LIVRE I. CHAP. VIL
la troisiesme intellectuelle ; car pour elle, n'a point besoing de corps, combien qu'estant dedans iceluy elb s'en sert pour l'exercer ; que si elle retournoit au corps elle retourneroit aussi de rechef exercer ses facultés végétative et sensitive, comme se voit aux ressuscites pour vivre icy bas,Tfion aux ressuscites pour vivre ailleurs, car tels corps n'ont que l'aire pour vivre de l'exercice de telles facultés. Tout ainsi que le soleil ne manque pas, ains demeure en soy tout mesme et entier, encores que durant une pleine esclipse il n'esclaire ny eschaufl'e et ne fasse ses autres effects aux lieux subjects à icelle.
Ayant demonstré l'unité de l'ame en cbasque subject , voyons d'où elle vient , et comment elle entre au corps. L'origine des âmes n'est pas tenue pareille de tous, yentends des humaines ; car la végétative et sensitive des plantes et des bestes est, par l'advis de tous, toute matérielle, et en la semence, dont aussi est-elle mortelle ; mais de l'ame humaine, il y a eu quatre opinions célèbres. Selon la première, qui est des stoïciens, tenue par Philon, juif, puis par les manichéens, priscilianistes et autres, elle est extraitte et produite comme parcelle de la substance de Dieu qui l'inspire au corps, prenant à leur advantage les paroles de Moyse : Inspiravit in faciem ejus spiraculum vitœ1. La seconde, tenue par Tertullien, Apollinaris, les luciferiens et autres chrestiens , dict qu'elle vient et dérive des âmes des parens avec la semence à la façon des âmes brutales. La troisiesme des Pythagoriciens et Platoniciens , tenue par plusieurs rabbins et docteurs juifs, puis par Origene et autres docteurs chrestiens, dict qu'elles ont esté du commencement toutes créées de Dieu , faictes de rien et réservées au ciel, pour puis estre envoyées icy bas, selon qu'il est besoing et que les corps sont formés et disposés à les recevoir, et de là est venue l'opinion de ceux qui ont pensé que les âmes estaient icy bien ou mal traittés et logées en corps sains ou malades selon la vie qu'elles avoient menée là haut au ciel avant estre incorporées ; et certes le maistre de sagesse monstre bien qu'il croit que l'ame est l'aisnée et avant le corps : Eram puer , bonam indolem sortitus, imô bonus cùm essem, corpus incontamina lum
(l) il souffla sur sa face l'esprit de vie. Ce», c. U, 188.
repcri1. La quatriesnv; receue, et qui se tient en la chrestienté, est qu'elles sont toutes créées de Dieu et infuses aux corps préparés, tellement que sa création et infusion se fasse en mesme instant. Ces quatre opinions sont affirmatives ; car il y en aune cinquiesme plus retenue, qui ne définit rien et se contente de dire que c'est une chose secrette et incognue aux hommes, de laquelle ont esté sainct Augustin, Grégoire et autres, qui toutesfois ont trouvé les deux dernières affirmatives plus vraysemblables que les deux premières.
Voyons maintenant quand et comment elle entre au corps, si toute entière en un coup ou successivement -, j'entends de l'humaine, car de la brutale n'y a aucun doubte puis qu'elle est naturelle en la semence. Selon Aristote le plus suivi, c'est par succession de temps et par degrés, comme la forme artificielle que l'on feroit par pièces, Tune après l'autre, la teste, puis la gorge, le ventre, les jambes ; d'autant que l'ame végétative et sensitive toute matérielle et corporelle est en la semence, et avec elle descenduedes parens, laquelle conforme le corps en la matrice , et iceluy faict arrive la raisonnable dé dehors, et pour cela n'y a ny deux ny trois âmes ny ensemble ny successivement, et ne se corrompt la végétation par l'arrivée de la sensitive, ny la sensitive par l'arrivée de l'intellectuelle; ce n'est qu'une qui se faict, s'achève et parfaict avec le temps prescrit par nature. Les autres veulent qu'elle y entre avec toutes ses facultés en un coup , savoir lorsque tout le corps est organisé, formé et tout achevé, et qu'auparavant n'y a eu aucune ame, mais seulement une vertu et énergie naturelle, forme essentielle de la semence, laquelle agissant parles esprits qui sont en la dicte semence avec la chaleur de la matrice et sang maternel, comme par instrumens, forme et bastit le corps, agence tous les membres, les nourrit,meutetaccroist; ce qu'estant faict, ceste énergie et forme séminale s'esvanouit et se perd et par ainsi la semence cesse d'estre semence, perdant sa forme par l'arrivée d'une autre plus noble qui est l'ame humaine, laquelle faict que ce qui estoit semence
(1) .l'étais enfant, j'avais reçu en partage un bon naturel; et , comme j'étais bon , je trouvai un corps sans souillure. tib. Sapient. c. VIII, v. 19 et 20. Puer aittem eram ingeniesus, cl sortitus sutri animam bonam. Et cùm essem magis bonus, vent ad connus ittcoinquinatttm.
