les plus scavans et sages, mais avec une grande
tée et agitée par les plus scavans et sages de toutes nations, spécialement ./Egyptiens, Grecs, Arabes et Latins, par ces derniers plus maigrediversité d'opinions, selon les diverses nations, religions, professions et raisons, sans accord et resolution certaine. Les principaux poincts sont de l'origine et de la fin des amos, leur entrée et sortie des corps, d'où elles viennent, quand elles y entrent, et où elles vont quand elles en sortent ; de leur nature, estât, action, et s'il y en a plusieurs en l'homme ou une seule.
De l'origine des âmes humaines, il y a de tout temps eu très grande dispute et diversité d'opinions entre les philosophes et les théologiens. Il y a eu quatre opinions célèbres : selon la première qui est des stoïciens, tenue par Philon, juif, puis par les manichéens , elles sont extraites et produictes comme parcelles de la substance de Dieu, qui les inspire aux corps; la seconde d'Aristote, tenue par Tertullien, Apollinaris, les Luciferiens et autres chrestiens, dit qu'elles viennent et dérivent des âmes des parens avec la semence, ainsi que les corps, à la façon des âmes brutales, végétatives et sensitives ; la troisiesme des Pythagoriciens et Platoniciens , tenue par plusieurs rabbins et docteurs juifs, puis par Origene et autres docteurs chrestiens, dit qu'elles ont esté du commencement toutes créées de Dieu, faites de rien, et réservées au ciel , puis envoyées icy-bas, selon qu'il est besoing aux corps formés et disposés à les recevoir ; la quatriesme, receue en la chrestienté, est qu'elles sont créées de Dieu et infuses aux corps préparés, tellement que sa création et infusion se fasse en mesme instant. Ces quatre opinions sont affirmatives; car il y en a une cinquiesme plus retenue qui ne defmist rien, et se contente de dire que c'est une chose secretle et incogneue aux hommes , de laquelle opinion ont esté SS. Augustin , Grégoire de Nice et autres, qui toutesfois ont trouvé les deux dernières affirmatives plus vrayseinblables que les deux premières.
Le siège de l'ame raisonnable, itbi sedet pro tribimali*, c'est le cerveau et non pas le cœur, comme avant Platon et Ilippocrates l'on avoit pensé communément ; car le cœur a sentiment et n'est capable de sapience. Or, le cerveau qui est beaucoup plus grand en l'homme qu'en tous autres animaux, pour eslre bien fait et disposé, afin que l'ame raisonnable agisse bien, doibt approcher de la forme d'un navire, et n'estre point rond , ny par trop grand ou par trop petit , bien que le plus grand soit moins vicieux ; composé de substance et de parties subtiles, délicates et desliées, bien joinctes et unies sans séparation ny entre-deux, ayant quatre petits creux ou ventres, dont les trois sont au milieu rangés de front et collatéraux entre eux, et derrière eux, tirant au derrière de la teste, le quatriesme seul, auquel se faict la préparation et concoclion des esprits vitaux, pour eslre puis faits animaux, et portés aux trois creux de devant, auxquels l'ame raisonnable faict et exerce ces facultés, qui sont trois, entendement, mémoire, imagination , lesquelles ne s'exercent point séparément et distinctement, chascune en chascun creux ou ventre, comme aucuns vulgairement ont pensé, mais communément et par ensemble toutes trois en tous trois et chascun d'eux, à la façon des sens externes qui sont doubles, et ont deux creux , en chascun desquels le sens s'exerce tout entier; d'où vient qu'eceluy qui est blessé en l'un ou deux de
' Où ellK riéje fomir.t sur un tribunal.
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
ment, comme toute la philosophie, mais avec grande diversité d'opinions, selon les diverses nations, religions, professions, sans accord ny
ces trois ventres, comme le paralytique, ne laisse pas d'exercer toutes les trois, bien que plus foiblement, ce qu'il ne feroit si chascune faculté avoit son creux à part.
