ARTICLE XVII
Pensées diverses sur la religion.
Le pyrrhonisme a servi à la religion; car, après tout, les hommes, avant Jésus-Christ, ne savoientoù ils en étoient, ni s'ils étoient grands ou petits-, et ceux qui ont dit l'un ou l'autre n'en savoient rien et devinoient sans raison et par hasard ; et même ils croyoient toujours, en excluant l'un ou l'autre.
Qui blâmera les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur croyance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison? Ils déclarent au contraire, en l'exposant aux Gentils, que c'est une sottise, stultitiam, etc ; et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas? S'ils la prouvoient, ils ne tiendroient pas parole ; c'est en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens. Oui ; mais encore que cela excuse ceux qui l'offrent telle et que cela les ôte du blâme de la produire sans raison, cela n'excuse pas ceux qui, sur l'exposition qu'ils en font, refusent de la croire.
Croyez- vous qu'il soit impossible que Dieu soit infini sans parties? Oui. Je veux donc vous faire voir une chose infinie et indivisible; c'est un point se mouvant partout d'une vitesse infinie ; car il est en tous lieux, et tout entier dans chaque endroit.
Que cet effet de nature, qui vous sembîoit impossible auparavant, vous fasse connoître qu'il peut y en avoir d'autres que vous ne connoissez pas encore. Ne tirez pas cette conséquence de votre apprentissage, qu'il ne vous reste rien à savoir , mais qu'il vous reste infiniment à savoir.
La conduite de Dieu, qui dispose toutes cho-
ses avec douceur, est de mettre la religion dans l'esprit parles raisons, et dans le cœur par sa grâce \ mais de vouloir la mettre dans le cœur et dans l'esprit par la force et par les menaces, ce n'est pas y mettre la religion, mais la terreur. Commencez par plaindre les incrédules; ils sont assez malheureux. Il ne faudroit les injurier qu'au cas que cela servît ; mais cela leur nuit.
Toute la foi consiste en Jésus-Christ et en Adam ; et toute la morale, en la concupiscence et en la grâce.
Le cœur a ses raisons, que la raison ne connoît pas ; on le sent en mille manières. Il aime l'être universel naturellement, et soi-même naturellement, selon qu'il s'y adonne, et il se durcit et contre l'un l'autre à son choix. Vous avez rejeté l'un et conservé l'autre; est-ce par raison?
Le monde subsiste pour exercer miséricorde et jugement, non pas comme si les hommes y étoient sortant des mains de Dieu , mais comme des ennemis de Dieu, auxquels il donne, par sa grâce, assez de lumière pour revenir s'ils veulent le chercher et le suivre, mais pour les punir s'ils refusent de le chercher et de le suivre.
On a beau dire, il faut avouer que la religion chrétienne a quelque chose d'étonnant ! C'est parce que vous y êtes né, dira-t-on ; tant s'en faut : je me roidis contre par cette raison-là même, de peur que cette prévention ne me suborne \ mais quoique j'y sois né, je ne laisse pas de le trouver ainsi.
Il y a deux manières de persuader les vérités de notre religion : l'une par la force de la raison, l'autre par l'autorité de celui qui parle. On ne se sert pas de la dernière, mais de la première. On ne dira pas : Il faut croire cela ; car l'Écriture, qui le dit, est divine ; mais on dit qu'il faut le croire par telle et telle raison, qui sont defoibles arguments, la raison étant flexible à tout.
Ceux qui semblent les plus opposés à la gloire de la religion n'y seront pas inutiles pour les
PENSÉES DE PASCAL
autres. Nous en ferons le premier argument, qu'il y a quelque chose de surnaturel ; car un aveuglement de cette sorte n'est pas une chose naturelle; et si leur folie les rend si contraires à leur propre bien, elle servira à en garantir les autres par l'horreur d'un exemple si déplorable et d'une folie si digne de compassion.
Sans Jésus-Christ, le monde ne subsisterait pas ; car il faudroit, ou qu'il lût détruit, ou qu'il fût comme un enfer.
Le seul qui connoît la nature ne la connoîtra-t-ilque pour être misérable? le seul qui la connoît sera-t-il le seul malheureux?
