‹ Choix de moralistes françaisChapitre 32 sur 509 · LIVRE I, CHiW\ VIL · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHiW\ VIL

blement retenue par tout le monde ; j'entends d'une externe et publique profession, car d'une sérieuse, interne et vraye non pas tant, tesmoins tant d'Epicuriens, libertins et moqueurs ; toutesfois les Saducéens, les plus gros milours1 des Juifs n'en faisoient point la petite bouche à la nier ; la plus utilement creue, aucunement assez prouvée par plusieurs raisons naturelles et humaines, mais proprement et mieux establie par le ressort de la religion que par tout autre moyen. Il semble bien y avoir une inclination et disposition de nature à la croire, car l'homme désire naturellement allonger et perpétuer son estre ; d'où vient aussi ce grand et. furieux soin et amour de nostre postérité et succession; puis deux choses servent à la faire valoir et rendre plausible-, l'une est l'espérance de gloire et réputation et le désir de l'immortalité du nom, qui, tout vain qu'il est, a un merveilleux crédit au monde; l'autre est l'impression que les vices qui se desrobent de la veue et cognoissance de l'humaine justice demeurent tousjours en butte à la divine , qui les chastiera , voire après la mort. Ainsi outre que l'homme est tout porté et disposé par nature à la désirer, et par ainsi la croire, la justice de Dieu la conclud.

De là nous apprendrons y avoir trois différences et degrés d'ames, ordre requis à la perfection de l'univers. Deux extrêmes, l'un de celles qui estant du tout matérielles, plongées, enfondrées et inséparables de la matière, et ainsi avec elle corruptibles ; ce sont les brutales ; l'autre au contraire de celles qui n'ont aucun commerce avec la matière et le corps, comme les démons immortels ; et au milieu est l'humaine, qui comme moyenne n'est du tout attachée à la matière, ny du tout sans elle, mais est joincte avec elle et peust aussi sans icelle subsister et vivre. Cest ordre et distinction est un bel argument pour l'immortalité -, ce seroit un vuide, un défaut et deformité trop absurde en nature, honteuse à son autheur, et ruineuse au monde, qu'entre deux extrêmes, le corruptible et incorruptible, il n'y eust point de milieu qui fust en partie et l'un et l'autre ; il en faut par nécessité un qui lie et joigne les bouts et n'est autre que l'homme. Au dessous les infimes et du tout matérielles, est ce qui n'en

(t) On peut voir dans la variante citée en note de ce chapitre que Charron s'expliquait pins hardiment dans la première édition.

a point, comme les pierres ; au dessus les plus hautes et immortelles, et l'éternel unique Dieu. L'autre séparation non naturelle ny ordinaire et qui sefaict par bouttées et par fois, est très difficile à entendre et fort perplexe : c'est celle qui se faict par extase et ravissement, qui est fort diverse, et se faict par moyens fort differens ; car il y en a de divine, telle que l'Escriture nous rapporte de Daniel, Zacharie, Esdras, Ezechiel, sainct Paul. 11 y en a de demoniacle procurée par les démons et esprits bons ou mauvais, ce qui se lit de plusieurs, comme de Jean Duns dit Lescot, lequel estant en son extase trop longuement tenu pour mort, fut porté et jette en terre, mais comme il sentit les coups que l'on luy jettoit, revint à soy et fut retiré ; mais pour avoir perdu le sang et la teste cassée, il mourut tost du tout ; Cardan le dit de soy et de son père l. Et demeure bien vérifié autentiquement en plusieurs et divers endroicts du monde, de plusieurs et presque tousjours populaires , foibles et femmes possédées, desquels les corps demeurent non seulement sans mouvement et sans pouls de cœur et des artères, mais encores sans sentiment aucun des plus cruels coups de fer et de feu, et puis leurs âmes estans revenues , ils sentoient de très grandes douleurs et racontoient ce qu'elles avoient veu et faict fort loin de là. Tiercement y a l'humaine qui vient ou de la maladie que Hippocrates appelle sacrée, le vulgaire mal caduc, morbus comilialis", auquel l'on escume par la bouche qui est sa marque, laquelle n'est point aux possédés, mais en son lieu y a une puante senteur; ou des medicamens narcotiques , stupefians et endormissans. Ou de la force de l'imagination qui s'efforce et se bande par trop en quelque chose et emporte toute la force de l'ame. Or, en ces trois genres d'extase et ravissement, divin, demoniacle, humain, la question est si l'ame est vrayement et realement séparée du corps, ou si, demeurant en iceluy, elle est tellement occupée à quelque chose externe, qui est hors son corps, qu'elle

(1) Fils du célèbre Cardan, médecin italien, qui croyait avoir un esprit familier; ce Gis, qui était aussi docteur en médecine, fut accusé , à l'âge de vingt-six ans, d'avoir voulu empoisonner sa tante, et il eut la létc tranchée à Rome.

(?.)La maladie des comices. Les Romains appelaient ainsi l'épilepsie, parce que les comices étaient interrompues lorsqu'un Romain était frappé d'un accès de ce mal, regardé comme une vengeance du ciel.

DE LA SAGESSE, PAU CHARRON

oublie son propre corps, dont il advient une surseance et vacation de ses actions et exercice de ses fonctions. Quant à la divine, l'apostre, parlant de soy et de son propre faict, n'en ose rien définir, Si in corpore vel extra corpus nescio, DeusscitK, instruction qui devroit servir pour tous autres et pour les autres abstractions moindres. Quant à la demoniacle, ne sentir de si grands coups et rapporter ce qui a esté faict à deux ou trois cens lieues de là sont deux grandes et violentes conjectures, mais non du tout nécessaires ; car le démon peut tant amuser l'ame et l'occuper au dedans qu'elle n'aye aucune action ny commerce avec son corps pour quelque temps, et cependant l'affoler et lui représenter en l'imagination tellement ce qui a esté faict loing de là, qu'elle le puisse bien conter ; car d'affirmer que certainement l'ame entière sorte et abandonne son corps, lequel demeureroit mort, il est bien bardi et choque rudement la nature ; de dire que non entière, mais la seule imaginative ou intelligence est emportée et que la végétative demeure, c'est s'embarrasser encores plus ; car ainsi l'ame, unique en son essence, seroit divisée, ou bien l'accident seul seroit emporté et non la substance. Quant à l'humaine, sans doubte il n'y a point de séparation d'ame , mais seulement suspension de ses actions externes et patentes.

Ce que devient l'ame et quel est son estât après sa séparation naturelle par mort, les opinions sont diverses et ce poinct n'est du subject de ce livre. La métempsycose et transanimation de Pythagoras a esté aucunement embrassée par les académiciens, stoïciens, Egyptiens, et autres, non toutesfois de tous en mesme sens ; car les uns l'ont admise seulement pour la punition des meschans, comme selitdeNabuchodonosor changé en bœuf par punition divine. D'autres et plusieurs grands ont pensé que les âmes bonnes et excellentes estans séparées, devenoient anges, comme les mescbantes diables; il eust esté plus doux de les dire sembla! des à eux : non nubent, sed erunt sicut angeli*. Aucuns ont dict que les âmes des plus meschans estoient au bout de quelque long temps réduites en rien; mais il faut apprendre la vérité de tout

(1) Si c'est en corps ou sans corps,, je n'en sais rien; Dieu seul le sait. S. Paul. Ép. II, aux Cor. c. 12, v. 2.

(2) Ils ne se marieront pas , mais ils seront comme des an- $», S. M.umev, c. 82, v. 30.

cecy de la religion et des théologiens qui en parlent tout clairement.

Page 1