Aucuns ont pensé que l'amc raisonnable n'estoit point organique, et n'avoit besoin pour faire ses fonctions d'aucun instrument corporel, pensant bien par là prouver l'immortalité de l'âme ; mais sans entrer en un labyrinthe de discours, l'expérience oculaire et ordinaire dément ceste opinion , et convainq du contraire; car l'on sçait que tous hommes n'entendent ny ne raisonnent de mesme et esgalement, ains avec très grande diversité ; et un mesme homme aussi change , et en un temps raisonne mieux qu'en un autre, en un aage , en un estât et certaine disposition qu'en un autre, tel mieux en santé qu'en maladie, et tel autre mieux en maladie qu'en santé ; un mesme en un temps prévaudra en jugement et sera foible eu imagination. D'où peuvent venir toutes ces diversités et changemens, sinon de l'organe et instrument changeant d'estat? Et d'où vient que l'yvrognerie, la morsure du chien enragé, une fièvre ardente, un coup en teste, une fumée montant de l'estomac!) , et autres accidens , feront culbutter et renverseront entièrement le jugement, tout l'esprit intellectuel, et toute la sagesse de Grèce, voire contraindront l'ame de desloger du corps ? Ces accidens purement corporels ne peuvent toucher ny arriver à ceste haute faculté spirituelle de l'ame raisonnable , mais seulement aux organes et instrumens, lesquels estans détraqués et desbauchés, l'ame ne peut bien et règlement agir, et estans par trop forcés et violentés, est eontraincte de s'absenter et s'en aller. Au reste se servir d'instrument ne prejudicic point à l'immortalité, car Dieu s'en sert bien et y accommode ses actions. Et comme selon la diversité de l'air, région et climat, Dieu produict hommes fort divers en esprit et suffisance naturelle , car en Grèce et en Italie il les produict bien plus iugenieux qu'en Moscovie et Tartarie, aussi l'esprit, selon la diversité des dispositions organiques , des instrumens corporels , raisonne mieux ou moins. Or l'instrument de l'ame raisonnable, c'est le cerveau et le tempérament d'iccluy, duquel nous avons à parler.
Tempérament est la mixtion et proportion des quatre premières qualités , chaud , froid, sec et humide , ou bien une cinquiesme et comme l'harmonie résultante de ces quatre. Or du tempérament du cerveau vient et dépend tout Testât et l'action de l'ame raisonnable; mais ce qui cause et apporte une grande misère à l'homme est que les trois facultés de l'ame raisonnable, entendement, mémoire, imagination, requièrent et s'exercent par temperamens contraires. Le tempérament de l'entendement est sec, d'où vient que les advancés en aage prévalent en entendement par dessus les jeunes, d'autant que le cerveau s'essuye et s'asseiche toujours plus ; aussi les melancholiqucs secs, les affligés iudigens, et qui sont à jeun (car la tristesse et le jeusne desseiche), sont prudens et ingénieux. Splendor siccus, animus sapieniissimus. Vexalio dat intellectwn *. Et les bestes de tempérament plus sec, comme fourmis, abeilles, elephans, sont prudentes et ingénieuses (comme les humides, tesmoin le pourceau, sont stupides, sans esprit); et les méridionaux , secs et modérés en
* Tempiratneui lac, esprit trè» <ag«. Lei peivet qu'on t'prouve aug- «tir iifcbi llutclligeiire
resolution certaine. La générale cognoissanre et dispute d'icelle se peut rapporter à ces dix points : définition, essence ou nature, facultés
chaleur interne du cerveau, à cause du violent chaud exierne. Le tempérament de la mémoire est humide (d'où vient que les enfaris l'ont meilleure que les vieillards), et le matin après l'humidité acquise par le dormir de la nùict, plus propre à la mémoire, laquelle est aussi plus vigoureuse aux septentrionaux. J'entends icy une humidité non aqueuse, coulante, en laquelle ne se puisse tenir aucune impression; mais aérée, gluante, grasse et huileuse, qui facilement reçoit et relient fort, comme se voit aux peinctures faites en huile. Le tempérament de l'imagination est chaud, d'où vient que les frénétiques, maniaques et malades de maladies ardentes , sont excellens en ce qui est de l'imagination, poésie, divination, et qu'elle est forte en la jeunesse et adolescence (les poêles et prophètes ont fleury en cest aage), et aux lieux mitoyens entre septentrion et midy.