Il ne faut pas que l'homme ne voie rien du tout ; il ne faut pas aussi qu'il en voie assez pour croire qu'il possède la vérité, mais qu'il en voie assez pour connoître qu'il l'a perdue; car, pour connoître ce qu'on a perdu, il faut voir et ne pas voir ; et c'est précisément l'état où est la nature.
Il falloit que la véritable religion enseignât la grandeur et la misère, portât à l'estime et au mépris de soi, et à l'amour, et à la haine.
Je vois la religion chrétienne fondée sur une religion précédente, et voilà ce que je trouve d'effectif.
Je ne parle pas ici des miracles de Moïse, de Jésus-Christ et des apôtres, parce qu'ils neparoissent pas d'abord convaincants, et que je ne veux mettre ici en évidence que tous les fondements de cette religion chrétienne qui sont indubitables, et qui ne peuvent être mis en doute par quelque personne que ce soit.
La religion est une chose si grande qu'il est juste que ceux qui ne voudraient pas prendre la peine de la chercher, si elle est obscure, en soient privés. De quoi donc se plaint-on, si elle est telle qu'on puisse la trouver en la cherchant?
L'orgueil contrepèse et emporte toutes les misères. Voilà un étrange monstre, et un égarement bien visible de l'homme. Le voilà tombé de sa place, et il la cherche avec inquiétude.
Après la corruption, il est juste que tous ceux qui sont dans cet état le connoissent, et ceux qui s'y plaisent et ceux qui s'y déplaisent ;
mais il n'est pas juste que tous voient la rédemption.
Quand on dit que Jésus-Christ n'est pas mort pour tous, vous abusez d'un vice des hommes qui s'appliquent incontinent cette exception ; ce qui favorise le désespoir, au lieu de les en détourner pour favoriser l'espérance.
Les impies, qui s'abandonnent aveuglément à leurs passions sans connoître Dieu et sans se mettre en peine de le chercher, vérifient par eux-mêmes ce fondement de la foi qu'ils combattent, qui est que la nature des hommes est dans la corruption -, et les Juifs, qui combattent si opiniâtrement la religion chrétienne, vérifient encore cet autre fondement de cette même foi qu'ils attaquent, qui est que Jésus-Christ est le véritable Messie, et qu'il est venu racheter les hommes et les retirer de la corruption et de la misère où ils étoient, tant par l'état où on les voit aujourd'hui et qui se trouve prédit dans les prophéties, que par ces mêmes prophéties qu'ils portent et qu'ils conservent inviolablement comme les marques auxquelles on doit reconnoître le Messie. Ainsi, les preuves de la corruption des hommes et de la rédemption de Jésus-Christ, qui sont les deux principales vérités qu'établit le christianisme, se tirent des impies qui vivent dans l'indifférence de la religion, et des Juifs qui en sont les ennemis irréconciliables.
La dignité de l'homme consistoit, dans son innocence, à dominer sur les créatures et à en user ; mais aujourd'hui elle consiste à s'en séparer et à s'y assujettir.
II y en a plusieurs qui errent d'autant plus dangereusement qu'ils prennent une vérité pour le principe de leur erreur. Leur faute n'est pas de suivre une fausseté, mais de suivre une vérité à l'exclusion d'une autre.
Il y a un grand nombre de vérités, et de foi, et de morale, qui semblent répugnantes et contraires, et qui subsistent toutes dans un ordre admirable.
La source de toutes les hérésies est l'exclusion de quelques-unes de ces vérités ; et la source de toutes les objections que nous font les héré-
i»aki;e 11, ART. XVII.
tiques est l'ignorance de quelques-unes de nos vérités.
Et d'ordinaire il arrive que, ne pouvant concevoir le rapport de deux vérités opposées, et croyant que l'aveu de l'une renferme l'exclusion de l'autre, ils s'attachent à l'une et ils excluent l'autre.
Les nestoriens vouloient qu'il y eût deux personnes en Jésus-Christ, parce qu'il y a deux natures ; et les eutychiens, au contraire, qu'il n'y eût qu'une nature, parce qu'il n'y a qu'une personne. Les catholiques sont orthodoxes, parce qu'ils joignent ensemble les deux vérités de deux natures et d'une seule personne.
