PARTIE II, ART. XVI
S'ils disent qu'ils sont soumis au pape, c'est ainsi, disent-ils, que les hérétiques se cachent et se déguisent. S'ils disent qu'il ne faut pas tuer pour une pomme, ils combattent, disent jles jésuites, la morale des catholiques. Enfin, s'il se fait des miracles parmi eux, ce n'est pas une marque de sainteté ; c'est au contraire un soupçon d'hérésie.
Yoilà l'excès étrange où la passion des jésuites les a portés; et il ne leur restoit plus que cela pour détruire les principaux fondements de la religion chrétienne. Car les trois marques de la véritable religion sont la perpétuité, la bonne vie et les miracles. Il ont déjà détruit la perpétuité par la probabilité, qui introduit leurs nouvelles opinions à la place des vérités anciennes ; ils ont détruit la bonne vie par leur morale corrompue ; et maintenant ils veulent détruire les miracles en détruisant ou leur vérité ou leur conséquence.
Les adversaires de l'Église les nient ou en nient la conséquence; les jésuites de même. Ainsi, pour affoiblir leurs adversaires, ils désarment l'Église et se joignent à tous ses ennemis en empruntant d'eux toutes les raisons par lesquelles ils combattent les miracles. Car l'Église a trois sortes d'ennemis : les Juifs, qui n'ont jamais été de son corps; les hérétiques, qui s'en sont retirés ; et les mauvais chrétiens, qui la déchirent en dedans.
Ces trois sortes de différents adversaires la combattent d'ordinaire diversement; mais ici ils la combattent d'une même sorte. Comme ils sont tous sans miracles et que l'Eglise a toujours eu contre eux des miracles, ils ont tous eu le même intérêt à les éluder, et se sont tous servis de cette défaite: qu'il ne faut pas juger de la doctrine par les miracles, mais des miracles par la doctrine. Il y avoit deux partis entre ceux qui écoutoient Jésus-Christ : les uns qui suivoient sa doctrine par ses miracles -, les autres qui disoient : » Il chasse les démons au nom de Belzébuth.»Il y avoit deux partis au temps de Calvin : celui de l'Église et celui des sacramentaires, qui la combattoient. Il y a maintenant les jésuites, et ceux qu'ils appellent jansénistes, qui contestent. Mais les miracles étant du côté des jansénistes, les jésuites ont recours à cette défaite générale des Juifs et des hérétiques, qui est qu'il faut juger des miracles par la doctrine.
Ce n'est point ici le pays de la vérité ; elle est inconnue parmi les hommes. Dieu l'a couverte d'un voile qui la laisse méconnoître à ceux qui n'entendent pas sa voix. La porte est ouverte aux blasphèmes, et même sur les vérités les plus certaines de la morale. Si l'on publie les vérités de l'Évangile, on en publie de contraires, et on obscurcit les questions : en sorte que le peuple ne peut discerner. Aussi on demande : Qu'avez-vous pour vous faire plutôt croire que les autres? Quel signe faites-vous? Yous n'avez que des paroles, et nous aussi. Si vous n'avez point de miracles, on dit que la doctrine doit être soutenue par les miracles ; cela est une vérité dont on abuse pour blasphémer la doctrine ; et si les miracles arrivent, on dit que les miracles ne suffisent pas sans la doctrine ; et c'est une autre vérité pour blasphémer les miracles.
Que vous êtes aises, mes pères, de savoir les règles générales, pensant par là jeter le trouble et rendre tout inutile ! On vous en empêchera, mes pères ; la vérité est une et ferme.
Si le diable favorisoit la doctrine qui le détruit, il seroit divisé : Omne regnum divisum, etc. ; car Jésus-Christ agissoit contre le diable et détruisoit son empire sur les cœurs, dont l'exorcisme est la figure, pour établir le royaume de Dieu. Et ainsi il ajoute : In digito Dei, etc., regnum Dei ad vos, etc. (Luc, xi, 17,20).
Il étoit impossible qu'au temps de Moïse on réservât sa croyance à l'Antéchrist, qui leur étoit inconnu ; mais il est bien aisé au temps de l'Antéchrist de croire en Jésus -Christ déjà connu.
Quand les schismatiques feroient des miracles, ils n'induiroient point à erreur, et ainsi il n'est pas certain qu'ils ne puissent en faire. Le schisme est visible; le miracle est visible; mais le schisme est plus marqué d'erreur que le miracle n'est marqué de vérité. Donc le miracle d'un schismatique ne peut induire à l'erreur; mais hors le schisme, l'erreur n'est pas si visible que le miracle est visible; donc le miracle induiroit à l'erreur. Ainsi un miracle parmi les schismatiques n'est pas tant à craindre ; car le schisme, qui est plus visible que le miracle, marque visiblement leur erreur. Mais
PENSÉES DE PASCAL
quand il n'y a point de schisme, et que l'erreur est en dispute, le miracle discerne.