De la diversité des temperamens, il advient que l'on peut estre médiocre en toutes les trois facultés, mais non pas excellent, et que qui est excellent en l'une des trois est foible es autres. Que les temperamens de la mémoire et de l'entendement soient fort differens et contraires, cela est clair, comme le sec et l'humide ; de l'imagination qu'il soit contraire aux autres il ne le semble pas tant , car la chaleur n'est pas incompatible avec le sec et l'humide, et toutesfois l'expérience monstre que les exceliens en l'imagination sont malades en l'entendement et mémoire, et tenus pour fols et furieux ; mais cela vient que 'la chaleur grande qui sert a l'imagination consomme et l'humidité qui sert à la mémoire, et la subtilité des esprits et figures, qui doit estre en la sécheresse qui sert à l'entendement, et ainsi est contraire et destruict les autres deux.
De tout cecy il est évident qu'il n'y a que trois principaux temperamens qui servent et fassent agir l'ame raisonnable et distinguent les esprits, seavoir : le chaud, le sec et l'humide; le froid ne vaut à rien, n'est point actif, et ne sert qu'à erapescher tous les mouvemens et fonctions de l'ame; et quand il se lit souvent aux autheurs que le froid sert à l'entendement , que les froids de cerveau , comme les melancholiqucs et les méridionaux, sont prudens, sages, ingénieux, là le froid se prend non simplement, mais pour une grande modération de chaleur; car il n'y a rien plus contraire à l'entendement et sagesse que la grande chaleur, laquelle au contraire sert à l'imaginalion; et selon les trois temperamens il y a trois facultés de l'aine raisonnable. Mais, comme les temperamens aussi, les facultés reçoivent divers degrés, subdivisions et distinctions.
Il y a trois principaux offices et différences d'entendement, inférer, distinguer, eslire. Les sciences qui appartiennent à l'entendement sont la théologie scholastique, la théorique de médecine, la dialectique, la philosophie naturelle et morale, il y a trois sortes de différences de mémoire: recevoir et perdre facilement les figures, recevoir facilement et difficilement perdre , difficilement recevoir et facilement perdre. Les sciences de la mémoire sont la grammaire, théorique de jurisprudence, et théologie positive, cosmographie, arithmétique.
De l'imagination y a plusieurs différences et en beaucoup plus grand nombre que de la mémoire et de l'entendement; à cllo apartieiiiient proprement les inventions, les facéties et bro.
L1VRK I, CHAR
et actions, unilé ou pluralité-, origine, entrée au corps, résidence en ieeluy, siège, suffisance à exercer ses fonctions , sa lin et séparation du corps.
cards, les poinctes et subtilités, les fictions et mensonges, les ligures et comparaisons, la propriété, netteté, élégance, gentillesse; pourquoy appartiennent à elle la poésie, l'éloquence, musique, et généralement tout ce qui consiste eu ligure, correspondance, harmonie et proportion.
De tout cecy appert que la \ivacité, subtilité, promptitude, H ce que le commun appelle esprit , est a l'imagination chaude ; ta solidité, maturité, vérité est à l'entendement sec. L'imagination est active, bruyante ; c'est elle qui remue tout et met tous les autres en besongne. L'entendement est action morne et sombre. La mémoire est purement passive, et voicy comment : l'imagination premièrement recueille les espèces et ligures des choses tant présentes par le service des cinq sens, qu'absentes par le bénéfice du sens commun ; puis les représente, si elle veust, à l'entendement, qui les considère, examine, cuit et juge; puis elle-mcsme les met en depost et conserve en la mémoire, comme l'escrivain au papier, pour de rechef, quand besoing sera, les en tirer et extraire (ce que l'on appelle réminiscence), ou bien si elle veust les recommande à la mémoire avant les présenter à l'entendement. Par quoy recueillir, représenter à l'entendement, mettre en la mémoire, et les extraire, sont tous œuvres de l'imagination. Et ainsi à elle appartient le sens commun, la réminiscence, et ne sont point puissances séparées d'elle , comme aucuns veulent , pour faire plus de trois facultés de l'ame raisonnable.