Nous croyons que la substance du pain étant changée en celle du corps de notre Seigneur Jésus-Christ, il est présent réellement au Saint Sacrement. Voilà une des vérités. Une autre est, que ce sacrement est aussi une figure de la croix et de la gloire, et une commémoration des deux. Voilà la foi catholique, qui comprend ces deux vérités qui semblent opposées.
L'hérésie d'aujourd'hui,ne concevant pas que ce sacrement contient tout ensemble, et la présence de Jésus-Christ et sa figure, et qu'il soit sacrifice et commémoration de sacrifice, croit qu'on ne peut admettre l'une de ces vérités sans exclure l'autre.
Par cette raison ils s'attachent à ce point, que ce sacrement est figuratif; et en cela ils ne sont pas hérétiques. Ils pensent que nous excluons cette vérité ; et de là vient qu'ils nous font tant d'objections sur les passages des Pères qui le disent. Enfin ils nient la présence réelle ; et en cela ils sont hérétiques.
C'est pourquoi le plus court moyen pour empêcher les hérésies est d'instruire de toutes les vérités ; et le plus sûr moyen de les réfuter est de les déclarer toutes.
La grâce sera toujours dans le monde, et aussi la nature. Il y aura toujours des pélagiens et toujours des catholiques, parce que la première naissance fait les uns, et la seconde naissance fait les autres.
C'est l'Église qui mérite avec Jésus-Christ, qui en est inséparable, la conversion de tous ceux qui ne sont pas dans la véritable religion ; et ce sont ensuite ces personnes converties qui secourent la mère qui les a délivrées.
Le corps n'est non plus vivant sans le chef que le chef sans le corps. Quiconque se sépare
BTORAL.
de l'un ou de l'autre n'est plus du corps et n'appartient plus à Jésus-Christ. Toutes les vertus, le martyre, les austérités et toutes les bonnes œuvres sont inutiles hors de l'Église et de la communion du chef de l'Église, qui est le pape.
Ce sera une des confusions des damnés, de voir qu'ils seront condamnés par leur propre raison, par laquelle ils ont prétendu condamner la religion chrétienne.
Il y a cela de commun entre la vie ordinaire des hommes et celle des saints, qu'ils aspirent tous à la félicité, et ils ne diffèrent qu'en l'objet où ils la placent. Les uns et les autres appellent leurs ennemis ceux qui les empêchent d'y arriver.
Il faut juger de ce qui est bon ou mauvais par la volonté de Dieu, qui ne peut être ni injuste, ni aveugle, et non par la nôtre propre, qui est toujours pleine de malice et d'erreur.
Jésus- Christ a donné dans l'Évangile cette marque pour reconnoître ceux qui ont la foi, qui est qu'ils parleront un langage nouveau ; et en effet le renouvellement des pensées et des désirs cause celui des discours ; car ces nouveautés, qui ne peuvent déplaire à Dieu, comme le vieil homme ne peut lui plaire, sont différentes des nouveautés de la terre en ce que les choses du monde, quelque nouvelles qu'elles soient, vieillissent en durant, au lieu que cet esprit nouveau se renouvelle d'autant plus qu'il dure davantage. L'homme extérieur se détruit, dit saint Paul (II Cor., iv, 16), et l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour, et il ne sera parfaitement nouveau que dans l'éternité, où l'on chantera sans cesse ce cantique nouveau dont parle David dans ses psaumes (Ps., xxxii, 3), c'est-à-dire ce chant qui part de l'esprit nouveau de la charité.
Quand saint Pierre et les apôtres (Act. xv) délibèrent d'abolir la circoncision, où il s'agissoit d'agir contre la loi de Dieu, ils ne consultent point les prophètes, mais simplement la réception du Saint-Esprit en la personne des incirconcis. Us jugent plus sûr que Dieu approuve ceux qu'il remplit de son Esprit que non
pas qu'il faille observer la loi 5 ils savoient que la fin de la loi n'étoit que le Saint-Esprit, et quainsi, puisqu'on l'avoit bien sans circoncision, elle n'étoit pas nécessaire.