DE L\ SAGESSE, PAR CHARRON
ou embryon ne l'est plus, mais est homme.
Estant entrée au corps, faut sçavoir de quel genre et sorte est son existence en iceluy, quelle et comment elle y faict sa résidence. Aucuns philosophes, empeschés à le dire et à bien joindre et unir l'ame avec le corps, la font demeurer et résider en iceluy comme un maistre en sa maison, le pilote en son navire, le cocher enson coche-, mais c'est tout destruire, car ainsi ne seroit-elle point la forme ny partie interne et essentielle de l'animal ou de l'homme, elle n'auroit besoing des membres du corps pour y demeurer, ne se sentiroit en rien de sa contagion, mais seroit une substance toute distincte du corps, subsistant de soy, qui pourroit à son plaisir aller et venir et se séparer du corps sans distinction d'iceluy et sans diminution de toutes ses fonctions, qui sont toutes absurdités : l'ame est au corps comme la forme en la matière, estendue et respandue par tout iceluy, donnant vie, mouvement, sentiment, à toutes ses parties, et tous les deux ensemble ne font qu'une hypostase, un subject entier, qui est Tanimal, et n'y a point de milieu qui les noue et lie ensemble; car entre la matière et la forme , il n'y a aucun milieu, ce dict toute la philosophie ; l'ame donc est toute en tout le corps, je n'adjoute point ( cncores que soit le dire commun ) qu'elle est toute en chasque partie du corps ; car cela implique contradiction et divise l'ame.
Or, combien que l'ame, comme dict est, soit par tout le corps diffuse et respandue, si est-ce que pour éxploicter et exercer ses facultés elle est plus spécialement et expressément en certains endroicts du corps qu'es autres, èsquels est dicte avoir son siège et non y estre toute entière, car le reste seroit sans ame et sans forme ; et comme elle a quatre principales et maistresses facultés, aussi luy donne-t-on quatre sièges; ce sont les quatre régions que nous avons marqué cy-dessus en la composition du corps, les quatre premiers et principaux instrumens de Famé. Les autres se rapportent et dépendent de ceux-cy, comme aussi toutes les facultés à celles-cy, savoir pour la faculté génitale les genitoires, pour la naturelle le foye, pour la vitale le cœur, pour l'animale et intellectuelle le cerveau.
Il vient maintenant à parler en gênerai de l'exercice de ses facultés ; à quoy l'ame est de
soy scavante et suffisante dont elle ne faut point à produire ce qu'elle sçait et bien exercer ses fonctions , comme il faut si elle n'est empeschée, et moyennant que ses instrument soient bien disposés; dont a esté bien et vrayment dict par les sages, que nature est sage, scavante, industrieuse, suffisante maistresse, qui rend habile à toutes choses : Imita sunt nobis omnium artium ac virtutum semina, magisterque ex occulto Deus producit ingénia1, ce qui est aysé à monstrer par induction : la végétative sans instruction forme le corps en la matrice tant excellemment, puis le nourrit et le faict croistre, attirant la viande, la retenant et cuisant, puis rejetant les excremens, elle engendre et refaict les parties qui défaillent; ce sont choses qui se voyent aux plantes, bestes et en l'homme. La sensitive de soy, sans instruction, faict aux bestes et en l'homme remuer les pieds, les mains et autres membres, les gratter, frotter, secouer, démener les lèvres, letter, plorer, rire ; la raisonnable de mesme, non selon l'opinion de Platon, par réminiscence de ce qu'elle sçavoit avant entrer en corps , ny selon Aristote par réception et acquisition, venant de dehors par les sens, estant de soy une carte blanche et vuide, combien qu'elle s'en sert fort, mais de soy sans instruction, imagine, entend, retient, raisonne, discourt. Mais pour ce que cecy semble plus difficile de la raisonnable que des autres et heurte aucunement Aristote, il en sera davantage traitté en son lieu, au discours de l'ame intellective.
Il reste encores le dernier point de l'ame, sa séparation d'avec son corps, laquelle est de diverses sortes et genres; l'une et l'ordinaire est naturelle par mort, ceste-cy est différente entre les animaux et l'homme; car par la mort des animaux l'ame meurt et est anéantie selon la règle qui porte que par la corruption du subject la forme se perd et périt , la matière demeure. Par celle de l'homme l'ame est bien séparée du corps mais elle ne se perd, ains demeure, d'autant qu'elle est immortelle.
L'immortalité de l'ame est la chose la plus universellement, religieusement (c'est le principal fondement de toute religion) et plausi-
(1; Les semences de tous les arts et toutes les vertus sont en nous; mais c'est Dieu qui, en secret, produit les talents. Sénèqoe, de Benef. lit). IV, e. 6, in fine.