Le vulgaire, qui ne juge jamais bien, estime et faict plus de feste de la mémoire que des deux autres ; pource qu'elle en compte fort, a plus de monstre et feict plus de bruit en public ; et pense-t-il que pour avoir bonne mémoire l'on est fort sçavant, et estime plus la science que la sagesse ; c'est toutesfois la moindre des trois, qui peust estre avec la folie et l'impertinence; mais très rarement elle excelle avec l'entendement et sagesse, car leurs temperamens sont contraires. De ceste erreur populaire est venue la mauvaise instruction de la jeunesse, qui se voyt par-tout*. Ils sont tousjours après à luy faire apprendre par cœur (ainsi parlent-ils) ce que les livres disent, afin de les pouvoir alléguer, et à luy remplir et charger la mémoire du bien d'autruy, et ne se soucient de luy reveiller et esguiser l'entendement, et fornter le jugement, pour lui faire valoir son propre bien et ses facultés naturelles, pour le faire sage et habile à toutes choses. Aussi voyons-nous que les plus sçavans qui ont tout Aristote et Ciceron en la teste sont plus sots et plus ineptes aux affaires, et que le monde est mené et gouverne par ceux qui n'en sçavent rien. Par l'advis de tous les sages, l'entendement est le premier, la plus excellente et principale pièce du harnois. Si elle joue bien, tout va bien, et l'homme est sage; et au rebours, si elle se réescompte , tout va de travers. En second lieu est l'imagination : la mémoire est la dernière.
Toutes ces différences s'entendront peut-estre encores mieux par cette similitude qui est une peincture ou imitation de l'ame raisonnable. En toute cour de justice y a trois ordres et eslages; le plus haut , des juges, auquel y a peu de bruit, mais grande action ; car sans s'esmouvoïr et agiter, ils jugent ,
' fo)n li». III,*. j^
II est premièrement très difficile de définir et bien dire au vray que c'est que l'ame, comme généralement toutes formes, d'autant que ce sont choses relatives qui ne subsisten* point
décident, ordonnent, déterminent de toutes choses; c'est l'image du jugement plus haute partie de l'ame. Le second, des advocals et procureurs, auquel y a grande agitation et bruict sans action; car ils ne peuvent lieu vuider ny ordonner, seulement secouer les affaires ; c'est la peincture de l'imagination, faculté remuante, inquiète, qui ne s'arrcsle jamais, non pas pour le dormir profond , et faict un bruit au cerveau comme un pot qui boult, mais qui ne ressouli et n'arreste rien. Le troisiesme et dernier estage est du greffe et registre de la cour, où n'y a bruit ny action ; c'est une pure passion, un gardoir et réservoir de toutes choses, qui représente bien la mémoire.
L'ame, qui est la nature et la forme de tout animal , est de soy toute sçavanle, sans estre apprinse, et ne faut point à produire ce qu'elle sçait, et bien exercer ses fonctions comme il faut, si elle n'est empeschée, et moyennant que ses instrumens soient bien disposés ; dont a esté bien et vrayement dict par les sages que nature est sage, sçavante, industrieuse, et rend habile a toutes choses, ce qui est aisé à monstrer par induction. L'ame végétative de soy sans instruction forme le corps en la matrice tant excellemment, puis le nourrit et le faict croislre , attirant la viande, la retenant et cuisant, et rejettant les excremens; elle rengendre et refaict les parties qui défaillent ; ce sont choses qui se voyent aux plantes , besles,et en l'homme. La sensilive, de soy, sans instruction, faict aux bestes et en l'homme remuer les pieds, les mains, et autres membres, les gratter, frotter, secouer, letler, démener les lèvres, pleurer, rire. La raisonnable de mesme, non selon l'opinion de Platon, par réminiscence de ce qu'elle sçavolt avant entrer au corps, comme si elle estoit plus aagée que le corps; ny selon Aristote, par réception et acquisition venant de dehors par les sens , estant de soy une carte blanche et vuide; mais de soy et sans instruction imagine, entend, retient, raisonne et discourt. Et pource que ceste proposition semble plus difficile à croire de la raisonnable que des autres, elle se prouve premièrement par le dire des plus grands philosophes, qui tous ont dict que les semences des grandes vertus et sciences esteient esparses naturellement en l'ame; puis par raison tirée de l'expérience, les bestes raisonnent, discourent , font plusieurs choses de prudence et d'entendement, comme il a esté bien prouvé cy-dessus. Ce qu'advouant mesme Aristote, a rendu la nature des bestes plus excellente que l'humaine, laquelle il faict vuide et ignorante du tout; mais les ignorans appellent cela instinct naturel, qui ne sont que des mots en l'air; car après ils ne sçavent déclarer qu'est-ce qu'instinct naturel. Les hommes melancholiques, maniaques, phrenetiques et atteints de certaines maladies qu'Hippocrales appelle divines , sans l'avoir apprins, parlent latin, font des vers, discourent prudemment et hautement, devinent les choses secretles et à venir (lesquelles choses les sots ignorans attribueront au diable ou esprit familier) bien qu'ils fussent auparavant idiots et rustiques, et qui depuis sont retournés tels après la guarison. Item y a des enfans qui bientost après estre nays ont parlé, comme ceux qui sont venus de pa?-ens vieils. b'où oni-ils apprins et tiré tout cela, tant les bestes que les hommes?