Deux lois suffisent pour régler toute la république chrétienne, mieux que toutes les lois politiques : l'amour de Dieu et celui du prochain.
La religion est proportionnée à toutes sortes d'esprits. Le commun des hommes s'arrête à l'état et à l'établissement où elle est, et celte religion est telle que son seul établissement est suffisant pour en prouver la vérité. Les autres vont jusqu'aux apôtres. Les plus instruits vont jusqu'au commencement du monde. Les anges la voient encore mieux et de plus loin ; car ils la voient en Dieu même.
Ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment de cœur sont bienheureux et bien persuadés; mais pour ceux qui ne l'ont pas, nous ne pouvons la leur procurer que par raisonnement en attendant que Dieu la leur imprime lui-même dans le cœur, sans quoi la foi est inutile pour le salut.
Dieu, pour se réserver à lui seul le droit de nous instruire et pour nous rendre la difficulté de notre être inintelligible, nous en a caché le nœud si haut, ou, pour mieux dire, si bas, que nous étions incapables d'y arriver; de sorte que ce n'est pas par les agitations de notre raison, mais par la simple soumission de la raison, que nous pouvons véritablement nous connoitre.
Les impies qui font profession de suivre la raison doivent être étrangement forts en raison. Que disent-ils donc? Ne voyons-nous pas, disent-ils, mourir et vivre les bêtes comme les hommes, et les Turcs comme les chrétiens? Ils ont leurs cérémonies, leurs prophètes, leurs docteurs, leurs saints, leurs religieux, comme nous, etc. Cela est-il contraire à l'Écriture? ne dit-elle pas tout cela? Si vous ne vous souciez guère de savoir la vérité, en voilà assez pour demeurer en repos; mais si vous désirez de tout votre cœur de la connoître, ce n'est pas assez; regardez au détail. C'en seroit peut-être assez pour une vaine question de philosophie; mais ici, où il y va de tout... Et cependant, après
PENSÉES DE PASCAL
une réflexion légère de cette sorte, on s'amusera, etc.
C'est une chose horrible de sentir continuellement s'écouler tout ce qu'on possède, et qu'on puisse s'y attacher sans avoir envie de chercher s'il n'y a point quelque chose de permanent.
Il faut vivre autrement dans le monde selon ces diverses suppositions : si on pouvoit y être toujours, s'il est sûr qu'on n'y sera pas longtemps, et incertain si on y sera une heure. Cette dernière supposition est la nôtre.
Par les partis vous devez vous mettre en peine de chercher la vérité 5 car si vous mourez sans adorer le vrai principe, vous êtes perdu. Mais, dites-vous, s'il avoit voulu que je l'adorasse, il m'auroit laissé des signes de sa volonté. Aussi a-t-il fait; mais vous les né-
gligez. Cherchez-les du moins; cela le vaut bien.
Les athées doivent dire des choses parfaitement claires. Or il faudrait avoir perdu le bon sens pour dire qu'il est parfaitement clair que l'âme est mortelle. Je trouve bon qu'on n'approfondisse pas l'opinion de Copernic ; mais il importe à toute la vie de savoir si l'âme est mortelle ou immortelle.
Les prophéties, les miracles mêmes, et les autres preuves de notre religion, ne sont pas de telle sorte qu'on puisse dire qu'elles sont géométriquement convaincantes. Mais il me suffit présentement que vous m'accordiez que ce n'est pas pécher contre la religion que de les croire. Elles ont de la clarté et de l'obscurité pour éclairer les uns et obscurcir les autres ; mais la clarté est telle qu'elle surpasse, ou égale pour le moins, ce qu'il y a de plus clair au contraire, de sorte que ce n'est pas la raison qui puisse déterminer à ne pas la suivre, et ce n'est peut-être que la concupiscence et la malice du cœur. Ainsi il y a assez de clarté pour condamner ceux qui refusent de croire, et non assez pour les gagner, afin qu'il paroisse qu'en ceux qui la suivent c'est la grâce et non la raison qui la fait suivre, et qu'en ceux qui la fuient c'est la concupiscence et non la raison qui la fait fuir.
Qui peut ne pas admirer et embrasser une