• Il en est de même des hérétiques. Les miracles leur seroient inutiles; car l'Église, autorisée par les miracles qui ont préoccupé la croyance, nous dit qu'ils n'ont pas la vraie foi. Il n'y a pas de doute qu'ils ne 1 ont pas, puisque les premiers miracles de l'Église excluent la foi des leurs, quand ils en auroient. 11 y auroit ainsi miracles contre miracles, . mais premiers et plus grands du côté de l'Église; ainsi il faudrait toujours la croire contre les miracles.
Voyons par là ce qu'on doit conclure des miracles de Port-Royal.
Les pharisiens disoient : Non est hic homo a Deo, quisabbalumnoncustodit(JoA?i.,ix, 16). Les autres disoient : Quoniodo polcst homo peccator hœc signa facere? Lequel est le plus clair ?
Dans la contestation présente, les uns disent : Cette maison n'est pas de Dieu ; on n'y croit pas que les cinq propositions sont dans Jansénius. Les autres : Cette maison est de Dieu, car il s'y t'ait de grands miracles. Lequel est le plus clair?
Ainsi la même raison qui rend coupables les Juifs de n'avoir pas cru en Jésus-Christ rend les jésuites coupables d'avoir continué de persécuter la maison de Port-Royal.
Il avoit été dit aux Juifs, aussi bien qu'aux chrétiens, qu'ils ne crussent pas toujours les prophètes. Mais néanmoins les pharisiens et les scribes font grand état des miracles de Jésus- Christ, et essaient de montrer qu'ils sont faux ou faits par le diable, étant nécessités d'être convaincus s'ils reconnoissoient qu'ils fussent de Dieu.
Nous ne sommes pas aujourd'hui dans la peine de faire ce discernement ; il est pourtant bien facile à faire. Ceux qui ne nient ni Dieu ni Jésus-Christ ne font point de miracles qui ne soient sûrs. Mais nous n'avons point à faire ce discernement. Voici une relique sacrée ; voici une épine de la couronne du Sauveur du monde, en qui le prince du monde n'a point de puissance, qui fait d n ^racles par la propre puissance de ce sang répandu pour nous. Dieu choisit lui-même cette maison pour y faire éclater sa puissance.
Ce ne sont point des hommes qui font ces miracles par une vertu inconnue et douteuse
qui nous oblige à un difficile discernement, c'est Dieu même ; c'est l'instrument de la Passion de son fils unique qui, étant en plusieurs lieux, a choisi celui-ci, et fait venir de tous côtés les hommes pour y recevoir ces soulagements miraculeux dans leurs langueurs.
La dureté des jésuites surpasse donc celle des Juifs, puisqu'ils ne refusoient de croire Jésus- Christ innocent que parce qu'ils doutoient si ses miracles étoient de Dieu, au lieu que les jésuites ne pouvant douter que les miracles de Port-Royal ne soient de Dieu, ils ne laissent pas de douter encore de l'innocence de cette maison.
Mais, disent-ils, les miracles ne sont plus nécessaires, à cause qu'on en a déjà; et ainsi ils ne sont plus des preuves de la vérité de la doctrine. Oui; mais quand on n'écoute plus la tradition, qu'on a surpris le peuple, et qu'ainsi, ayant exclu la vraie source de la vérité, qui est la tradition, et ayant prévenu le pape, qui en est le dépositaire, la vérité n'a plus de liberté de paroitre, alors les hommes ne parlant plus de la vérité, la vérité doit parler elle-même aux hommes. C'est ce qui arriva au temps d'Arius.
Ceux qui suivent Jésus-Christ à cause de ses miracles honorent sa puissance dans tous les miracles qu'elle produit; mais ceux qui, en faisant profession de le suivre pour ses miracles, ne le suivent en effet que parce qu'il les console et les rassasie des biens du monde, ils déshonorent ses miracles, quand ils sont contraires à leurs commodités.
C'est ce que font les jésuites. Ils relèvent les miracles ; ils combattent ceux qui les convainquent. Juges injustes, ne faites pas des lois sur l'heure; jugez par celles qui sont établies par vous-mêmes : Vos qui condilis leges iniquas.
La manière dont l'Église a subsisté est que la vérité a été sans contestation, ou si elle a été contestée, il y a eu le pape, et sinon il y a eu l'Église.
Le miracle est un effet qui excède la force naturelle des moyens qu'on y emploie, et le nonmiracle est un effet qui n'excède pas la force qu'on y emploie. Ainsi ceux qui guérissent par l'invocation du diable ne font pas un miracle; car cela n'excède pas la force naturelle du diable.
Les miracles prouvent le pouvoir que Dieu a sur les cœurs par celui qu'il exerce sur les corps.
PAttïIË 11, UV1\ XVî.
II importe aux rois, aux princes, d'être en estime de piété; et pour cela il faut qu'ils se confessent à vous (des jésuites).
Les jansénistes ressemblent aux hérétiques par la réformation des mœurs ; mais vous leur ressemblez on mal.