Si toute science venoit, comme veust Aristote, des sens,
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
d'elles-mesmes, mais sont parties d'un tout ; c'est pourquoy il y a une telle et si grande diversité de définitions d'icelle, desquelles n'y en a aucune receue sans contredit : Aristote en a
II s'ensuivroit que ceux qui ont les sens plus entiers et plus vifs seraient plus ingénieux et plus sçavans; et se voyt le contraire souvent, qu'ils ont l'esprit plus lourd et sont plus mal-habiles; et plusieurs se sont privés à escient de l'usage d'iceux, affin que l'ame fist mieux et plus librement ses affaires. Et serait chose honteuse et absurde que l'ame tant haute et divine questasl son bien des choses si viles et caduques comme les sens ; car c'est au rebours que les sens ont tout de l'ame, et sans elle ne sont et ne peuvent rien. Et puis enfin que peuvent apercevoir les sens , sinon les accidens et superficies des choses? car les natures, formes, les thresors et secrets de nature, nullement.
Mais on demandera pourquoy donc ces choses ne se fontelles tousjours par l'ame ? Pourquoy ne faict-elle en tout temps ses propres fonctions, et que plus foiblement et plus mal elle les faict en un temps qu'autre ? L'ame raisonnable agit plus foiblement en la jeunesse qu'en la vieillesse, et au contraire la végétative, forte et vigoureuse en la jeunesse, est foible en la vieillesse, en laquelle elle ne peust refaire les dents tombées comme en la jeunesse. La raisonnable faict en certaines maladies ce qu'elle ne peust en santé, et au rebours en santé ce qu'elle ne peust en maladie. A quoy pour tout la response (touchée cy-dessus) est que les instrumens desquels l'ame a besoing pour agir ne sont ny ne peuvent tousjours estre disposés comme il faut pour exercer toutes fonctions et faire tous effects, voire ils sont contraires et s'entr'empeschent ; et , po' r le dire plus court et plus clairement, c'est que le tempérament du cerveau, duquel a esté tant parlé cy-dessus, par lequel et selon lequel l'ame agit, est divers et changeant; et estant bon pour une fonction d'ame, est contraire à l'autre ; estant chaud et humide en la jeunesse, est bon pour la végétative et mal pour la raisonnable ; et au contraire froid et sec en la vieillesse, est bon pour la raisonnable, mal pour la végétative. Par maladie ardente fort eschauffé et subtilisé, est propre à l'invention et divination , mais impropre à maturité et solidité de jugement et sagesse.
De l'utilité et singularité ou pluralité des âmes en l'homme, les opinions et raisons sont fort diverses entre les sages. Qu'il y en aye trois essentiellement distinctes, c'est l'opinion des Egyptiens et d'aucuns Grecs comme Platoniciens. Mais c'est chose estrange qu'une mesme chose aye plusieurs formes essentielles. Que les âmes soient singulières, et à chascun homme la sienne, c'est l'opinion de plusieurs, contre laquelle l'on dict qu'il faudroit ou qu'elle fust toute mortelle, ou bien en partie mortelle en la végétative et sensitive , et en partie immortelle en la raisonnable, et ainsi seroit divisible. Qu'il n'y en aye qu'une seule raisonnable généralement de tous hommes, c'est l'opinion des Arabes, venue de Themistius, Grec, mais refutée par plusieurs. La plus commune opinion est qu'il n'y en a en chascun homme qu'une en substance , cause de la vie et de toutes les actions, laquelle est tout en tout et toute en chaque partie; mais elle est garnie et enrichie d'un très grand nombre de diverses facultés et puissances, merveilleusement différentes, voire contraires les unes aux autres, selon la diversité des vaisseaux et instrumens où elle est retenue et des objects qui lui sont proposés. Elle exerce l'ame sensitive et raisonnable au cerveau, la vitale et irascible au cœur, la na-
refusé douze qui estoient devant luy et n'a peu bien establir la sienne.
Il est bien aisé à dire ce que ce n'est pas -, que ce n'est pas feu, air, eau, ny le tempérament des quatre elemens ou qualités ou humeurs, lequel est tousjours muable, sans lequel l'animal est et vit; et puis c'est accident, et l'ame est substance : item les minéraux et les choses inanimées ont bien un tempérament des quatre elemens et qualités premières. Ny sang ( car il y a plusieurs choses animées et vivantes
turelle végétative et concupiscible au foye, la génitale aux genitoires; ce sont les principales et capitales, ne plus ne moins que le soleil un en son essence, despartant ses rayons en divers endroicts, eschauffé en un lieu, esclaire en un autre, fond la cire, seiche la terre, blanchit la neige, nourrit la peau, dissipe les nuées, tarrit les estangs ; mais quand et comment, si toute entière et en un seul coup, ou successivement elle arrive au corps, c'est une question. La commune opinion venue d'Aristote est que l'ame végétative et sensitive, qui est toute matérielle et corporelle , est en la semence et avec elle descendue des parens, laquelle conforme le corps en la matrice , et iceluy faict arrive la raisonnable de dehors ; et que pour cela il n'y a deux ny trois âmes, ny ensemble ny successivement, et ne se corrompt la végétative par l'arrivée de la sensitive, ny la sensitive par l'arrivée de la raisonnable. Ce n'est qu'une qui se faict , s'achève et se parfaict avec le temps et par degrés, comme la forme artificielle de l'homme, qui se peindrait par pièces l'une après l'autre, la teste, puis la gorge, le ventre, etc. Autres veulent qu'elle y entre toute entière avec toutes ses facultés en un coup, sçavoir : lorsque le corps est tout organisé, formé et tout achevé d'estre faict, et qu'auparavant n'y a eu aucune ame, mais seulement une vertu et énergie naturelle, forme essentielle de la nature, laquelle agissant par les esprits qui sont en ladite semence, comme par instrumens , forme et bastit le corps , et agence tous les membres ; ce qu'estant faict , ceste énergie s'évanouit et se perd, et par ainsi la semence cesse d'estre semence, perdant sa forme par l'arrivée d'un autre plus noble , qui est l'ame humaine ; laquelle faict que ce qui estoit semence est maintenant homme.
L'immortalité de l'ame est la chose la plus universellement, religieusement et plausiblement receue par tout le monde (j'entends d'une externe et publique profession, non d'une interne, sérieuse et vraye créance, de quoy sera parlé cyaprès), la plus utilement creue, la plus foiblement prouvée et establie par raisons et moyens humains *. Il semble y avoir une inclination et disposition de nature à la croire, car l'homme désire naturellement allonger et perpétuer son estre, d'où vient aussi ce grand et furieux soin et amour de nostre postérité et succession. Puis deux choses servent à la faire valoir et rendre plausible : l'une est l'espérance de gloire et réputation, et le désir de l'immortalité du nom, qui, tout vain qu'il est , a un merveilleux crédit au monde ; l'autre est l'impression que les vices qui se desrobent de la veue et cognoissance de l'humaine justice demeurent toujours en butte à la divine, qui les chastiera, voire après la mort.
• fo/e« ci-après, L 11, c. 5.
ÏAMWi I, CHAI\ VU.
sans sang, et plusieurs animaux meurent sans perdre goutte de sang ). Ny principe ou cause de mouvement ( car plusieurs choses inanimées meuvent, comme la pierre d'aymant meut le fer ; l'ambre, la paille ; les médicaments, les racines des arbres coupées et sèches tirent et meuvent ). Ny l'acte ou vie ou énergie ou perfection (car ce mot d'entelechieest diversement tourné et interprété ) du corps vivant; car tout cela est l'effect et l'action de l'ame et non l'ame, comme le vivre, le voyr, l'entendre est l'action de l'ame ; et puis il s'ensuivroit que l'ame seroit accident et non substance, et ne pourroit estre sans ce corps, duquel elle est acte et perfection ; non plus que le couvercle d'une maison ne peust estre sans icelle, et un relatif sans correlatif ; bref, c'est dire ce qu'elle faict et est à autruy, non ce qu'elle est en soy
Mais de dire ce que c'est, il est très mal aysé ; l'on peust bien dire tout simplement que c'est une forme essentielle vivifiante qui donne à la plante vie végétative, à labestevie sensitive, laquelle comprend la végétative ; à l'homme vie intellective qui comprend les deux autres, comme aux nombres le plus grand contient les moindres, et aux figures le pentagone contient le tetragone et cestuy-cy le trigone. J'ay dit l'intellective plustost que la raisonnable, qui est comprise en l'intellective , comme le moindre au plus grand ; car la raisonnable, en quelque sens et mesure, selon tous les plus grands philosophes, et l'expérience se trouve aux bestes, mais non l'intellective qui est plus haute. Sicut equus et mulus, in quibus non est intellectusi. L'ame donc est non le principe, ce mot ne convient proprement qu'à l'autheur souverain premier, mais cause interne de vie, mouvement, sentiment, entendement. Elle meut le corps et n'est point meue, ainsi qu'au contraire le corps est meu et ne meut point ; elle meut, dis-je, le corps et non soy-mesme, car rien ne se meut soy-mesme que Dieu, et tout ce qui se meut soy-mesme est éternel et maistre de soy, et ce qu'elle meut le corps ne l'a point de soy, mais de plus haut.
De quelle nature et essence est l'ame, l'humaine s'entend (car la brutale sans aucun double est corporelle, matérielle, esclose et née
(1) Comme !e cheva! et le mule», ^ui n'ont point d'iiHelligeni .'. (' taume XXXI, v. 2.
avec la matière et avec elle corruptible)? C'est une question qui n'est, pas si petite qu'il semble; car aucuns l'affirment corporelle, les autres incorporelle : cecy est fort accordable si l'on ne veut opiniastrer. Qu'elle soit corporelle, voicy de quoy : les esprits et démons bons et meschans qui sont du tout séparés de la matière sont corporels par le dire de tous les philosophes et principaux théologiens, Tertullien, Origene, sainct Basile, Grégoire, Augustin, Damascene. Combien plus l'ame humaine qui a commerce et est joincte à la matière? Leur resolution est que toute chose créée, comparée à Dieu, est grossière, corporelle, matérielle ; Dieu seul est incorporel. Que tout esprit est corps et de nature corporelle. Après l'authorité presque universelle, la raison est irréfragable. Tout ce qui est enfermé dedans ce monde fini est fini, limité en vertu et en substance, borné de superficie, clos et comprins en lieu, qui sont les vrayes et naturelles conditions d'un corps-, car il n'y a que le corps qui aye superficie, qui soit resserré et enfermé en lieu. Dieu seul est partout, infini, incorporel; les distinctions ordinaires circumscriptivè, définitive, effective1, ne sont que verbales et ne détruisent en rien la chose ; car tousjours il demeure vray que les esprits sont tellement en lieu qu'en ce mesme temps qu'ils sont en un lieu ils ne peuvent estre ailleurs, et ne sont en lieu ou infini, ou très grand ou très petit, mais esgal à leur mesurée et finie substance et superficie. Et si cela n'estoit ainsi, les esprits ne changeroient point de lieu, ne monteroient ny ne descendroient, comme l'Escriture affirme qu'ils font, et par ainsi seroient immobiles, indivisibles, seroient par-tout indifféremment. Or, est-il qu'ils changent de lieu ; le changement convainq qu'ils sont mobiles, divisibles, subjects au temps et à la succession d'iceluy, requise au mouvement et passage d'un lieu à autre, qui sont toutes qualités d'un corps. Mais pource que plusieurs simples, soubs ce mot de corporel, imaginent visible, palpable, et ne pensent que l'air pur ou le feu hors la flamme et le charbon soient corps, ils ont dict que les esprits, tant séparés que humains, ne sont corporels, comme de vray ils ne le sont en ce sens ; car ils sont d'une .substance invisible, soit aërée, comme veulent
(i) Circonscriptivement, définitivement, effectivement.
DE LA SAGESSE. PAU CHARRON
la pluspart des philosophes et théologiens, ou céleste, comme aucuns Hebrieux et Arabes, appellans de mesme nom le ciel et l'esprit essence propre à l'immortalité, ou plus subtile et déliée encores, si l'on veut, mais lousjours corporelle, puis qu'elle est finie et limitée de place et de lieu, mobile, subjecte au mouvement et au temps. Finalement, s'ils n'estoient corporels, ils ne seroient pas passibles et capables de souffrir comme ils sont; l'humain reçoit de son corps plaisir, desplaisir, volupté, douleur, aussi bien à son tour comme le corps de luy et de ses passions ; plus des qualités bonnes et mauvaises, vertus, vices, affections, qui sont tous accidens -, et tous, tant les séparés et démons que les humains, sont subjects aux supplices et tourmens. Ils sont donc corporels, car il n'y a rien de passible qui ne soit corporel; c'est au corps d'estre subject des accidens.
Or, l'ame a un très grand nombre de vertus et facultés, autant quasi que le corps a de membres ; elle en a aux plantes, plus encores aux bestes, et plus beaucoup en l'homme, sçavoir : vivre, sentir, mourir, appeter, attirer, assembler, retenir, cuire, digérer, nourrir, croistre, rejetter, voir, oyr,gouster, flairer, parler, spirer, respirer, engendrer, penser, opiner, raisonner, contempler, consentir, dissentir, souvenir, juger ; toutes lesquelles choses ne sont point parties de l'ame, car ainsi elle seroit divisible et seroit establie d'accidens, mais sont ses qualités naturelles. Les actions viennent après et suivent les facultés, et ainsi sont trois degrés, selon la doctrine du grand sainct Denis, suivie de tous, qu'il faut considérer es créatures spirituelles trois choses, essence, faculté, opération : par le dernier, qui est l'action, l'on cognoist la faculté, et par celle-cy l'essence. Les actions peuvent bien estre empeschées et cesser du tout, sans préjudice aucun de l'ame et de ses facultés, comme le science ei faculté de peindre demeure entière au peintre, encores qu'il aye la main liée et soit impuissant à peindre. Mais si les facultés périssent, il faut que l'ame s'en aille, ne plus ny moins que le feu n'est plus, ayant perdu la faculté de chauffer.
Après l'essence et nature de Famé aucunement expliquée, il se présente ici une question des plus grandes, sçavoir si en l'animal, spécialement en l'homme, il n'y a qu'une ame, ous'il yen aplusieurs. 11 y a diversité d'opinions
mais qui reviennent à trois. Aucuns des Grecs» et à leur suilte presque tous les Arabes, ont pensé ( non seulement en chascun homme, mais généralement en tous hommes) n'y avoir qu'une ame immortelle ; les Egyptiens pour la pluspart ont tenu tout au rebours, qu'il y avoit pluralité d'ames en chascun, toutes distinctes, deux en chaque beste et trois en l'homme, deux mortelles, végétative et sensitive, et la troisiesme intellective, immortelle. La tierce opinion , comme moyenne et plus suivie , tenue par plusieurs de toutes nations, est qu'il y a une ame en chasque animal sans plus ; en toutes ces opinions il y a de la difficulté. Je laisse la première comme trop refutée et rejetée. La pluralité d'ames en chaque animal et homme , d'une part, semble bien estrange et absurde en la philosophie, car c'est donner plusieurs formes à une mesme chose, et dire qu'il y a plusieurs substances et subjects en un, deux bestes en une, trois hommes en un ; d'autre part elle facilite fort la créance de l'immortalité de l'intellectuelle, car estans ainsi trois distinctes, il n'y a aucun inconvénient que les deux meurent et la troisiesme demeure immortelle. L'unité semble résister à l'immortalité; car comment une mesme indivisible pourra-t-elle estre en partie mortelle et en partie immortelle? comme semble toutesfois avoir voulu Aristote. Certes il semble par nécessité qu'elle soit ou du tout mortelle ou du tout immortelle, qui sont deux très lourdes absurdités ; la première abolit toute religion et saine philosophie, la seconde faict aussi les bestes immortelles. Neantmoins est bien plus vraysemblable qu'il n'y a qu'une ame en chasque animal, la pluralité et diversité des facultés, instrumens, actions n'y déroge point, ny ne multiplie en rien ceste unité, non plus que la diversité des ruisseaux l'unité de la source et fontaine, ny la diversité des effects du soleil, eschauffer, esclairer, fondre, sécher, blanchir, noircir, dissiper, tarir l'unité et simplicité du soleil ; autrement il y auroit un très grand nombre d'ames en un homme et de soleils au monde: et ceste unité essentielle de l'ame n'empesche point l'immortalité de l'humaine en son essence, encores que les facultés végétative et sensitive, qui sont accidens, meurent, c'est-à-dire ne puissent estre exercées hors le corps, n'ayant l'ame suhïect ni instrument pour ce faire, mais si faict bien lousjours